En Éthiopie, le crédit pourrait bientôt changer de destination. Le gouvernement prépare une régulation bancaire imposant aux établissements financiers d’allouer une part minimale de leurs prêts au secteur industriel. Derrière cette décision, une ambition assumée : accélérer la transformation productive du pays. Mais dans un système bancaire encore fragile, l’équation est loin d’être sans risque.
Une reprise en main assumée du crédit
À Addis-Abeba, le message est limpide : le marché ne
suffit plus.
Le Premier ministre Abiy Ahmed entend désormais orienter directement les flux
de financement vers l’industrie, secteur jugé stratégique mais historiquement
sous-financé.
Concrètement, la réforme en préparation imposerait aux
banques — publiques comme privées — des quotas de crédit dédiés aux activités
industrielles. Une rupture nette avec une dynamique où les financements se
concentrent majoritairement sur le commerce, l’import-export ou les services à
rotation rapide.
L’objectif est clair : transformer une économie encore
largement tirée par l’agriculture et les services en une base industrielle
capable de soutenir l’export et la création d’emplois.
Le retour du crédit dirigé, version
africaine
Cette orientation s’inscrit dans une tradition bien
connue des économistes du développement : celle du crédit dirigé, pilier des
stratégies d’industrialisation en Asie de l’Est.
En reprenant la main sur l’allocation du capital,
l’État éthiopien cherche à corriger ce que le marché finance mal : le long
terme, le capital productif, les projets à forte intensité industrielle.
On passe ainsi d’une logique de rentabilité immédiate
à une logique de transformation structurelle.
Un système bancaire sous contrainte
Cette réforme intervient toutefois dans un contexte
délicat.
Le secteur bancaire éthiopien reste peu profond, dominé par des acteurs
domestiques et confronté à des tensions de liquidité.
Imposer des quotas de crédit dans un tel environnement
revient à réduire davantage les marges de manœuvre des banques.
Le risque est double : une mauvaise allocation du
crédit si les projets industriels ne sont pas suffisamment solides, et une
dégradation de la qualité des portefeuilles bancaires.
Industrialiser coûte que coûte
Du point de vue du pouvoir, l’urgence est claire.
Avec une population en forte croissance et une pression sociale élevée,
l’Éthiopie doit créer des emplois productifs à grande échelle. Cela passe
inévitablement par l’industrie.
Sans financement, pas d’usines. Sans usines, pas de
transformation économique. Dans cette logique, laisser le crédit suivre
uniquement des arbitrages de marché reviendrait à ralentir la mutation du pays.
Entre ouverture et contrôle : un équilibre
instable
La réforme intervient au moment où l’Éthiopie cherche
à s’ouvrir davantage :
réformes économiques,
attraction des investisseurs étrangers,
modernisation progressive du secteur financier.
Dans le même temps, l’État renforce son contrôle sur
l’allocation du crédit. Ce double mouvement traduit une stratégie hybride :
libéraliser tout en conservant un pilotage étroit des secteurs jugés
stratégiques.
Un pari à haut risque, mais structurant
Tout dépendra de l’exécution.
Si la réforme s’accompagne d’une sélection rigoureuse
des projets, d’un accompagnement des entreprises et d’une discipline bancaire
maintenue, elle peut accélérer l’industrialisation.
Dans le cas contraire, elle pourrait fragiliser le
système financier et produire des inefficacités durables.
Avec cette initiative, Abiy Ahmed envoie un signal
clair : l’industrialisation devient une priorité absolue, et le crédit un
instrument stratégique.
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