L’Afrique du Sud, l’Égypte et le Nigéria occupent les premières places du classement des plus grandes économies africaines en 2026 selon les estimations du Fonds monétaire international (FMI). Mais derrière ces chiffres se cache un débat de fond sur la manière dont la richesse est mesurée sur le continent. Pour l’économiste Carlos Lopes, plusieurs pays africains, dont la Côte d’Ivoire, demeurent sous-évalués par les statistiques officielles.
L’Afrique du Sud en tête avec un produit intérieur brut estimé à 480 milliards de dollars, suivie de l’Égypte à 430 milliards de dollars et du Nigéria à 377 milliards de dollars. Le classement des principales économies africaines publié à partir des données du FMI semble offrir une photographie claire des rapports de force économiques sur le continent.
Pourtant, cette lecture est loin de faire l’unanimité.
Réagissant à ce classement sur les réseaux sociaux,
l’économiste et ancien secrétaire exécutif de la Commission économique des
Nations unies pour l’Afrique, Carlos Lopes, a estimé que plusieurs économies
africaines étaient « sous-estimées ». Il cite notamment l’Algérie, le Maroc,
l’Angola, le Kenya, la République démocratique du Congo, l’Éthiopie, le Ghana,
la Côte d’Ivoire, la Tanzanie, l’Ouganda, le Cameroun et la Tunisie.
Cette affirmation peut sembler surprenante. Après
tout, le PIB constitue l’indicateur de référence utilisé à travers le monde
pour mesurer la taille d’une économie. Mais en Afrique, la question de la
fiabilité et de l’exhaustivité des statistiques économiques alimente depuis
longtemps les débats entre économistes, institutions internationales et
gouvernements.
Car une part importante de la richesse produite sur le
continent échappe encore aux outils traditionnels de mesure.
L’économie informelle demeure le premier angle mort.
Dans de nombreux pays africains, des millions d’activités commerciales,
artisanales ou de services fonctionnent en dehors des circuits formels. Elles
créent de la valeur, génèrent des revenus et soutiennent des millions de
ménages, mais elles sont souvent difficiles à quantifier avec précision.
À cela s’ajoute la transformation rapide de plusieurs
économies africaines. Les services numériques, le commerce en ligne, les
plateformes technologiques, les paiements mobiles ou encore certaines activités
agricoles à petite échelle évoluent parfois plus vite que les systèmes
statistiques chargés de les mesurer.
La Côte d’Ivoire illustre en partie ce phénomène.
Longtemps associée à son rôle de premier producteur mondial de cacao,
l’économie ivoirienne s’est progressivement diversifiée. Les
télécommunications, les services financiers, la logistique, les infrastructures
et l’agro-industrie occupent désormais une place croissante dans la création de
richesse nationale. Pour certains observateurs, cette mutation économique
pourrait être imparfaitement reflétée dans les statistiques actuelles.
Le débat n’est d’ailleurs pas théorique. L’histoire
récente montre que plusieurs pays africains ont déjà vu leur poids économique
réévalué de manière spectaculaire à la suite d’une révision de leurs méthodes
de calcul.
En 2010, le Ghana avait procédé à une actualisation de
son année de base statistique, faisant bondir son PIB de plus de 60% sans
qu’aucune richesse nouvelle n’ait été créée du jour au lendemain. Quatre ans
plus tard, le Nigéria avait connu une opération similaire qui l’avait propulsé
au rang de première économie du continent devant l’Afrique du Sud.
Ces épisodes ont mis en lumière une réalité souvent
méconnue : les statistiques économiques ne sont pas figées. Elles évoluent avec
les méthodes de collecte, les sources d’information disponibles et la capacité
des administrations à capter les mutations de l’économie réelle.
La République démocratique du Congo constitue un autre
cas emblématique. Malgré l’importance stratégique de ses ressources minières,
notamment dans le cuivre et le cobalt, son poids économique officiel reste
relativement modeste au regard du potentiel que beaucoup lui attribuent. Le
même constat est parfois dressé pour le Kenya, devenu l’un des principaux pôles
technologiques du continent, ou pour l’Angola, dont l’économie se diversifie
progressivement au-delà du pétrole.
Au-delà des rangs et des montants affichés dans les
classements internationaux, la question soulevée par Carlos Lopes est donc
celle de la mesure de la transformation économique africaine. Les chiffres
actuels reflètent-ils pleinement la richesse créée sur le continent ou
seulement la partie visible de cette richesse ?
L’enjeu dépasse largement le débat statistique. Les
données de PIB influencent les décisions des investisseurs, les évaluations des
agences de notation, les stratégies des bailleurs de fonds et les politiques
publiques nationales. Une économie sous-évaluée sur le papier peut également
être sous-évaluée dans les décisions qui façonnent son avenir.
À mesure que les économies africaines se modernisent,
se numérisent et se diversifient, la bataille ne porte donc plus seulement sur
la création de richesse. Elle concerne aussi la capacité à la mesurer avec
justesse. Car dans l’économie mondiale, ce qui n’est pas comptabilisé finit
souvent par ne pas exister.
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