La République démocratique du Congo prépare de nouvelles obligations pour encourager l’utilisation du franc congolais dans les transactions domestiques et récupérer une part plus importante des devises issues des exportations minières. Sur les 93 milliards de dollars d’exportations de minerais enregistrés entre 2023 et 2025, seuls 3,8 milliards seraient restés dans les banques du pays, selon les chiffres avancés par le gouverneur de la Banque centrale.
Kinshasa veut faire évoluer les règles du jeu
monétaire. Alors que les exportations de cuivre et de cobalt génèrent des flux
considérables de devises, la Banque centrale du Congo (BCC) entend mieux
orienter ces ressources vers le système financier national. Son ambition :
réduire la dépendance au dollar américain, renforcer le franc congolais et
mobiliser davantage de capitaux pour financer l’économie locale.
Le chantier est considérable. En République
démocratique du Congo (RDC), le dollar occupe une place prépondérante dans les
dépôts bancaires, les crédits et de nombreuses transactions quotidiennes. Cette
situation limite la capacité de la politique monétaire à agir sur l’économie et
entretient une dépendance aux devises étrangères, malgré le poids stratégique
du secteur minier.
93 milliards de dollars d’exportations,
mais peu de ressources conservées dans les banques
Les chiffres présentés par André Wameso, gouverneur de
la BCC, donnent la mesure du problème. Entre 2023 et 2025, les entreprises
minières ont exporté pour 93 milliards de dollars de minerais et rapatrié 54
milliards de dollars de recettes. Pourtant, seuls 3,8 milliards de dollars
seraient restés dans les banques congolaises, selon les données rapportées par
Bloomberg et reprises par Miningmx.
Le contraste est saisissant. Sur 54 milliards de
dollars rapatriés, la part demeurée dans le système bancaire national
représente environ 7%. Autrement dit, la RDC dispose d'une industrie minière
capable de générer des dizaines de milliards de dollars, sans que ces flux se
traduisent dans les mêmes proportions par des ressources financières
durablement disponibles dans ses banques.
Il faut toutefois distinguer les recettes
d’exportation, les sommes rapatriées et les dépôts bancaires. Les 3,8 milliards
de dollars ne représentent pas nécessairement la totalité des ressources
conservées dans le pays : ils correspondent au montant déclaré comme étant
resté dans les banques congolaises. Ces chiffres ne signifient pas non plus que
les autres fonds ont tous quitté le territoire ou ont disparu. Ils soulèvent
plutôt une question centrale : comment transformer les revenus de
l’exploitation minière en financement plus durable de l’économie nationale ?
Le franc congolais au cœur de la réforme
Pour inverser cette tendance, la Banque centrale
prépare un dispositif qui imposerait le règlement en francs congolais de
plusieurs transactions réalisées sur le territoire national, notamment les
paiements aux sous-traitants miniers. Les frais de scolarité, les factures
médicales, les services publics et les loyers figurent également parmi les
dépenses visées par les mesures annoncées.
Le projet prévoit aussi de demander aux compagnies
minières de vendre à la BCC jusqu’à 30% des dollars rapatriés au titre de leurs
recettes d’exportation, en contrepartie de francs congolais. Les entreprises
minières sont déjà soumises à une obligation de rapatriement de 60% de leurs
recettes d’exportation. La nouvelle mesure chercherait donc à convertir une
partie de ces devises en monnaie nationale, plutôt que de les laisser circuler
principalement en dollars.
L'enjeu dépasse la simple préférence pour une monnaie.
En augmentant la demande de francs congolais, les autorités espèrent soutenir
sa valeur, améliorer la disponibilité des ressources financières en monnaie
locale et consolider les réserves de change du pays.
La Banque centrale entend également profiter de la
conjoncture favorable du cuivre, dont les cours se situent à des niveaux
proches de leurs records, pour renforcer les réserves avant un éventuel
retournement du cycle des matières premières. Cette stratégie vise à éviter que
les périodes de hausse des cours ne produisent des gains temporaires sans
laisser suffisamment de marges de sécurité lorsque les marchés se retournent.
Une économie profondément dépendante du
dollar
La difficulté tient à l'ampleur de la dollarisation.
Selon le Fonds monétaire international (FMI), les dépôts bancaires et les
crédits en RDC étaient respectivement libellés à 92% et 97% en devises
étrangères à la fin de 2024, essentiellement en dollars américains.
Cette prédominance s'explique notamment par l'histoire
monétaire du pays. Les épisodes d'inflation et les périodes d'instabilité ont
durablement renforcé la préférence des ménages et des entreprises pour le
dollar, perçu comme une meilleure réserve de valeur. Pour les acteurs
économiques, détenir des devises constitue aussi une protection contre les
fluctuations du franc congolais.
