Il arrive qu’un message publié sur les réseaux sociaux dise plus vrai que des centaines de pages de rapports internationaux. En appelant les pays africains et du Sud global à « commercer davantage et emprunter moins », le professeur Augustus Nuwagaba, vice-gouverneur de la Bank of Uganda, n’a pas livré une formule creuse. Il a posé un diagnostic frontal sur l’un des nœuds les plus persistants du sous-développement : la dépendance à la dette dans un système mondial qui ne pardonne rien aux économies vulnérables.
Les chiffres donnent le vertige. En 2024, les pays en
développement portaient une dette publique estimée à près de 11 700 milliards
de dollars, consacrant environ 1 600 milliards de dollars de leurs recettes au
seul service de cette dette. Derrière ces montants, une réalité sociale
glaçante : plus de trois milliards d’êtres humains vivent aujourd’hui dans des
pays où rembourser les créanciers coûte plus cher que soigner ou éduquer les
populations. Non par incurie budgétaire, mais parce que les règles du jeu sont
biaisées.
Là où les économies avancées empruntent à bas coût,
les pays africains et leurs pairs du Sud paient leur accès aux marchés
financiers deux à quatre fois plus cher. Chaque remontée des taux d’intérêt
mondiaux agit alors comme une saignée. Les États ajustent, compressent,
reportent les investissements structurants, sans jamais sortir durablement de
l’ornière. L’allègement de la dette, souvent présenté comme une panacée, ne
fait dans ces conditions que suspendre temporairement la pression, sans changer
la trajectoire.
C’est précisément contre cette illusion que s’élève le
message de Nuwagaba. La croissance ne se fabrique pas à coups de coupes
budgétaires répétées. Elle ne se décrète pas depuis les bureaux climatisés des
institutions financières internationales. Elle se construit sur une base
productive réelle : produire davantage, transformer localement, échanger plus
efficacement. En un mot, commercer.
Le basculement est déjà en cours, même s’il reste
sous-estimé. Le commerce Sud-Sud représente aujourd’hui près de 5 700 milliards
de dollars, soit environ un quart des échanges mondiaux. Depuis plus de deux
décennies, il progresse plus rapidement que le commerce entre pays développés.
Le Sud achète au Sud, investit au Sud, consomme au Sud. Mais ce mouvement reste
entravé par des frontières économiques encore trop épaisses, des
infrastructures inachevées et des politiques publiques souvent prisonnières de
logiques nationales étroites.
Pour l’Afrique, l’enjeu est limpide. La Zone de
libre-échange continentale africaine n’est pas un projet diplomatique destiné à
garnir les discours officiels. Elle est, potentiellement, l’un des instruments
macroéconomiques les plus puissants pour desserrer l’étau de la dette. Une mise
en œuvre effective pourrait accroître de plus de 50% le commerce intra-africain
à moyen terme. Cela signifie des chaînes de valeur régionales plus robustes,
des emplois locaux non délocalisables, des recettes fiscales domestiques plus
stables et, surtout, une moindre dépendance aux financements extérieurs
coûteux.
Le propos du vice-gouverneur de la Bank of Uganda va
ainsi bien au-delà d’une recommandation technique. Il pose une question
politique centrale : combien de temps encore l’Afrique acceptera-t-elle de
financer sa survie économique par l’emprunt, plutôt que sa prospérité par
l’échange ? La discipline budgétaire reste nécessaire, l’aide internationale
peut jouer un rôle ponctuel. Mais aucune de ces réponses ne remplacera une
croissance tirée par la production et le commerce.
Dans un continent prisonnier depuis trop longtemps du
cycle dette–ajustement–dette, commercer davantage devient un acte de
souveraineté. Emprunter moins, un choix stratégique. Et croître plus vite, non
plus un slogan, mais une condition de survie économique. Le message est simple.
Sa mise en œuvre, elle, reste le véritable test des leaderships africains.
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