L’Afrique du Sud joue une partie stratégique.
En annonçant la poursuite du démantèlement de Eskom,
le président Cyril Ramaphosa ne se contente pas de réorganiser un monopole
public. Il tente de restaurer la crédibilité économique d’un pays fragilisé par
une crise énergétique chronique, une dette publique élevée et une croissance
atone.
L’annonce est structurante : création d’une entité de
transport d’électricité « entièrement indépendante, mais appartenant à l’État
». Autrement dit, le réseau sortira du périmètre opérationnel d’Eskom. L’État
conservera la propriété stratégique, mais le système deviendra plus ouvert et
théoriquement plus attractif pour les investisseurs.
Ce n’est pas un ajustement technique. C’est un pivot
de modèle.
Une crise qui coûte en points de
croissance
Depuis plus d’une décennie, les coupures de courant
rythment l’économie sud-africaine. Mines à l’arrêt. Usines au ralenti. PME
étranglées par les générateurs.
Le problème n’est pas seulement conjoncturel. Eskom
traîne un parc de centrales vieillissant, des retards d’investissement massifs
et une dette colossale qui a nécessité un soutien budgétaire répété de l’État.
La crise électrique est devenue un frein structurel à la compétitivité.
Séparer production, transport et distribution vise à
casser un modèle intégré devenu inefficace. Le réseau de transport est le
maillon clé : sans capacité d’acheminement suffisante, même une hausse de la
production ne résout rien.
C’est là que se situe le goulet d’étranglement.
390 milliards de rands : l’équation
financière
Le ministère de l’Électricité et de l’Énergie estime
que 390 milliards de rands seront nécessaires au cours de la prochaine décennie
pour moderniser et étendre les infrastructures de transport.
Eskom ne peut pas financer seul un tel effort. Ses
contraintes financières sont lourdes, et sa capacité à assurer le service de sa
dette est régulièrement pointée du doigt.
Dans son rapport au titre de l’article IV, le Fonds
monétaire international a exhorté l’Afrique du Sud à accélérer la séparation
des activités d’Eskom, à créer un marché de gros fonctionnel et à soutenir les
projets privés via des mécanismes de partage des risques. L’institution a
également mis en garde contre la progression de la dette publique et la
fragilité financière de l’électricien.
Le message est limpide : sans réforme crédible, le
risque souverain reste sous pression.
Le pari du capital privé
L’ouverture progressive du secteur commence déjà à
produire des effets. Selon des données citées par les autorités et des acteurs
de marché, plus de 200 milliards de rands ont été mobilisés dans les énergies
renouvelables, permettant l’ajout d’environ 6 000 mégawatts de capacité, sans
alourdir le bilan d’Eskom.
Olga Constantatos, responsable du crédit chez
Futuregrowth Asset Management, rappelle que le démantèlement vise à « stimuler
la concurrence et l'investissement privé dans la production d'électricité après
des décennies de monopole ».
Le calcul économique est clair.
Un réseau indépendant et transparent réduit le risque réglementaire.
Un risque plus faible réduit le coût du capital.
Un coût du capital plus bas attire davantage d’investissements.
C’est cette chaîne de confiance que Pretoria cherche à
reconstruire.
Une crédibilité politique en jeu
La réforme n’était pas acquise. En décembre, le
ministre de l’Électricité, Kgosientsho Ramokgopa, évoquait encore le maintien
du transport comme simple filiale d’Eskom.
L’annonce présidentielle tranche.
Busisiwe Mavuso, directrice générale de Business
Leadership South Africa, a reconnu que le dossier suscitait « de vives
inquiétudes », certains investisseurs doutant de l’engagement réel du
gouvernement envers les réformes.
En filigrane, c’est la cohérence de la trajectoire
économique sud-africaine qui est observée. Les marchés ne sanctionnent pas
seulement les déficits. Ils sanctionnent l’indécision.
Plus qu’une réforme énergétique
Ce qui se joue dépasse Eskom.
L’électricité est le socle industriel d’un pays. Sans
réseau fiable, il n’y a ni relance manufacturière, ni montée en gamme
productive, ni attractivité durable pour les capitaux internationaux.
Si la scission est menée avec rigueur, l’Afrique du
Sud pourrait transformer un passif structurel en levier de modernisation.
Si elle échoue, la spirale dette publique –
sous-investissement – faible croissance pourrait s’installer durablement.
Pretoria avance donc sur une ligne étroite.
La réforme d’Eskom n’est pas un simple dossier
technique. C’est un test de crédibilité macroéconomique pour la première
économie industrielle du continent.
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