Ces derniers mois, le signal semblait clair : des banques internationales annoncent leur retrait partiel ou total de plusieurs marchés africains. Cessions de filiales, recentrages géographiques, stratégies de désengagement présentées comme rationnelles, presque mécaniques. À lire certains titres, l’Afrique bancaire serait devenue trop risquée, trop complexe, voire moins désirable.
Et pourtant, au même moment, d’autres acteurs avancent
leurs pions. Dernier exemple en date : First Abu Dhabi Bank, première banque
des Émirats arabes unis, qui annonce l’ouverture d’un bureau de représentation
à Lagos, au Nigéria, pour soutenir son expansion en Afrique subsaharienne. Deux
mouvements opposés, un même continent. Contradiction ? Pas vraiment.
En réalité, ce qui se joue n’est pas un désamour de
l’Afrique, mais une recomposition silencieuse de ses partenaires financiers.
Le retrait n’est pas idéologique, il est
structurel
Les banques qui quittent l’Afrique sont
majoritairement européennes ou nord-américaines. Elles opèrent sous des
contraintes réglementaires de plus en plus lourdes, héritées de la crise
financière mondiale et renforcées par les exigences de conformité, de lutte
contre le blanchiment et de gestion des risques.
Dans ce cadre, l’Afrique apparaît moins comme un
problème que comme une équation coûteuse : multiplicité des juridictions,
volatilité des devises, exigences opérationnelles élevées pour des marchés
encore jugés intermédiaires en termes de rentabilité. Face à des actionnaires
focalisés sur le court terme, certaines directions font un choix défensif :
réduire l’exposition, simplifier le périmètre, sécuriser les bilans.
Ce retrait n’est donc pas un jugement sur le potentiel
africain, mais l’expression d’un modèle bancaire arrivé à maturité, parfois en
décalage avec la réalité des marchés émergents.
Ceux qui arrivent ne jouent pas le même
jeu
À l’inverse, les banques du Golfe, d’Asie ou certains
groupes africains montent en puissance avec une lecture radicalement différente
du continent. Leur horizon n’est pas trimestriel, mais stratégique. Leur
priorité n’est pas la banque de détail de masse, mais le financement du
commerce, des infrastructures, de l’énergie, des États et des grands groupes
régionaux.
L’implantation annoncée de First Abu Dhabi Bank à
Lagos illustre cette approche. Il ne s’agit pas d’ouvrir un réseau d’agences,
mais de poser un point d’ancrage financier dans le principal hub économique
d’Afrique de l’Ouest, au cœur des flux commerciaux, énergétiques et
logistiques. Une présence légère, ciblée, pensée comme une plateforme
régionale.
Ce type d’acteur accepte la complexité du terrain
africain parce qu’il sait la structurer. Il ne fuit pas le risque ; il le finance
intelligemment.
L’Afrique ne perd pas des banques, elle
change de partenaires
Le contraste apparent masque une réalité plus profonde
: l’Afrique bancaire est en train de changer d’alliances. Les acteurs
historiques, contraints par leurs propres systèmes, laissent progressivement de
la place à de nouveaux entrants, plus flexibles, plus patients, souvent plus
alignés avec les besoins réels des économies africaines.
Cette transition s’inscrit dans un mouvement plus
large de reconfiguration géo-économique mondiale. Le capital ne disparaît pas :
il se redéploie. Et l’Afrique, longtemps perçue comme périphérique, devient un
terrain central pour les stratégies Sud-Sud.
Un tournant à ne pas mal lire
Lire ces retraits comme un désaveu serait une erreur
d’analyse. Ce qui se joue, c’est un tri. Ceux qui partent cherchent la
simplicité. Ceux qui arrivent parient sur la croissance future, la démographie,
l’urbanisation, la transformation industrielle et énergétique du continent.
En creux, une question se pose : qui accompagnera la
prochaine phase de développement africain ? Les banques qui regardent leurs
contraintes internes, ou celles qui regardent la trajectoire du continent ?
Une chose est sûre : en finance comme ailleurs, ceux
qui s’installent tôt dans les zones de croissance sont rarement les perdants de
l’histoire.
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