Le dernier rapport de l'ANStat sur les comptes nationaux trimestriels confirme la vigueur de l'économie ivoirienne. Derrière les chiffres flatteurs, cependant, se dessine une fracture profonde entre une économie urbaine en plein essor et un monde rural qui peine à suivre le rythme.
Par Jean-Marc Gogbeu —
Avril 2026
Quand l'Agence Nationale
de la Statistique (ANStat) publie ses comptes
nationaux trimestriels pour le quatrième trimestre 2025, le titre
s'écrit presque tout seul : la Côte d'Ivoire affiche une croissance annuelle du
PIB réel estimée à 6,5%, consolidant sa position parmi les économies les plus
dynamiques d'Afrique subsaharienne. Le Produit Intérieur Brut en volume a
progressé de 3,4% en glissement annuel sur le seul quatrième trimestre, porté
par un secteur tertiaire en pleine expansion.
Mais à lire de plus près
les tableaux de l'ANStat, un autre récit se construit — plus nuancé, plus
inquiétant. Celui d'une croissance à deux vitesses, où les gains se concentrent
dans les activités urbaines, formelles et numériques, tandis que les secteurs
qui font vivre la majorité silencieuse du pays envoient des signaux
préoccupants.
Le moteur, c'est la ville
Sans surprise, c'est le secteur
tertiaire qui tire la locomotive. Avec une progression de 4,0% en glissement
annuel au T4 2025, il contribue à lui seul à 1,89 point de pourcentage sur les
3,4 points de croissance du PIB enregistrés sur la période. Les chiffres les
plus spectaculaires viennent des activités financières et d'assurance, en
hausse de 18,3%, et des technologies de l'information et de la communication, à
+8,0%.
Ces performances ne sont
pas anodines. Elles traduisent une transformation structurelle bien réelle :
l'essor du mobile banking, la numérisation des services, la montée en puissance
des fintechs ivoiriennes. Abidjan, place financière régionale en devenir, est
le centre de gravité de cette dynamique. Le commerce et les réparations, autres
composantes du tertiaire, progressent également de 3,0%, signe que l'activité
économique dans les villes reste soutenue.
Le secteur secondaire, de
son côté, affiche une croissance annuelle de 1,5%, portée notamment par l'industrie
pétrolière (+15,1%) et le secteur de l'eau et l'électricité (+8,1%). Le BTP,
baromètre traditionnel de l'investissement public, progresse de 1,2% —
modestement, mais positivement.
Ces chiffres dessinent
une économie urbaine en bonne santé.
L'agriculture : entre
performance apparente et fragilités réelles
Le secteur primaire
affiche, lui aussi, une croissance annuelle de 1,5%. À première vue, le bilan
est acceptable. En y regardant de plus près, les failles apparaissent.
La pêche tire son épingle
du jeu avec une progression remarquable de 10,3% en glissement annuel. L'agriculture
vivrière — mil, igname, manioc, plantain — progresse de 4,3%, ce qui est un
signal positif pour la sécurité alimentaire des ménages les plus modestes.
Mais là s'arrêtent les
bonnes nouvelles pour le monde rural. L'agriculture industrielle d'exportation,
qui concentre les cultures de cacao, café, hévéa et palmier à huile, recule de -0,9%
en glissement annuel. Ce segment représente pourtant l'essentiel des revenus de
millions de paysans dans les régions du centre, de l'ouest et du sud-ouest du
pays. Une contraction, même modeste, dans ce secteur se traduit concrètement
par des revenus en baisse pour des familles qui n'ont souvent aucun filet de
sécurité alternatif.
Plus préoccupant encore,
en variation trimestrielle (T4 2025 vs T3 2025), le secteur primaire dans son
ensemble recule de -0,4%, et l'agriculture d'exportation chute de -2,2%.
Ce repli trimestriel suggère une dégradation en fin d'année, dont les effets
sur les revenus ruraux se feront sentir dans les mois à venir.
La contribution réelle :
une arithmétique révélatrice
Pour comprendre où se
crée vraiment la richesse en Côte d'Ivoire, il faut regarder les contributions
sectorielles à la croissance du PIB, telles que publiées par l'ANStat dans son
Tableau 2.
