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  • 13/10/2026

Dollarisation : La RDC veut capter davantage des 93 milliards de dollars générés par ses mines

La République démocratique du Congo prépare de nouvelles obligations pour encourager l’utilisation du franc congolais dans les transactions domestiques et récupérer une part plus importante des devises issues des exportations minières. Sur les 93 milliards de dollars d’exportations de minerais enregistrés entre 2023 et 2025, seuls 3,8 milliards seraient restés dans les banques du pays, selon les chiffres avancés par le gouverneur de la Banque centrale.

 

Kinshasa veut faire évoluer les règles du jeu monétaire. Alors que les exportations de cuivre et de cobalt génèrent des flux considérables de devises, la Banque centrale du Congo (BCC) entend mieux orienter ces ressources vers le système financier national. Son ambition : réduire la dépendance au dollar américain, renforcer le franc congolais et mobiliser davantage de capitaux pour financer l’économie locale.

 

Le chantier est considérable. En République démocratique du Congo (RDC), le dollar occupe une place prépondérante dans les dépôts bancaires, les crédits et de nombreuses transactions quotidiennes. Cette situation limite la capacité de la politique monétaire à agir sur l’économie et entretient une dépendance aux devises étrangères, malgré le poids stratégique du secteur minier.

 

93 milliards de dollars d’exportations, mais peu de ressources conservées dans les banques

 

Les chiffres présentés par André Wameso, gouverneur de la BCC, donnent la mesure du problème. Entre 2023 et 2025, les entreprises minières ont exporté pour 93 milliards de dollars de minerais et rapatrié 54 milliards de dollars de recettes. Pourtant, seuls 3,8 milliards de dollars seraient restés dans les banques congolaises, selon les données rapportées par Bloomberg et reprises par Miningmx.

 

Le contraste est saisissant. Sur 54 milliards de dollars rapatriés, la part demeurée dans le système bancaire national représente environ 7%. Autrement dit, la RDC dispose d'une industrie minière capable de générer des dizaines de milliards de dollars, sans que ces flux se traduisent dans les mêmes proportions par des ressources financières durablement disponibles dans ses banques.

 

Il faut toutefois distinguer les recettes d’exportation, les sommes rapatriées et les dépôts bancaires. Les 3,8 milliards de dollars ne représentent pas nécessairement la totalité des ressources conservées dans le pays : ils correspondent au montant déclaré comme étant resté dans les banques congolaises. Ces chiffres ne signifient pas non plus que les autres fonds ont tous quitté le territoire ou ont disparu. Ils soulèvent plutôt une question centrale : comment transformer les revenus de l’exploitation minière en financement plus durable de l’économie nationale ?

 

Le franc congolais au cœur de la réforme

 

Pour inverser cette tendance, la Banque centrale prépare un dispositif qui imposerait le règlement en francs congolais de plusieurs transactions réalisées sur le territoire national, notamment les paiements aux sous-traitants miniers. Les frais de scolarité, les factures médicales, les services publics et les loyers figurent également parmi les dépenses visées par les mesures annoncées.

 

Le projet prévoit aussi de demander aux compagnies minières de vendre à la BCC jusqu’à 30% des dollars rapatriés au titre de leurs recettes d’exportation, en contrepartie de francs congolais. Les entreprises minières sont déjà soumises à une obligation de rapatriement de 60% de leurs recettes d’exportation. La nouvelle mesure chercherait donc à convertir une partie de ces devises en monnaie nationale, plutôt que de les laisser circuler principalement en dollars.

 

L'enjeu dépasse la simple préférence pour une monnaie. En augmentant la demande de francs congolais, les autorités espèrent soutenir sa valeur, améliorer la disponibilité des ressources financières en monnaie locale et consolider les réserves de change du pays.

 

La Banque centrale entend également profiter de la conjoncture favorable du cuivre, dont les cours se situent à des niveaux proches de leurs records, pour renforcer les réserves avant un éventuel retournement du cycle des matières premières. Cette stratégie vise à éviter que les périodes de hausse des cours ne produisent des gains temporaires sans laisser suffisamment de marges de sécurité lorsque les marchés se retournent.

 

Une économie profondément dépendante du dollar

 

La difficulté tient à l'ampleur de la dollarisation. Selon le Fonds monétaire international (FMI), les dépôts bancaires et les crédits en RDC étaient respectivement libellés à 92% et 97% en devises étrangères à la fin de 2024, essentiellement en dollars américains.

 

Cette prédominance s'explique notamment par l'histoire monétaire du pays. Les épisodes d'inflation et les périodes d'instabilité ont durablement renforcé la préférence des ménages et des entreprises pour le dollar, perçu comme une meilleure réserve de valeur. Pour les acteurs économiques, détenir des devises constitue aussi une protection contre les fluctuations du franc congolais.

