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  • 24/04/2026

À Abidjan, les JICOM structurent un secteur de la communication en recomposition : Entre ambition industrielle et déséquilibres de marché

Les premières Journées Ivoiriennes de la Communication (JICOM) se sont ouvertes à Abidjan dans un contexte où le secteur tente de se redéfinir comme industrie stratégique. Entre volonté de régulation accrue, montée en puissance du digital et de l’intelligence artificielle, et sous-valorisation persistante du conseil, les discours officiels révèlent une transformation profonde de l’écosystème ivoirien de la communication.

 

À Abidjan, certains événements dépassent leur simple dimension professionnelle pour devenir des moments de lecture économique. Les JICOM s’inscrivent dans cette dynamique : celle d’un secteur qui cherche à s’extraire du registre opérationnel pour s’affirmer comme industrie structurante.

 

Dès l’ouverture, le représentant du maire de Cocody, Moussa Dembélé, intervenant au nom du député-maire Jean-Marc Yacé, plante le décor institutionnel. Dans une tonalité volontairement fédératrice, il rappelle que :

« La communication ne se limite plus à informer, elle influence, elle engage, elle transforme. »

 

Une formule qui traduit déjà la logique sous-jacente de l’événement : repositionner la communication comme levier de transformation économique et sociale.

 

Une industrie en construction face à ses déséquilibres structurels

 

Très rapidement, les interventions mettent en évidence les tensions du secteur. La directrice générale de l’agence Efees, Sakia Ambofo, initiatrice des JICOM, insiste sur la complexité croissante du marché et la pression exercée sur les métiers du conseil.

 

Elle observe notamment une dévalorisation progressive de la fonction stratégique des agences :

« Nous assistons à une banalisation de la valeur des agences-conseils et à une confusion entre vitesse et intelligence. »

 

Derrière cette lecture, se dessine une réalité plus structurelle : un marché fragmenté, marqué par une forte concurrence, une pression constante sur les prix et une difficulté à faire reconnaître la valeur intellectuelle du conseil.

 

Digital et intelligence artificielle : accélérateurs de transformation et de tensions

 

La montée en puissance du numérique et de l’intelligence artificielle agit comme un facteur de rupture. Elle élargit les possibilités de production et de diffusion des contenus, tout en réduisant les barrières d’entrée du secteur.

 

Mais cette démocratisation s’accompagne d’un effet paradoxal : une dilution des frontières professionnelles et une intensification de la concurrence, qui fragilise les modèles économiques traditionnels des agences et des producteurs de contenus.

 

Dans ce nouvel environnement, la communication devient à la fois plus accessible et plus difficile à structurer économiquement.

 

L’État ivoirien et la doctrine de structuration du secteur

 

C’est l’intervention du ministre de la Communication, Amadou Coulibaly, qui donne à ces JICOM leur dimension la plus politique et stratégique.

 

Le ministre inscrit d’emblée le secteur dans une trajectoire de transformation :

« La Côte d’Ivoire ambitionne de bâtir un secteur de la communication structuré, régulé et compétitif. »

 

Dans cette logique, la régulation est présentée non comme une contrainte, mais comme un socle de stabilité économique et de confiance entre les acteurs.

 

Il insiste également sur la professionnalisation du secteur et la nécessité d’adapter les pratiques aux mutations numériques, dans un environnement en constante évolution.

 

Une communication devenue enjeu économique et stratégique

 

Au-delà de la dimension réglementaire, le ministre repositionne la communication comme un secteur économique à part entière, mobilisant une chaîne de valeur complète : agences, régies, créateurs, producteurs et médias.

 

Il souligne également un paradoxe central :

malgré une croissance économique soutenue, la Côte d’Ivoire reste en deçà de son potentiel de génération de revenus dans le secteur publicitaire.

 

Cette anomalie est posée comme un enjeu structurel majeur, appelant une réorganisation profonde du marché.

 

Souveraineté informationnelle et enjeux de régulation numérique

 

L’autre axe fort du discours ministériel concerne la souveraineté informationnelle. Dans un contexte marqué par la désinformation, la cybercriminalité et l’influence croissante des plateformes numériques, la communication devient un enjeu de stabilité démocratique.

 

Le ministre rappelle ainsi que la communication est désormais :

« un facteur de cohésion nationale, un instrument de souveraineté et un levier de développement économique. »

 

Dans cette perspective, l’État entend renforcer le cadre juridique, lutter contre les infox et promouvoir un usage responsable des outils numériques, notamment via des campagnes de sensibilisation.

 

Un secteur à forte valeur ajoutée encore sous tension

 

Au-delà des discours institutionnels, les JICOM révèlent une tension persistante entre deux dynamiques :

 

D’un côté, un secteur en expansion rapide, porté par le digital, la créativité et l’innovation.
De l’autre, un marché encore en consolidation, caractérisé par :

  • une pression sur les prix,
  • une sous-valorisation du conseil stratégique,
  • et une structuration incomplète des règles du jeu.

 

Sakia Ambofo résume cette réalité avec une formule sans équivoque :

« Quand on dévalorise la stratégie, on se condamne à de la répétition. »

 

Une bascule industrielle en cours

 

Les JICOM ne relèvent donc pas d’un simple événement professionnel. Ils s’inscrivent dans un moment de bascule où la communication en Côte d’Ivoire cherche à se constituer en véritable industrie.

 

La trajectoire esquissée est claire : régulation, professionnalisation, montée en compétence et structuration d’un marché encore fragmenté.

 

Mais une question demeure centrale et ouverte : dans cette industrie en construction, quels acteurs capteront réellement la valeur économique créée ?

 

Entre institutions, agences, plateformes numériques et nouveaux entrants du contenu, l’équilibre reste à construire. Et c’est précisément dans cette recomposition que se joue l’avenir économique du secteur ivoirien de la communication.