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  • 10/02/2026

Dette africaine : Pourquoi commercer est devenu un acte de souveraineté

Il arrive qu’un message publié sur les réseaux sociaux dise plus vrai que des centaines de pages de rapports internationaux. En appelant les pays africains et du Sud global à « commercer davantage et emprunter moins », le professeur Augustus Nuwagaba, vice-gouverneur de la Bank of Uganda, n’a pas livré une formule creuse. Il a posé un diagnostic frontal sur l’un des nœuds les plus persistants du sous-développement : la dépendance à la dette dans un système mondial qui ne pardonne rien aux économies vulnérables.

 

Les chiffres donnent le vertige. En 2024, les pays en développement portaient une dette publique estimée à près de 11 700 milliards de dollars, consacrant environ 1 600 milliards de dollars de leurs recettes au seul service de cette dette. Derrière ces montants, une réalité sociale glaçante : plus de trois milliards d’êtres humains vivent aujourd’hui dans des pays où rembourser les créanciers coûte plus cher que soigner ou éduquer les populations. Non par incurie budgétaire, mais parce que les règles du jeu sont biaisées.

 

Là où les économies avancées empruntent à bas coût, les pays africains et leurs pairs du Sud paient leur accès aux marchés financiers deux à quatre fois plus cher. Chaque remontée des taux d’intérêt mondiaux agit alors comme une saignée. Les États ajustent, compressent, reportent les investissements structurants, sans jamais sortir durablement de l’ornière. L’allègement de la dette, souvent présenté comme une panacée, ne fait dans ces conditions que suspendre temporairement la pression, sans changer la trajectoire.

 

C’est précisément contre cette illusion que s’élève le message de Nuwagaba. La croissance ne se fabrique pas à coups de coupes budgétaires répétées. Elle ne se décrète pas depuis les bureaux climatisés des institutions financières internationales. Elle se construit sur une base productive réelle : produire davantage, transformer localement, échanger plus efficacement. En un mot, commercer.

 

Le basculement est déjà en cours, même s’il reste sous-estimé. Le commerce Sud-Sud représente aujourd’hui près de 5 700 milliards de dollars, soit environ un quart des échanges mondiaux. Depuis plus de deux décennies, il progresse plus rapidement que le commerce entre pays développés. Le Sud achète au Sud, investit au Sud, consomme au Sud. Mais ce mouvement reste entravé par des frontières économiques encore trop épaisses, des infrastructures inachevées et des politiques publiques souvent prisonnières de logiques nationales étroites.

 

Pour l’Afrique, l’enjeu est limpide. La Zone de libre-échange continentale africaine n’est pas un projet diplomatique destiné à garnir les discours officiels. Elle est, potentiellement, l’un des instruments macroéconomiques les plus puissants pour desserrer l’étau de la dette. Une mise en œuvre effective pourrait accroître de plus de 50% le commerce intra-africain à moyen terme. Cela signifie des chaînes de valeur régionales plus robustes, des emplois locaux non délocalisables, des recettes fiscales domestiques plus stables et, surtout, une moindre dépendance aux financements extérieurs coûteux.

 

Le propos du vice-gouverneur de la Bank of Uganda va ainsi bien au-delà d’une recommandation technique. Il pose une question politique centrale : combien de temps encore l’Afrique acceptera-t-elle de financer sa survie économique par l’emprunt, plutôt que sa prospérité par l’échange ? La discipline budgétaire reste nécessaire, l’aide internationale peut jouer un rôle ponctuel. Mais aucune de ces réponses ne remplacera une croissance tirée par la production et le commerce.

 

Dans un continent prisonnier depuis trop longtemps du cycle dette–ajustement–dette, commercer davantage devient un acte de souveraineté. Emprunter moins, un choix stratégique. Et croître plus vite, non plus un slogan, mais une condition de survie économique. Le message est simple. Sa mise en œuvre, elle, reste le véritable test des leaderships africains.