Crowdlending : Iroko project soutient les PME d’Afrique de l’Ouest

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Crédit photo: HEC- Gilles Lecerf et Paul Knoery, fondateurs de Iroko project
Première société de crowdlending  ou  de prêt participatif en Afrique de l’Ouest, Iroko est implantée au Sénégal, d’où elle a démarré ses activités en octobre 2016. L’entreprise vient de boucler son deuxième financement après celui de Esteval, société spécialisée dans la transformation de fruits locaux.  Echanges avec l’un des co-fondateurs, Gilles Lecerf qui nous parle de cette innovation importante pour le développement des PME en Afrique de l’Ouest.

 

L’avantage du crowdlending est d’offrir au plus grand nombre l’occasion de placer leur épargne sur des PME identifiées. Cette analyse financière des entreprises identifiées est réalisée en partenariat avec Cofina.

 

Comment vous est venue l’idée de créer Iroko project ?

 

iroko project est né du problème du financement des PME en Afrique de l’ouest. Ce que l’on appelle le « chainon manquant » du financement : entre 10 et 100 millions FCFA. Il est important de surmonter cet obstacle au développement des PME car elles représentent la principale source de création d’emplois dans la région.

Suite à ce constat, nous avons cherché à développer un service qui permettrait aux particuliers de prêter eux-mêmes à ces PME. En mutualisant plusieurs contributions individuelles de 30 000  à 3 millions FCFA, il est alors possible de réaliser un crédit de plusieurs dizaines de millions FCFA.

Ce type de services existe déjà, sous la dénomination « crowdlending », dans plusieurs pays occidentaux et nous avons donc cherché à l’adapter au contexte local.

 

 

Pourquoi la dénomination Iroko ?

 

L’iroko est un arbre de la région qui possède plusieurs caractéristiques, notamment en termes de réduction de CO2. Il évoque donc le développement durable et la soutenabilité de nos écosystèmes. A l’image des PME qui sont un pilier majeur du développement inclusif de la région.

 

Vous êtes des diplômés de la prestigieuse HEC. Vous auriez donc pu prétendre à des emplois dans des banques ou des entreprises plus prestigieuses. Alors pourquoi avez-vous choisi d’entreprendre ?

 

Nous étions avant tout en quête d’un projet qui ait du sens. Nous cherchions à réaliser un travail en accord avec les enjeux qui nous sont chers et c’est pourquoi nous travaillons depuis plusieurs années sur la question du chômage des jeunes et du développement économique inclusif. Lors de nos dernières années à HEC Paris, nous avons mené une étude de faisabilité pour développer le service qui deviendra iroko project. Celle-ci a été concluante, nous n’avions plus qu’à nous lancer ! En d’autres termes, nous n’avons pas entrepris pour entreprendre mais pour tenter d’apporter des réponses aux questions qui nous passionnent.

 

 

Pourquoi avez-vous choisi l’Afrique ?

 

C’est une question qui est pertinente car le point de départ de notre travail a été une étude que j’ai réalisée sur le chômage des jeunes au Moyen-Orient, loin de l’Afrique donc. Néanmoins, cet enjeu du chômage des jeunes est en réalité transversal et concerne la plupart des régions en voie de développement, dont l’Afrique subsaharienne bien entendu. Lors de notre étude de faisabilité nous avons très vite pivoté vers cette région et en particulier l’Afrique de l’ouest francophone. Pourquoi ? Les pays de la zone offrent plusieurs avantages objectifs par rapport aux autres régions concernées par la même problématique, notamment :

  • Un cadre réglementaire homogène et similaire au droit français (le droit OHADA)
  • Une proximité qui nous a permis de valoriser notre diplôme d’HEC Paris, ce qui n’est pas le cas dans des pays où la relation avec la France est moins forte et où notre école est moins reconnue
  • Une monnaie qui permet de rassurer nos investisseurs : au-delà des débats idéologiques et macro-économiques que nous comprenons, la stabilité du FCFA reste néanmoins un élément rassurant pour des investisseurs étrangers

 

 

Quelles sont les difficultés que vous rencontrez tous les jours ?

Avant de répondre à cette question il est important d’expliquer que notre business repose sur un double marché : celui des PME que nous finançons mais également celui des particuliers, qui sont les financeurs directs. Autrement dit, notre travail consiste à trouver des projets puis à convaincre les particuliers de les financer.

Dès lors, notre premier problème a été de détecter des projets viables qui pourront rembourser les crédits contractés.

Ensuite, le second volet de notre travail consiste à convaincre les particuliers de la pertinence de ce placement. Car, si nous proposons des rémunérations attractives (entre 9 et 18% par an) il faut bien noter que le risque de défaut reste porté par les prêteurs. C’est ce risque que nous rémunérons.

 

 

Comment arrivez-vous à les surmonter ?

 

Pour l’aspect sourcing des PME, nous avons noué des partenariats importants avec différentes structures qui nous permettent de détecter des projets pertinents : l’un avec des agences d’accompagnement qui nous présentent le portefeuille de PME qu’elles accompagnent et nous offrent une information qualitative sur ces dossiers. Cela est notre premier filtre. Ensuite, une étroite collaboration avec le Groupe Cofina nous permet de réaliser une analyse-crédit de qualité, issue de l’expérience du plus grand groupe de mésofinance du continent qui a réalisé plus de 200 millions € de financement pour 35 000 crédits en 3 ans.