 

Mais cette pratique réduit l'efficacité de la politique monétaire. Lorsque l'essentiel des dépôts et des crédits est libellé en dollars, les décisions de la banque centrale influencent moins directement les conditions de financement en monnaie nationale. La BCC ne peut pas créer des dollars comme elle émet des francs congolais : sa capacité à fournir des liquidités en devises dépend notamment de ses réserves et de l'accès aux marchés de change.

 

La dollarisation entretient ainsi un paradoxe. La RDC possède des ressources minières considérables qui génèrent des recettes en devises, mais sa propre monnaie reste marginalisée dans une grande partie de son système financier.

 

Le pari de Kinshasa : des revenus miniers au financement de l'économie

 

La réforme vise à mieux relier les richesses extraites du sous-sol congolais aux besoins de financement des entreprises et des ménages. En favorisant la circulation du franc congolais dans les transactions domestiques, les autorités espèrent encourager les banques à développer davantage leurs opérations en monnaie locale et à soutenir l'investissement national.

 

Pour les entreprises congolaises, une disponibilité accrue de financements en francs pourrait, à terme, réduire certaines contraintes liées à l'accès aux devises. Mais ce bénéfice dépendra de la capacité des banques à transformer les ressources mobilisées en crédits adaptés aux besoins des activités productives, notamment hors du secteur minier.

 

La mesure ne garantit donc pas, à elle seule, une hausse des investissements. Il faudra aussi que les établissements financiers disposent de ressources stables, que les taux d'intérêt restent compatibles avec la rentabilité des projets et que les entreprises puissent accéder aux financements dans des conditions prévisibles.

 

La question de la confiance sera tout aussi déterminante. Une obligation réglementaire peut créer une demande immédiate de francs congolais. Elle ne suffit pas nécessairement à convaincre les épargnants de conserver durablement leur argent dans cette monnaie.

 

Des risques à ne pas sous-estimer

 

Pour les compagnies minières et leurs sous-traitants, la réforme pourrait modifier les pratiques de paiement, les besoins de conversion et la gestion de trésorerie. Les entreprises qui règlent certaines dépenses en dollars devront adapter leurs opérations si une part plus importante des transactions locales doit être effectuée en francs congolais.

 

La mise en œuvre devra donc tenir compte des besoins réels des opérateurs, de la disponibilité de la monnaie nationale et des conditions de conversion. Si l'accès aux devises devient plus contraignant sans que le marché officiel puisse répondre à la demande, certaines transactions pourraient se déplacer vers des circuits informels, avec des conséquences possibles sur les coûts et la transparence des opérations.

 

Le calendrier constitue également un point de vigilance : les nouvelles obligations sont encore en préparation. La Banque centrale consulte les entreprises minières, les banques et les organisations patronales avant de finaliser le dispositif. Il serait donc prématuré de présenter l'ensemble des mesures comme déjà entrées en vigueur.

 

Cette réforme s'inscrit dans un chantier monétaire plus large. Le 12 octobre 2026, le gouverneur André Wameso a également précisé que la détention de dollars ne deviendrait pas illégale dans le cadre des mesures relatives à l'importation physique des devises, dont l'application est prévue à partir d'avril 2027. Il a notamment distingué la détention de devises des règles encadrant les transactions commerciales.

 

Transformer la richesse minière en capacité financière

 

La RDC cherche à résoudre une équation qui dépasse ses frontières : comment tirer davantage de bénéfices économiques des exportations de ressources naturelles lorsque les flux financiers restent largement dominés par une devise étrangère ?

 

Les 93 milliards de dollars d'exportations minières enregistrés entre 2023 et 2025 illustrent le poids du secteur extractif. Mais leur ampleur ne suffit pas à mesurer les ressources effectivement disponibles pour financer les entreprises locales, renforcer les réserves de change ou développer le crédit en monnaie nationale.

 

Le succès de la réforme dépendra donc moins de l'obligation de payer en francs que de la capacité de la Banque centrale à restaurer la confiance dans cette monnaie et à garantir le fonctionnement du marché des changes. Il faudra aussi que les banques puissent financer davantage l'économie productive et que les recettes minières se traduisent par des retombées plus durables pour les autres secteurs.

 

Pour Kinshasa, le véritable défi n'est pas seulement de faire circuler davantage de francs congolais. Il est de faire en sorte que la richesse minière du pays devienne une source durable de financement, plutôt qu'un flux de devises dont les effets sur l'économie nationale restent limités.