Mais cette pratique réduit l'efficacité de la
politique monétaire. Lorsque l'essentiel des dépôts et des crédits est libellé
en dollars, les décisions de la banque centrale influencent moins directement
les conditions de financement en monnaie nationale. La BCC ne peut pas créer
des dollars comme elle émet des francs congolais : sa capacité à fournir des
liquidités en devises dépend notamment de ses réserves et de l'accès aux
marchés de change.
La dollarisation entretient ainsi un paradoxe. La RDC
possède des ressources minières considérables qui génèrent des recettes en
devises, mais sa propre monnaie reste marginalisée dans une grande partie de
son système financier.
Le pari de Kinshasa : des revenus miniers
au financement de l'économie
La réforme vise à mieux relier les richesses extraites
du sous-sol congolais aux besoins de financement des entreprises et des
ménages. En favorisant la circulation du franc congolais dans les transactions
domestiques, les autorités espèrent encourager les banques à développer
davantage leurs opérations en monnaie locale et à soutenir l'investissement
national.
Pour les entreprises congolaises, une disponibilité
accrue de financements en francs pourrait, à terme, réduire certaines
contraintes liées à l'accès aux devises. Mais ce bénéfice dépendra de la
capacité des banques à transformer les ressources mobilisées en crédits adaptés
aux besoins des activités productives, notamment hors du secteur minier.
La mesure ne garantit donc pas, à elle seule, une
hausse des investissements. Il faudra aussi que les établissements financiers
disposent de ressources stables, que les taux d'intérêt restent compatibles
avec la rentabilité des projets et que les entreprises puissent accéder aux
financements dans des conditions prévisibles.
La question de la confiance sera tout aussi
déterminante. Une obligation réglementaire peut créer une demande immédiate de
francs congolais. Elle ne suffit pas nécessairement à convaincre les épargnants
de conserver durablement leur argent dans cette monnaie.
Des risques à ne pas sous-estimer
Pour les compagnies minières et leurs sous-traitants,
la réforme pourrait modifier les pratiques de paiement, les besoins de
conversion et la gestion de trésorerie. Les entreprises qui règlent certaines
dépenses en dollars devront adapter leurs opérations si une part plus
importante des transactions locales doit être effectuée en francs congolais.
La mise en œuvre devra donc tenir compte des besoins
réels des opérateurs, de la disponibilité de la monnaie nationale et des
conditions de conversion. Si l'accès aux devises devient plus contraignant sans
que le marché officiel puisse répondre à la demande, certaines transactions
pourraient se déplacer vers des circuits informels, avec des conséquences
possibles sur les coûts et la transparence des opérations.
Le calendrier constitue également un point de
vigilance : les nouvelles obligations sont encore en préparation. La Banque
centrale consulte les entreprises minières, les banques et les organisations
patronales avant de finaliser le dispositif. Il serait donc prématuré de
présenter l'ensemble des mesures comme déjà entrées en vigueur.
Cette réforme s'inscrit dans un chantier monétaire
plus large. Le 12 octobre 2026, le gouverneur André Wameso a également précisé
que la détention de dollars ne deviendrait pas illégale dans le cadre des
mesures relatives à l'importation physique des devises, dont l'application est
prévue à partir d'avril 2027. Il a notamment distingué la détention de devises
des règles encadrant les transactions commerciales.
Transformer la richesse minière en
capacité financière
La RDC cherche à résoudre une équation qui dépasse ses
frontières : comment tirer davantage de bénéfices économiques des exportations
de ressources naturelles lorsque les flux financiers restent largement dominés
par une devise étrangère ?
Les 93 milliards de dollars d'exportations minières
enregistrés entre 2023 et 2025 illustrent le poids du secteur extractif. Mais
leur ampleur ne suffit pas à mesurer les ressources effectivement disponibles
pour financer les entreprises locales, renforcer les réserves de change ou
développer le crédit en monnaie nationale.
Le succès de la réforme dépendra donc moins de
l'obligation de payer en francs que de la capacité de la Banque centrale à
restaurer la confiance dans cette monnaie et à garantir le fonctionnement du
marché des changes. Il faudra aussi que les banques puissent financer davantage
l'économie productive et que les recettes minières se traduisent par des
retombées plus durables pour les autres secteurs.
Pour Kinshasa, le véritable défi n'est pas seulement
de faire circuler davantage de francs congolais. Il est de faire en sorte que
la richesse minière du pays devienne une source durable de financement, plutôt
qu'un flux de devises dont les effets sur l'économie nationale restent limités.
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