Du côté des particuliers, il est important avant tout de noter que nous n’acceptons des contributions que de personnes qui possèdent un compte en FCFA. Cela nous permet notamment de vérifier la traçabilité des fonds en s’appuyant sur les procédures de vérification des banques. Nous ne pouvons donc pas, par exemple, accepter de contributions de membres de la diaspora qui ne possèdent pas de compte localement.

Dès lors, notre public cible est donc majoritairement les résidents bancarisés des pays de la zone UEMOA. Les avantages que nous leur présentons sont de deux types : la rentabilité financière et l’impact social de leurs contributions. Notre service leur permet à la fois de placer leur épargne à des taux compétitifs et également de soutenir les PME locales, véritable vecteur de croissance inclusive dans la région.

Notre discours se concentre alors sur un élément important : le risque de défaut de la PME et les éléments de protection mis en place. Il est important de noter que nous ne demandons pas à la PME de réaliser un apport financier en garanti du crédit. Néanmoins, notre modèle repose sur 3 piliers essentiels : un sourcing de qualité avec des partenaires reconnus (comme le Bureau de Mise à Niveau au Sénégal), une analyse-crédit et un accompagnement des remboursements en partenariat avec Cofina et enfin un focus important sur le crédit d’équipement. En finançant principalement de l’équipement, cela permet de proposer une garantie directement via le crédit, en gageant le bien acheté.

 

 

Pourquoi avez-vous choisi le Sénégal comme lieu d’implémentation de votre entreprise ?

 

Notre étude de faisabilité  (réalisée de mars à mai 2016 et dont le rapport est disponible sur notre site) se concentrait sur l’Afrique de l’ouest francophone. Il nous semblait naturel, dans un premier temps, de la réaliser au Sénégal et en Côte d’Ivoire, où nous nous sommes successivement rendus. A la suite de cette étude, nous avons décidé de démarrer l’activité au Sénégal.

En effet, l’écosystème qui encadre les PME dans ce pays nous a semblé plus mature et installé. Nous y avions noué des partenariats avec la BNDE et diverses agences d’accompagnement, ce qui était moins le cas en Côte d’Ivoire, où ces institutions sont en cours de refondation après la crise.

De plus, il est souvent annoncé que la Côte d’Ivoire est plus dynamique, que cela « bouge » plus. Cela est certainement vrai mais cela rend également l’environnement moins appréhendable pour les jeunes étrangers que nous sommes. L’environnement sénégalais, certes moins dynamique, offre une opportunité pour démarrer une activité et tester sereinement un service sans chercher à faire du volume.

En revanche, il est évident qu’un déploiement de l’activité dans la région est l’une de nos priorités, en s’appuyant notamment sur l’harmonisation juridique et monétaire.

 

 

Quel est le Business model de votre entreprise ?

 

Nous nous rémunérons grâce à une commission de 4,5% facturée à la PME emprunteuse. Notre service est donc gratuit pour les particuliers, qui bénéficient du remboursement intégral du crédit, en proportion de leur apport initial.

 

 

Quels sont les challenges que vous comptez relever ?

 

Notre principal challenge est de démocratiser un service encore peu connu en Afrique.

Le crowdlending est en effet une innovation majeure, que ce soit du point de vue des particuliers qui n’ont pas l’habitude d’utiliser ce genre de service mais également pour les régulateurs, qui n’ont pas encore encadré ce secteur. Le maitre mot est alors la transparence : pour rassurer les prêteurs de la qualité des projets que nous finançons et pour rassurer les régulateurs que nous ne faisons pas prendre de risques inconsidérés aux particuliers.

Nos processus de validation des crédits sont connus et les prêteurs ont accès à beaucoup d’informations sur les projets. Ils peuvent même échanger avec nous ou les dirigeants de l’entreprise s’ils ont des questions. D’autre part, nous travaillons étroitement avec la BCEAO pour leur présenter notre travail et réfléchir à la mise en place d’un cadre réglementaire adapté.

 

Comptez-vous embaucher à court terme ?

Oui, nous sommes actuellement en cours de recrutement pour élargir notre équipe commerciale.

 

Quels sont les besoins de votre structure ?

 

Nos besoins concernent l’ensemble des acteurs du crowdfunding dans la région : tout d’abord un besoin de régulation pour rassurer les particuliers sur l’utilisation de ce service, notamment après le scandale de l’agrobusiness en Côte d’Ivoire. Ensuite, un besoin de démocratisation de ce service pour le faire connaitre à la population.

 

Bénéficiez-vous d’une aide spéciale pour l’accomplissement de votre projet ?

Nous sommes incubés à Cofina StartUp House, l’incubateur du Groupe Cofina. Nous sommes également en partenariat avec le groupe KissKissBankBank qui est notre investisseur.

 

Quel est votre mot de fin ? Avez-vous un appel spécial à lancer aux institutions ou aux gouvernants pour la réussite ou l’accompagnement de votre projet ?

La question du financement des PME ne fait plus débat. Il y a urgence car ces acteurs économiques sont la colonne vertébrale des économies africaines. Le crowdlending représente alors une opportunité majeure pour répondre à cette urgence tout en offrant un produit de placement performant et accessible aux particuliers locaux. Pour favoriser l’essor de cette innovation majeure, la création d’un cadre réglementaire adapté est donc un impératif.

 

 

Interview réalisé par Jean Baptiste Kattié

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