News
  • 28/08/2026

Ghana–Afrique du Sud : Pourquoi Accra refuse les 20 millions de GHS de MTN

Le gouvernement ghanéen a décliné l’offre de 20 millions de GHS de MTN Ghana destinée aux ressortissants rapatriés d’Afrique du Sud après les violences xénophobes. Derrière ce refus, Accra entend garder la maîtrise financière de la réintégration de ses citoyens et surtout maintenir la pression diplomatique sur Pretoria.

 

La scène peut sembler paradoxale. Une grande entreprise propose 20 millions de GHS, soit environ 1,8 million de dollars, pour aider des Ghanéens victimes ou menacés par des violences en Afrique du Sud. Le gouvernement aurait pu accepter cette enveloppe et l'affecter à leur réinstallation.

Il a choisi de dire non.

 

Dans un communiqué publié le 26 août, le ministère ghanéen des Affaires étrangères a confirmé avoir « respectueusement » décliné l'offre de MTN Ghana. Selon Accra, l'administration du président John Mahama avait déjà prévu les ressources nécessaires pour financer les évacuations et la réintégration des ressortissants ghanéens.

 

Ce refus n'est donc pas une question de trésorerie. C'est un choix politique.

 

Une crise xénophobe qui a changé d'échelle

 

Depuis plusieurs mois, l'Afrique du Sud connaît une nouvelle poussée de violences visant des ressortissants étrangers. Des groupes anti-immigration, notamment Operation Dudula, dénoncent la présence de migrants, qu'ils accusent notamment de contribuer au chômage, à la criminalité et à la pression sur les services publics.

 

Les violences ont toutefois largement dépassé la seule question de l'immigration clandestine. Des ressortissants africains en situation régulière ont également été pris pour cible. Human Rights Watch a dénoncé dès avril et mai des attaques violentes menées par des groupes de vigilantes contre des ressortissants étrangers, avec une réponse des autorités jugée insuffisante.

 

Pour plusieurs pays africains, le problème est devenu diplomatique.

 

Le Nigeria a, par exemple, évacué près de 1 500 ressortissants et demandé à Pretoria de renforcer la protection des migrants. Abuja a également réclamé que les auteurs des violences soient poursuivis, plutôt que de laisser les populations étrangères devenir les boucs émissaires des difficultés sociales sud-africaines.

 

Le Ghana a choisi une voie comparable, mais avec une tonalité particulièrement ferme.

 

Accra a déjà engagé ses propres ressources

 

Dès mai, le président John Mahama avait autorisé l'évacuation de 300 Ghanéens exposés aux violences.

 

L'opération s'est ensuite poursuivie. Au 13 août, Accra indiquait avoir entièrement financé le rapatriement de plus de 1 600 Ghanéens et précisait ne pas avoir sollicité de soutien financier ou matériel du gouvernement sud-africain.

 

Le processus se poursuivait encore en août. Le ministère des Affaires étrangères annonçait notamment, le 17 août, l'arrivée en Côte-de-l'Or du 11e groupe de rapatriés dans le cadre de la deuxième phase de l'opération.

 

Cette précision est essentielle.

 

Accra veut démontrer que l'État ghanéen assume directement la protection de ses citoyens.

 

Le gouvernement ne souhaite donc pas seulement rapatrier les personnes exposées. Il veut également financer leur réintégration et pouvoir, à terme, présenter aux contribuables le coût de cette opération.

 

C'est pourquoi le ministère promet de publier, une fois l'opération terminée, un compte rendu complet de ses dépenses.

 

Le message est clair : l'État paie, l'État rend compte.

 

MTN voulait aller au-delà de l'aide d'urgence

 

L'offre de MTN Ghana était pourtant loin d'être symbolique.

 

À l'origine, l'entreprise avait prévu une enveloppe de 10 millions de GHS destinée notamment à l'accueil des Ghanéens rapatriés. Mais son conseil d'administration a finalement décidé de doubler cette enveloppe pour atteindre 20 millions de GHS et de transformer l'initiative en véritable fonds de soutien.

 

L'objectif annoncé par le président du conseil d'administration, Ishmael Yamson, était de permettre aux rapatriés de reconstruire leurs moyens de subsistance, plutôt que de leur apporter uniquement une aide ponctuelle.

 

Autrement dit, MTN envisageait une forme de réinsertion économique.

 

L'approche est intéressante du point de vue de la responsabilité sociale des entreprises : ne pas simplement financer le retour des victimes, mais les aider à retrouver une activité et une autonomie financière.

 

Mais le calendrier de l'annonce a créé un problème.

 

Selon Yamson, MTN a notamment reconnu avoir tardé à communiquer et à coordonner son intervention avec les autorités. Le gouvernement, lui, avait déjà arrêté sa propre stratégie.

 

Pourquoi refuser une aide aussi importante ?

 

C'est ici que le dossier devient réellement politique.

 

Le gouvernement ghanéen affirme que son refus a été directement communiqué au président du conseil d'administration et au directeur général de MTN lors de leur rencontre avec le ministre des Affaires étrangères, Samuel Okudzeto Ablakwa, le 14 août.

