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  • 06/05/2026

Afrique de l’Ouest et centrale : La santé, nouvel eldorado économique… sous perfusion financière

Cette fois, le message est assumé sans détour : la santé n’est plus seulement un poste de dépense sociale, c’est un actif économique stratégique. Réunis à Accra, ministres des Finances et de la Santé, aux côtés du Groupe de la Banque mondiale, ont entériné un glissement de paradigme. Derrière la nouvelle stratégie régionale « En bonne santé pour prospérer », se dessine une ambition plus large : faire du système de santé un moteur de productivité, d’emplois et, à terme, de souveraineté économique.

 

Mais sous l’affichage politique, la réalité est plus contraignante. En Afrique de l’Ouest et centrale, les dépenses de santé oscillent encore autour de 3 à 5% du PIB dans de nombreux pays, loin des standards nécessaires à une couverture sanitaire universelle crédible. Surtout, plus de 40% des dépenses sont encore supportées directement par les ménages dans plusieurs économies de la région — un niveau qui fragilise la demande, alimente la pauvreté et limite l’accès aux soins. Autrement dit : le modèle actuel est économiquement inefficace.

 

L’objectif annoncé — contribuer à fournir des services de santé de qualité à 200 millions de personnes d’ici 2030 — change d’échelle. Mais il pose immédiatement la question centrale : qui paie ? Car la contrainte budgétaire est sévère. Entre dette élevée, pression fiscale limitée et arbitrages sociaux multiples, les États avancent sur une ligne de crête. Le financement de la couverture sanitaire universelle reste, à ce stade, un chantier largement sous-capitalisé.

 

C’est là que la stratégie prend un tournant plus pragmatique. Le triptyque affiché — soins primaires, financement durable, résilience — n’a rien de révolutionnaire. En revanche, l’insistance sur l’effet macroéconomique de la santé marque une évolution. Une population en meilleure santé, c’est une productivité accrue, une main-d’œuvre plus stable, et une base de consommation élargie. En filigrane, la santé devient un levier de transformation du capital humain — donc un déterminant direct de la croissance.

 

Mais cette équation reste incomplète sans un acteur désormais incontournable : le secteur privé.

 

Car derrière les discours sur la souveraineté sanitaire se cache une dépendance persistante. La région importe encore entre 70 et 90% de ses produits pharmaceutiques. Les infrastructures hospitalières privées montent en puissance, mais restent concentrées dans les grands centres urbains. Et les systèmes d’assurance santé, embryonnaires ou fragmentés, peinent à mutualiser efficacement les risques.

 

L’initiative AIM2030, mise en avant par le Groupe de la Banque mondiale, vise précisément à corriger ces déséquilibres en développant des chaînes de valeur locales. Industrie pharmaceutique, production de dispositifs médicaux, logistique sanitaire : le potentiel est réel. Mais il suppose des investissements massifs, une régulation crédible et une coordination régionale encore balbutiante.

 

Dans ce contexte, le recours au secteur privé n’est plus une variable d’ajustement — c’est une condition de viabilité. Assureurs, banques, fonds d’investissement et opérateurs de santé sont appelés à structurer un véritable marché régional. Partenariats public-privé, assurance santé obligatoire, financement innovant : les outils existent. Mais leur déploiement reste inégal, souvent freiné par l’instabilité réglementaire et le manque de profondeur des marchés financiers locaux.

 

Les “Pactes nationaux de santé”, censés aligner États, bailleurs et partenaires autour d’un cadre unique — un plan, un budget, un système de suivi — apparaissent comme une tentative de rationalisation. Sur le papier, l’approche est cohérente. Dans la pratique, elle se heurtera à une question bien connue : celle de l’exécution. L’histoire récente des politiques publiques dans la région rappelle que l’écart entre stratégie et mise en œuvre reste le principal risque.

 

Au fond, la réunion d’Accra ne marque pas une rupture, mais une clarification brutale. Les États reconnaissent désormais que leur modèle de financement de la santé est à bout de souffle. Ils admettent aussi, implicitement, que la souveraineté sanitaire ne pourra pas se construire sans capitaux privés ni intégration régionale.

 

Reste à savoir si cette lucidité tardive débouchera sur une transformation réelle — ou si elle rejoindra la longue liste des stratégies ambitieuses aux résultats limités.

 

Car l’équation est désormais posée, sans ambiguïté : faire de la santé un moteur de croissance, dans des économies qui peinent encore à financer leurs priorités essentielles. Une ambition légitime. Mais à haut risque d’exécution.