Numérique, ports, énergie, rail, logistique… Le Kenya et la France ont scellé à Nairobi une série d’accords dépassant le milliard d’euros. Bien au-delà des annonces officielles, ce rapprochement révèle une recomposition silencieuse des rapports d’influence en Afrique de l’Est, où Nairobi s’impose progressivement comme l’un des nouveaux centres de gravité économiques du continent.
À Nairobi, les poignées
de main entre William Ruto et Emmanuel Macron n’avaient rien d’un simple
exercice diplomatique. Derrière les sourires, les discours sur “l’innovation”,
la “connectivité inclusive” ou encore les “écosystèmes numériques”, se dessinait
une réalité beaucoup plus stratégique : celle d’une compétition mondiale pour
le contrôle des infrastructures africaines du XXIe siècle.
Le Kenya et la France
ont signé, dimanche à Nairobi, une série d’accords couvrant le numérique, les
infrastructures ferroviaires, l’énergie, les ports, la logistique ou encore le
climat, pour un montant global estimé à plus d’un milliard d’euros. Au cœur du
dispositif figure notamment un accord sur la transformation numérique kényane,
présenté par le secrétaire principal chargé des TIC, John Kipchumba Tanui,
comme une étape majeure vers l’élargissement de l’accès Internet aux foyers,
aux équipements publics et aux hubs communautaires.
Mais le numérique n’est
qu’une pièce d’un échiquier bien plus vaste.
Dans le même mouvement,
le groupe CMA
CGM a signé un partenariat stratégique autour du développement portuaire et
logistique kényan, avec des investissements estimés à près de 700 millions
d’euros. Le projet vise notamment à renforcer les capacités du port de Mombasa,
véritable porte d’entrée commerciale de l’Afrique de l’Est.
L’enjeu dépasse
largement le Kenya lui-même.
Mombasa est aujourd’hui
au cœur d’une compétition régionale féroce entre les grands corridors
logistiques africains. Face à Dar es Salaam, Djibouti ou Durban, le Kenya
cherche à consolider sa position de hub commercial régional connecté aux
marchés d’Afrique centrale et des Grands Lacs.
Dans cette architecture,
les infrastructures numériques, ferroviaires et énergétiques ne sont plus des
projets isolés. Elles forment un même système de puissance économique.
La France l’a
parfaitement compris.
Après plusieurs années
de recul diplomatique dans certaines régions d’Afrique francophone, Paris
semble désormais privilégier une stratégie d’influence plus économique, plus
technologique et moins militaire. Le Kenya apparaît alors comme un partenaire
idéal : stabilité institutionnelle relative, économie diversifiée, dynamisme
entrepreneurial, position géographique stratégique et ambition assumée de
devenir la Silicon Savannah africaine.
Depuis son arrivée au
pouvoir, William Ruto pousse méthodiquement cette vision d’un “Digital Kenya”,
capable d’attirer simultanément capitaux occidentaux, financements
multilatéraux, investisseurs du Golfe et partenaires asiatiques.
Le message envoyé par
Nairobi est clair : le Kenya ne veut pas seulement être un marché africain. Il
veut devenir une plateforme continentale.
Cette ambition se
retrouve dans presque tous les accords signés avec Paris.
Le volet ferroviaire
prévoit ainsi la modernisation du réseau suburbain de Nairobi afin de
fluidifier les déplacements entre la capitale et ses villes périphériques. Dans
l’énergie, plusieurs accords portent sur le développement des renouvelables,
notamment l’extension du parc éolien de Kipeto, tandis qu’un partenariat dans
le nucléaire civil ouvre la voie à une coopération technique de long terme.
Vu séparément, chaque
projet peut sembler classique. Pris ensemble, ils racontent autre chose : la
construction progressive d’une économie kényane hyperconnectée, capable de
devenir un carrefour régional des données, du commerce, des flux logistiques et
des services numériques.
Et derrière cette
transformation se joue aussi une bataille géopolitique mondiale.
Car les infrastructures
numériques africaines sont devenues l’un des nouveaux terrains de compétition
entre puissances. Chine, Union européenne, États-Unis, Inde, Turquie ou pays du
Golfe cherchent tous à financer les réseaux, les ports, les centres de données,
les câbles sous-marins ou les plateformes logistiques africaines.
Celui qui construit les
infrastructures contrôle souvent une partie des flux économiques futurs.
Le Kenya, lui, tente
habilement de tirer profit de cette rivalité sans s’enfermer dans une logique
d’alignement exclusif. Nairobi multiplie les partenariats, diversifie ses
sources de financement et cultive une image de plateforme ouverte aux affaires.
Une approche pragmatique
qui tranche avec les tensions géopolitiques observées ailleurs sur le
continent.
Reste désormais la
question essentielle : celle de l’exécution.
Car en Afrique, les
signatures spectaculaires et les communiqués ambitieux ne garantissent jamais
automatiquement la réalisation des projets. La véritable mesure de ces accords
se fera sur le terrain : kilomètres de fibre réellement déployés, accès Internet
dans les zones rurales, emplois créés localement, montée en compétence des
entreprises kényanes, souveraineté des infrastructures et impact concret sur
l’économie réelle.
Le Kenya joue gros.
La France aussi.
Mais une chose paraît
déjà acquise : l’Afrique de l’Est est en train de devenir l’un des nouveaux
centres névralgiques de la compétition économique mondiale.
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