Le gouvernement ghanéen a décliné l’offre de 20 millions de GHS de MTN Ghana destinée aux ressortissants rapatriés d’Afrique du Sud après les violences xénophobes. Derrière ce refus, Accra entend garder la maîtrise financière de la réintégration de ses citoyens et surtout maintenir la pression diplomatique sur Pretoria.
La scène peut sembler paradoxale. Une grande
entreprise propose 20 millions de GHS, soit environ 1,8 million de dollars,
pour aider des Ghanéens victimes ou menacés par des violences en Afrique du
Sud. Le gouvernement aurait pu accepter cette enveloppe et l'affecter à leur
réinstallation.
Il a choisi de dire non.
Dans un communiqué publié le 26 août, le
ministère ghanéen des Affaires étrangères a confirmé avoir « respectueusement »
décliné l'offre de MTN Ghana. Selon Accra, l'administration du président John
Mahama avait déjà prévu les ressources nécessaires pour financer les
évacuations et la réintégration des ressortissants ghanéens.
Ce refus n'est donc pas une question de
trésorerie. C'est un choix politique.
Une crise xénophobe qui a changé d'échelle
Depuis plusieurs mois, l'Afrique du Sud connaît
une nouvelle poussée de violences visant des ressortissants étrangers. Des
groupes anti-immigration, notamment Operation Dudula, dénoncent la présence de
migrants, qu'ils accusent notamment de contribuer au chômage, à la criminalité
et à la pression sur les services publics.
Les violences ont toutefois largement dépassé la
seule question de l'immigration clandestine. Des ressortissants africains en
situation régulière ont également été pris pour cible. Human Rights Watch a
dénoncé dès avril et mai des attaques violentes menées par des groupes de
vigilantes contre des ressortissants étrangers, avec une réponse des autorités
jugée insuffisante.
Pour plusieurs pays africains, le problème est
devenu diplomatique.
Le Nigeria a, par exemple, évacué près de 1 500
ressortissants et demandé à Pretoria de renforcer la protection des migrants.
Abuja a également réclamé que les auteurs des violences soient poursuivis,
plutôt que de laisser les populations étrangères devenir les boucs émissaires
des difficultés sociales sud-africaines.
Le Ghana a choisi une voie comparable, mais avec
une tonalité particulièrement ferme.
Accra a déjà engagé ses propres ressources
Dès mai, le président John Mahama avait autorisé
l'évacuation de 300 Ghanéens exposés aux violences.
L'opération s'est ensuite poursuivie. Au 13 août,
Accra indiquait avoir entièrement financé le rapatriement de plus de 1 600
Ghanéens et précisait ne pas avoir sollicité de soutien financier ou matériel
du gouvernement sud-africain.
Le processus se poursuivait encore en août. Le
ministère des Affaires étrangères annonçait notamment, le 17 août, l'arrivée en
Côte-de-l'Or du 11e groupe de rapatriés dans le cadre de la deuxième phase de
l'opération.
Cette précision est essentielle.
Accra veut démontrer que l'État ghanéen assume
directement la protection de ses citoyens.
Le gouvernement ne souhaite donc pas seulement
rapatrier les personnes exposées. Il veut également financer leur réintégration
et pouvoir, à terme, présenter aux contribuables le coût de cette opération.
C'est pourquoi le ministère promet de publier,
une fois l'opération terminée, un compte rendu complet de ses dépenses.
Le message est clair : l'État paie, l'État rend
compte.
MTN voulait aller au-delà de l'aide d'urgence
L'offre de MTN Ghana était pourtant loin d'être
symbolique.
À l'origine, l'entreprise avait prévu une
enveloppe de 10 millions de GHS destinée notamment à l'accueil des Ghanéens
rapatriés. Mais son conseil d'administration a finalement décidé de doubler
cette enveloppe pour atteindre 20 millions de GHS et de transformer
l'initiative en véritable fonds de soutien.
L'objectif annoncé par le président du conseil
d'administration, Ishmael Yamson, était de permettre aux rapatriés de reconstruire
leurs moyens de subsistance, plutôt que de leur apporter uniquement une aide
ponctuelle.