 

Le refus n'est donc pas une réaction improvisée à l'annonce médiatique de MTN.

 

Accra avait déjà choisi sa ligne.

 

Accepter les 20 millions de GHS aurait certes apporté des ressources supplémentaires. Mais cela aurait aussi pu donner l'impression que la prise en charge des ressortissants rapatriés dépendait de la générosité d'une entreprise privée.

 

Or le gouvernement veut précisément installer une autre narration : la protection des citoyens relève d'abord de la responsabilité de l'État.

 

Cette logique explique également pourquoi le ministère promet de publier le coût final des évacuations.

 

Il ne s'agit plus seulement d'une opération humanitaire. C'est devenu une question de redevabilité publique.

 

Mais le véritable message est adressé à Pretoria

 

L'analyse devient encore plus intéressante lorsqu'on regarde la dimension diplomatique.

 

Le Ghana a porté la question des violences xénophobes au niveau continental. Pretoria a ensuite indiqué que l'Union africaine soutenait une discussion plus large sur les migrations en Afrique, après une proposition ghanéenne visant notamment à inscrire les violences xénophobes à l'agenda de l'organisation.

 

Pour l'analyste des relations internationales Ishmael Hlovor, le refus des 20 millions de GHS doit justement être interprété comme un moyen de maintenir la pression diplomatique sur l'Afrique du Sud.

 

Son raisonnement est simple : accepter rapidement l'argent d'une entreprise sud-africaine pourrait déplacer le débat vers l'assistance aux victimes, alors qu'Accra veut maintenir au premier plan la question de la responsabilité de l'État sud-africain et de la nécessité de trouver une solution durable aux violences xénophobes.

 

C'est probablement la clé de lecture la plus pertinente.

 

Le Ghana ne veut pas que la question soit réduite à un problème humanitaire que l'on peut résoudre par un chèque.

 

Il veut qu'elle reste un problème politique auquel Pretoria doit apporter une réponse.

 

MTN, une entreprise sud-africaine… mais aussi un acteur ghanéen

 

Le gouvernement ghanéen prend toutefois soin de ne pas transformer ce dossier en conflit avec MTN.

 

Le communiqué est particulièrement révélateur sur ce point. Après avoir décliné l'offre, Accra affirme vouloir continuer à créer « le meilleur écosystème d'affaires possible » pour les marques internationales présentes au Ghana, indépendamment de leur pays d'origine.

 

Cette phrase n'est pas anodine.

 

MTN est un groupe sud-africain, mais MTN Ghana est aussi un acteur majeur de l'économie ghanéenne. Une confrontation directe avec l'entreprise aurait envoyé un signal négatif aux investisseurs étrangers et aurait donné au dossier une dimension économique que le gouvernement ne souhaite manifestement pas.

 

Accra trace donc une ligne assez nette :

nous pouvons refuser votre argent sans remettre en cause votre présence économique au Ghana.

 

C'est une distinction diplomatique particulièrement habile.

 

Le paradoxe MTN

 

Pour MTN, la situation est plus délicate.

 

L'entreprise doit répondre aux attentes de ses clients et de ses salariés ghanéens tout en évoluant dans un contexte où les violences sont commises dans son pays d'origine.

 

Son intervention de 20 millions de GHS peut donc être lue sous deux angles.

 

D'un côté, c'est un acte de responsabilité sociale et de solidarité nationale envers les Ghanéens affectés.

 

De l'autre, il peut contribuer à protéger l'image d'une marque sud-africaine confrontée à une crise qui dépasse largement les frontières de l'Afrique du Sud.

 

C'est précisément le risque que soulève l'analyse d'Ishmael Hlovor : une contribution financière d'une entreprise sud-africaine pourrait involontairement contribuer à déplacer le débat de la responsabilité politique vers la réparation humanitaire.

 

Le gouvernement Mahama semble avoir choisi de ne pas laisser cette dynamique s'installer.

 

Au-delà des 20 millions de GHS, une bataille de souveraineté

 

Au fond, cette affaire raconte quelque chose de plus important que le montant du don.

 

Elle pose une question devenue centrale dans les relations intra-africaines : qui doit payer lorsque les ressortissants d'un pays sont victimes de violences dans un autre pays africain ?

 

Pour Accra, la première réponse est l'État ghanéen.

 

Mais le gouvernement entend également obtenir une réponse de Pretoria sur la question fondamentale : comment empêcher que ces violences se reproduisent ?

 

C'est ce qui explique la fermeté du Ghana.

 

Le gouvernement évacue ses ressortissants. Il finance leur retour. Il promet de financer leur réintégration. Il publiera la facture.

 

Mais parallèlement, il maintient la pression sur l'Afrique du Sud.

 

Les 20 millions de GHS de MTN ne sont donc pas simplement un don refusé. Ils se retrouvent au cœur d'un bras de fer beaucoup plus large entre responsabilité publique, solidarité privée, intérêts économiques et diplomatie africaine.

 

Et pour le Ghana, le calcul semble clair : mieux vaut assumer le coût financier de la crise que laisser son règlement financier faire oublier la question politique qui l'a provoquée.

Partager sur