Sur la croissance
annuelle de 3,45 points de pourcentage du PIB au T4 2025 :
Cette arithmétique est
édifiante. Elle signifie que l'État collecte davantage, que les banques et les
télécoms font de belles affaires, que le commerce urbain tourne bien — mais que
la paysannerie, colonne vertébrale historique de l'économie ivoirienne, est
reléguée à la marge de la croissance nationale.
Le paradoxe du cacao
La Côte d'Ivoire est le premier
producteur mondial de cacao, avec près de 40% de la production globale. Ce
fait, universellement connu, est pourtant en contradiction criante avec les
dynamiques que révèle le rapport de l'ANStat. Comment le pays qui alimente les
tablettes de chocolat du monde entier peut-il voir son agriculture
d'exportation reculer, même légèrement ?
Plusieurs facteurs
expliquent cette tension. Les fluctuations des cours mondiaux pèsent lourd sur
les revenus des producteurs, malgré le mécanisme du prix garanti. Les aléas
climatiques, de plus en plus fréquents, affectent les rendements dans les zones
de culture. Et structurellement, la transformation locale de la fève — pourtant
présentée comme une priorité nationale — reste insuffisante pour capter
davantage de valeur ajoutée sur le territoire.
Pendant ce temps, un
trader en salle de marché à Abidjan ou un développeur de solution fintech
génère statistiquement bien plus de valeur ajoutée par tête que le planteur de
cacao de Soubré ou de Daloa.
La fiscalité, signe d'une
économie à deux vitesses
L'envolée des taxes
nettes de subventions à +9,6% en glissement annuel mérite également qu'on s'y
attarde. Ce bond témoigne certes d'une amélioration de la collecte fiscale et
d'une meilleure formalisation de l'économie — ce qui est en soi positif pour
les finances publiques.
Mais elle interroge aussi
sur la nature de cette fiscalité. Dans une économie où le secteur informel
reste dominant — notamment en zone rurale — une hausse aussi marquée des
recettes fiscales sur les produits signifie, mécaniquement, qu'elle est surtout
portée par les acteurs formels, urbains et visibles de l'économie. Les millions
de petits producteurs agricoles, de commerçants informels et d'artisans ruraux
restent en dehors de ce périmètre, sans bénéficier en retour des services
publics qui auraient pu améliorer leur productivité.
Ce que disent les
chiffres, ce que ne disent pas les chiffres
Il convient, par
honnêteté intellectuelle, de rappeler les limites inhérentes à ce type de
données. Les comptes nationaux mesurent la production de richesse, pas sa distribution.
Un PIB en hausse de 6,5% ne signifie pas que chaque Ivoirien est 6,5% plus
riche. L'ANStat elle-même ne prétend pas le contraire.
Ces données ne disent
rien non plus sur le coût de la vie, sur l'inflation alimentaire, ni sur le pouvoir
d'achat réel des ménages les plus vulnérables. Pour avoir une image complète,
il faudrait croiser ces résultats avec les enquêtes sur les conditions de vie
des ménages — un exercice que l'ANStat réalise, mais à une fréquence moindre.
Une croissance à
consolider, une fracture à combler
La Côte d'Ivoire de 2025
est incontestablement un pays en croissance. Les fondamentaux macroéconomiques
sont solides, les investisseurs étrangers continuent d'y croire, et le secteur
des services confirme une diversification bienvenue de l'économie.
Mais la question de l'inclusivité
de cette croissance reste entière. Tant que les fruits du dynamisme économique
seront captés principalement par les acteurs urbains, formels et financiarisés
— et que les millions de paysans, pêcheurs et petits agriculteurs resteront aux
marges de cette prospérité — le risque est de creuser un fossé social et
territorial dont les conséquences dépasseront le seul champ économique.
Le prochain rapport
trimestriel de l'ANStat, attendu pour le 30 juin 2026, permettra de confirmer
ou d'infirmer ces tendances. D'ici là, les décideurs ont des données claires en
main. La question est de savoir ce qu'ils en feront.
Sources : ANStat, Comptes
Nationaux Trimestriels — 4e trimestre 2025. Tableaux 1, 2 et 3.
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