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  • 17/03/2026

Afrique / Dette : Comment le continent est devenu prisonnier de sa propre banque

Les gouvernements africains se trouvent face à un dilemme financier inédit. Depuis le début des années 2000, ils ont massivement recouru aux Eurobonds — des emprunts en dollars ou en euros levés sur les marchés internationaux. La stratégie semblait efficace : accès rapide aux capitaux mondiaux, taux attractifs, financement abondant.

 

Puis 2022 a brutalement changé la donne.

 

Lorsque la Réserve fédérale américaine et plusieurs banques centrales ont relevé leurs taux d’intérêt, l’accès aux marchés s’est soudainement refermé. Entre le printemps 2022 et janvier 2024, aucun gouvernement d’Afrique subsaharienne n’a réussi à émettre un seul Eurobond. Le robinet s’est fermé.

 

Face à cette impasse, les États africains se sont tournés vers une autre source de financement : leurs propres marchés.

 

Selon le Fonds monétaire international (FMI), la majorité de la dette publique en Afrique subsaharienne est désormais domestique. Ce basculement constitue une transformation financière majeure. Mais contrairement aux espoirs initiaux, il comporte des risques considérables.

 

Le mirage du financement local

 

Sur le papier, l’argument est séduisant. Emprunter en monnaie locale permet d’éviter les risques de change et de réduire la pression sur les réserves en devises.

 

Le développement des marchés domestiques de la dette peut aussi structurer les systèmes financiers nationaux : création d’une courbe de rendement, amélioration de la transmission de la politique monétaire, financement potentiel du secteur privé.

 

Certains pays y parviennent. L’île Maurice et la Tanzanie ont progressivement allongé la maturité de leurs emprunts domestiques, posant les bases d’un véritable marché des capitaux.

 

Mais ces réussites restent minoritaires. Dans une grande partie du continent, les marchés domestiques demeurent fragiles et peu profonds.

 

Le piège des échéances courtes

 

La principale faiblesse tient à la durée des emprunts.

 

Contrairement aux prêts internationaux, la dette domestique est souvent émise sur des horizons très courts — parfois quelques mois seulement. Cette situation expose les États à un risque permanent de refinancement.

 

Le Ghana en offre une illustration frappante. Depuis sa restructuration de 2023, le pays émet essentiellement des bons du Trésor à moins d’un an, avec une maturité moyenne inférieure à trois mois. Concrètement, le gouvernement doit convaincre de nouveaux investisseurs chaque trimestre pour rembourser les précédents.

 

Au moindre choc politique ou économique, ce mécanisme peut se gripper.

 

Une facture qui explose

 

À cette fragilité s’ajoute le coût du financement.

 

En 2024, le taux moyen des émissions domestiques en Afrique subsaharienne atteignait 8,8%, selon le FMI — soit trois à quatre fois plus que les prêts concessionnels des institutions internationales.

 

Résultat : le service de la dette pèse de plus en plus lourd. Dans un pays typique de la région, près d’un septième des recettes fiscales sert désormais à payer les intérêts.

 

Autant de ressources qui ne financent plus les écoles, les hôpitaux ou les infrastructures.

 

Quand les banques deviennent prisonnières de l’État

 

Mais le risque le plus sérieux concerne le système bancaire.

 

Faute d’opportunités sûres dans le secteur privé, de nombreuses banques africaines investissent massivement dans les obligations d’État. La dette publique devient ainsi l’actif dominant de leurs bilans.

 

Ce phénomène crée un cercle vicieux.

 

Moins les banques prêtent aux entreprises, plus l’économie réelle s’affaiblit. Et plus le secteur privé est fragile, plus les banques privilégient la dette souveraine.

 

Peu à peu se forme ce que les économistes appellent le « nexus souverain-bancaire » : un enchevêtrement dangereux entre les finances publiques et le système bancaire.

 

Si l’État vacille, les banques vacillent aussi. Et lorsque les banques vacillent, l’État doit intervenir pour les sauver — aggravant encore sa propre crise budgétaire.

 

Un phénomène en accélération

 

Ce mécanisme s’accélère aujourd’hui en Afrique subsaharienne.

 

Entre 2019 et 2024, la part de la dette publique dans les actifs bancaires des pays africains à faible revenu a augmenté de près de 5%. Aucune autre région du monde n’enregistre une progression aussi rapide.

 

Autrement dit, le risque systémique grandit précisément dans les économies les plus fragiles.

 

Une contrainte plus qu’un choix

 

La question essentielle demeure : les gouvernements africains avaient-ils réellement une alternative ?

 

Lorsque les marchés internationaux se ferment, un État ne peut pas suspendre ses dépenses. Les salaires publics doivent être payés et les services essentiels continuer à fonctionner.

 

La dette domestique s’est donc imposée moins comme une stratégie que comme une nécessité.

 

Deux trajectoires possibles

 

Les prochaines années seront déterminantes.

 

Certains pays — comme l’île Maurice, la Tanzanie ou peut-être la Côte d’Ivoire — pourraient réussir à bâtir de véritables marchés de capitaux domestiques et à allonger la maturité de leur dette.

 

D’autres risquent de rester coincés dans un cycle dangereux : refinancer en permanence des dettes à court terme, payer des taux élevés et voir l’économie privée s’asphyxier.

 

Le jour où un choc externe surviendra — chute des prix des matières premières, contraction du crédit mondial ou crise politique — l’équilibre pourrait se rompre.

 

Et les gouvernements concernés devront alors se tourner à nouveau vers les institutions internationales.

 

L’Afrique subsaharienne avance aujourd’hui sur une ligne de crête. Trouver l’équilibre sera un exercice délicat.