Les premières Journées Ivoiriennes de la Communication (JICOM) se sont ouvertes à Abidjan dans un contexte où le secteur tente de se redéfinir comme industrie stratégique. Entre volonté de régulation accrue, montée en puissance du digital et de l’intelligence artificielle, et sous-valorisation persistante du conseil, les discours officiels révèlent une transformation profonde de l’écosystème ivoirien de la communication.
À Abidjan,
certains événements dépassent leur simple dimension professionnelle pour
devenir des moments de lecture économique. Les JICOM s’inscrivent dans cette
dynamique : celle d’un secteur qui cherche à s’extraire du registre
opérationnel pour s’affirmer comme industrie structurante.
Dès l’ouverture,
le représentant du maire de Cocody, Moussa Dembélé, intervenant au nom du
député-maire Jean-Marc Yacé, plante le décor institutionnel. Dans une tonalité
volontairement fédératrice, il rappelle que :
« La communication
ne se limite plus à informer, elle influence, elle engage, elle transforme. »
Une formule qui
traduit déjà la logique sous-jacente de l’événement : repositionner la
communication comme levier de transformation économique et sociale.
Une industrie en
construction face à ses déséquilibres structurels
Très rapidement,
les interventions mettent en évidence les tensions du secteur. La directrice
générale de l’agence Efees, Sakia Ambofo, initiatrice des JICOM, insiste sur la
complexité croissante du marché et la pression exercée sur les métiers du
conseil.
Elle observe
notamment une dévalorisation progressive de la fonction stratégique des agences
:
« Nous assistons à
une banalisation de la valeur des agences-conseils et à une confusion entre
vitesse et intelligence. »
Derrière cette
lecture, se dessine une réalité plus structurelle : un marché fragmenté, marqué
par une forte concurrence, une pression constante sur les prix et une
difficulté à faire reconnaître la valeur intellectuelle du conseil.
Digital et
intelligence artificielle : accélérateurs de transformation et de tensions
La montée en
puissance du numérique et de l’intelligence artificielle agit comme un facteur
de rupture. Elle élargit les possibilités de production et de diffusion des
contenus, tout en réduisant les barrières d’entrée du secteur.
Mais cette
démocratisation s’accompagne d’un effet paradoxal : une dilution des frontières
professionnelles et une intensification de la concurrence, qui fragilise les
modèles économiques traditionnels des agences et des producteurs de contenus.
Dans ce nouvel
environnement, la communication devient à la fois plus accessible et plus
difficile à structurer économiquement.
L’État ivoirien et
la doctrine de structuration du secteur
C’est
l’intervention du ministre de la Communication, Amadou Coulibaly, qui donne à
ces JICOM leur dimension la plus politique et stratégique.
Le ministre
inscrit d’emblée le secteur dans une trajectoire de transformation :
« La Côte d’Ivoire
ambitionne de bâtir un secteur de la communication structuré, régulé et
compétitif. »
Dans cette
logique, la régulation est présentée non comme une contrainte, mais comme un
socle de stabilité économique et de confiance entre les acteurs.
Il insiste
également sur la professionnalisation du secteur et la nécessité d’adapter les
pratiques aux mutations numériques, dans un environnement en constante
évolution.
Une communication
devenue enjeu économique et stratégique
Au-delà de la
dimension réglementaire, le ministre repositionne la communication comme un
secteur économique à part entière, mobilisant une chaîne de valeur complète :
agences, régies, créateurs, producteurs et médias.
Il souligne
également un paradoxe central :
malgré une
croissance économique soutenue, la Côte d’Ivoire reste en deçà de son potentiel
de génération de revenus dans le secteur publicitaire.
Cette anomalie est
posée comme un enjeu structurel majeur, appelant une réorganisation profonde du
marché.
Souveraineté
informationnelle et enjeux de régulation numérique
L’autre axe fort
du discours ministériel concerne la souveraineté informationnelle. Dans un
contexte marqué par la désinformation, la cybercriminalité et l’influence
croissante des plateformes numériques, la communication devient un enjeu de
stabilité démocratique.
Le ministre
rappelle ainsi que la communication est désormais :
« un facteur de
cohésion nationale, un instrument de souveraineté et un levier de développement
économique. »
Dans cette
perspective, l’État entend renforcer le cadre juridique, lutter contre les
infox et promouvoir un usage responsable des outils numériques, notamment via
des campagnes de sensibilisation.
Un secteur à forte
valeur ajoutée encore sous tension
Au-delà des
discours institutionnels, les JICOM révèlent une tension persistante entre deux
dynamiques :
D’un côté, un
secteur en expansion rapide, porté par le digital, la créativité et
l’innovation.
De l’autre, un marché encore en consolidation, caractérisé par :
Sakia Ambofo
résume cette réalité avec une formule sans équivoque :
« Quand on
dévalorise la stratégie, on se condamne à de la répétition. »
Une bascule
industrielle en cours
Les JICOM ne
relèvent donc pas d’un simple événement professionnel. Ils s’inscrivent dans un
moment de bascule où la communication en Côte d’Ivoire cherche à se constituer
en véritable industrie.
La trajectoire
esquissée est claire : régulation, professionnalisation, montée en compétence
et structuration d’un marché encore fragmenté.
Mais une question
demeure centrale et ouverte : dans cette industrie en construction, quels
acteurs capteront réellement la valeur économique créée ?
Entre
institutions, agences, plateformes numériques et nouveaux entrants du contenu,
l’équilibre reste à construire. Et c’est précisément dans cette recomposition
que se joue l’avenir économique du secteur ivoirien de la communication.
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