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Protais Ayangma Amang : « La digitalisation pourrait quintupler le chiffre d’affaires des assurances et améliorerait sa contribution au PIB »

Président du regroupement patronal dénommé Entreprises du Cameroun (ECAM), cet assureur de longue date parle de la révolution que pourrait apporter, la digitalisation dans son pays et en Afrique. Interview réalisée par le Magazine Investir au Cameroun.

 

Vous avez organisé à Douala, la capitale économique camerounaise, une journée de rencontre et de réflexion baptisée « Assurtech ». Quels objectifs principaux visiez-vous à travers cet événement?

Protais Ayangma Amang : L’objectif principal d’Assurtech est d’impulser le développement de l’assurance à travers la digitalisation. Il est question ici de mettre en synergie les acteurs des assurances et de la digitalisation, afin de trouver les solutions adéquates qui permettront de booster ce secteur si peu développé dans notre pays, en particulier, mais en Afrique, en général, et ô combien nécessaire. La digitalisation s’est imposée comme levier majeur de croissance économique dans le monde, en s’infiltrant dans les domaines de la finance, de la santé, des services et aussi de l’assurance. Pour la première édition, nos objectifs étaient de poser les bases de cette rencontre, de montrer aux opérateurs du secteur des assurances et aux autorités administratives, notamment la tutelle (le Ministère des finances), que l’Assurtech, c’est possible dans notre pays. Nous l’avons démontré à travers les solutions digitales Insurafrica et Mica développées par des jeunes Camerounais en collaboration avec un assureur du marché.

 

Selon vous, la digitalisation des services des compagnies d’assurance est-elle la voie royale pour un développement optimum de ce secteur au Cameroun ?

PAA : Oui. En effet, le Cameroun connait un fort développement d’internet avec un taux de pénétration de l’ordre de 21%, contre moins de 2% seulement pour les assurances. De plus, on assiste à l’émergence d’une génération de plus en plus connectée que ce soit sur smartphone, tablette ou ordinateur. Le digital est un véritable canal de vulgarisation et de développement de plusieurs secteurs. Et les compagnies d’assurance gagneraient à investir ce canal, qui se présente bien plus comme un formidable accélérateur de développement.

 

Quels avantages majeurs pourrait procurer le développement de l’usage des TIC dans le secteur des assurances, aussi bien aux compagnies qu’aux potentiels assurés ?

PAA : Ces avantages sont multiples. La digitalisation permet entre autres : une proximité réelle entre les assureurs et les assurés ; la facilitation et la célérité dans le traitement et l’organisation des dossiers ; les gains de temps autant pour les assureurs que pour les assurés, aussi bien dans la souscription aux polices, la déclaration des sinistres que dans le paiement des sinistres ; la limitation de la fraude ; une maîtrise des charges de gestion des assureurs ; une meilleure mutualisation des risques…

 

De quel ordre, selon vous, l’usage des TIC par les compagnies pourrait-il relever le taux de pénétration de l’assurance au Cameroun, qui est d’à peine 2% officiellement ?

PAA : Si l’on va sur la base du taux de pénétration d’internet, qui est de 21%, et celui du mobile, de l’ordre de 60%, et avec l’introduction et la vulgarisation de la micro-assurance, on peut projeter un taux de 5 à 6% dans les trois prochaines années voire plus, pour le stabiliser autour de 10% dans les cinq prochaines années. C’est en tout cas notre ambition. Ce qui pourrait quintupler le chiffre d’affaires des assurances et améliorerait significativement sa contribution au PIB de notre pays et le financement de notre économie.

 

Au Cameroun, les compagnies d’assurance ont la réputation de ne pas souvent respecter leurs engagements envers leurs assurés. De quoi procède cette réputation, du point de vue du praticien de l’assurance que vous avez été ?

PAA : Les compagnies d’assurances camerounaises souffrent d’une image dépréciée qui n’est pas toujours méritée. Beaucoup de ces compagnies respectent leurs engagements et ne le font pas toujours savoir. Il se trouve malheureusement qu’il y a encore quelques brebis galeuses qui font beaucoup de mal à la profession. J’ai coutume de dire que c’est une profession mal aimée parce que souvent mal connue.

La CIMA (Conférence interafricaine des marchés des assurances, l’organe de régulation du secteur des dans quinze pays d’Afrique centrale et de l’Ouest, Ndlr) s’est engagée dans un long processus d’assainissement qui est loin d’être achevé. Les maux dont souffre le secteur sont à la fois structurels (étroitesse du marché, faible capitalisation des acteurs, faible culture assurantielle, contrôles peu performants de l’autorité de contrôle…) que managériaux (charges d’exploitations excessives, management peu innovant, nombreuses fautes de gestion…). Du coup, les maigres primes collectées, au lieu de servir au paiement des sinistres, servent à payer les salaires, quand ce ne sont pas des dépenses sans rapport avec l’exploitation.

Malheureusement, à cause du cycle inversé de l’assurance (la prime est payée d’avance et le sinistre parfois plusieurs années après sa survenance), les situations d’insolvabilité se découvrent souvent trop tard, à l’instar de certaines maladies qu’on ne constate que lorsque le mal est fait…

 

De quelle manière la digitalisation des services pourrait-elle impacter cette réputation plutôt peu laudatrice pour les opérateurs du secteur de l’assurance?

PAA : La digitalisation va inscrire l’assurance dans la modernité. Ce faisant, elle brise déjà l’image de conservatisme et d’opacité qui colle à la peau des assureurs. Elle va « disponibiliser » le produit d’assurance partout (ou presque) et à tout moment. Nous faisons le pari qu’elle va obliger les assureurs à s’adapter et même à se réinventer. Et surtout, elle concerne les jeunes, cette classe moyenne de demain, plus et mieux éduquée et plus sensible aux problèmes de bien-être et de sécurité.

L’assurance a donc là une formidable opportunité de transformer ou même reconstruire son image qu’elle ne peut pas se permettre de manquer.

 

Depuis une décennie, les sanctions prononcées par l’organe de régulation du secteur des assurances en Afrique centrale et de l’Ouest (CIMA) sont plus nombreuses en direction des compagnies camerounaises. Le marché camerounais est-il le plus indiscipliné de la zone CIMA, selon vous ? Si oui, pourquoi ?

PAA : Le marché camerounais est celui qui compte le plus grand nombre d’acteurs après celui de la Côte d’Ivoire. C’est donc normal qu’il soit le plus frappé de la zone CIMA. Mais vous avez raison parce qu’à lui seul, il cumule près de 50% des sanctions de la zone en ce qui concerne les retraits d’agrément. Pas plus tard que lors de la dernière session de la CIMA, une compagnie camerounaise a vu son agrément retiré.

Il faut dire que le Cameroun est un concentré de maux qui minent l’assurance africaine : étroitesse du marché, la majorité des compagnies n’a pas la taille critique, indiscipline du marché, incapacité de s’entendre sur un minimum de règles, comptes et bilans faux.

Il faut également dire que c’est le marché qui s’est le moins bien préparé à l’arrivée de la réforme CIMA : agréments de complaisance, absence de contrôle, donc de culture de contrôle… Mais, les choses évoluent et nous avons sur le marché de solides compagnies nationales qui rivalisent avantageusement avec les compagnies étrangères, et se montrent même très offensives dans et en dehors de la zone CIMA.

Il faut achever l’assainissement du secteur. Car, les mauvaises compagnies lui font beaucoup de mal. Alors le secteur pourra envisager plus sereinement son développement. Avec un régulateur plus orienté vers le développement et une règlementation plus moderne, très loin des archaïsmes actuels.

 

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