Autrement dit, MTN envisageait une forme de réinsertion
économique.
L'approche est intéressante du point de vue de la
responsabilité sociale des entreprises : ne pas simplement financer le retour
des victimes, mais les aider à retrouver une activité et une autonomie
financière.
Mais le calendrier de l'annonce a créé un
problème.
Selon Yamson, MTN a notamment reconnu avoir tardé
à communiquer et à coordonner son intervention avec les autorités. Le
gouvernement, lui, avait déjà arrêté sa propre stratégie.
Pourquoi refuser une aide aussi importante ?
C'est ici que le dossier devient réellement
politique.
Le gouvernement ghanéen affirme que son refus a
été directement communiqué au président du conseil d'administration et au
directeur général de MTN lors de leur rencontre avec le ministre des Affaires
étrangères, Samuel Okudzeto Ablakwa, le 14 août.
Le refus n'est donc pas une réaction improvisée à
l'annonce médiatique de MTN.
Accra avait déjà choisi sa ligne.
Accepter les 20 millions de GHS aurait certes
apporté des ressources supplémentaires. Mais cela aurait aussi pu donner
l'impression que la prise en charge des ressortissants rapatriés dépendait de
la générosité d'une entreprise privée.
Or le gouvernement veut précisément installer une
autre narration : la protection des citoyens relève d'abord de la
responsabilité de l'État.
Cette logique explique également pourquoi le
ministère promet de publier le coût final des évacuations.
Il ne s'agit plus seulement d'une opération
humanitaire. C'est devenu une question de redevabilité publique.
Mais le véritable message est adressé à Pretoria
L'analyse devient encore plus intéressante
lorsqu'on regarde la dimension diplomatique.
Le Ghana a porté la question des violences
xénophobes au niveau continental. Pretoria a ensuite indiqué que l'Union
africaine soutenait une discussion plus large sur les migrations en Afrique,
après une proposition ghanéenne visant notamment à inscrire les violences
xénophobes à l'agenda de l'organisation.
Pour l'analyste des relations internationales
Ishmael Hlovor, le refus des 20 millions de GHS doit justement être interprété
comme un moyen de maintenir la pression diplomatique sur l'Afrique du Sud.
Son raisonnement est simple : accepter rapidement
l'argent d'une entreprise sud-africaine pourrait déplacer le débat vers
l'assistance aux victimes, alors qu'Accra veut maintenir au premier plan la
question de la responsabilité de l'État sud-africain et de la nécessité de
trouver une solution durable aux violences xénophobes.
C'est probablement la clé de lecture la plus
pertinente.
Le Ghana ne veut pas que la question soit réduite
à un problème humanitaire que l'on peut résoudre par un chèque.
Il veut qu'elle reste un problème politique
auquel Pretoria doit apporter une réponse.
MTN, une entreprise sud-africaine… mais aussi un
acteur ghanéen
Le gouvernement ghanéen prend toutefois soin de
ne pas transformer ce dossier en conflit avec MTN.
Le communiqué est particulièrement révélateur sur
ce point. Après avoir décliné l'offre, Accra affirme vouloir continuer à créer
« le meilleur écosystème d'affaires possible » pour les marques internationales
présentes au Ghana, indépendamment de leur pays d'origine.
Cette phrase n'est pas anodine.
MTN est un groupe sud-africain, mais MTN Ghana
est aussi un acteur majeur de l'économie ghanéenne. Une confrontation directe
avec l'entreprise aurait envoyé un signal négatif aux investisseurs étrangers
et aurait donné au dossier une dimension économique que le gouvernement ne
souhaite manifestement pas.
Accra trace donc une ligne assez nette :
nous pouvons refuser votre argent sans remettre
en cause votre présence économique au Ghana.
C'est une distinction diplomatique
particulièrement habile.
Le paradoxe MTN
Pour MTN, la situation est plus délicate.
L'entreprise doit répondre aux attentes de ses
clients et de ses salariés ghanéens tout en évoluant dans un contexte où les
violences sont commises dans son pays d'origine.
Son intervention de 20 millions de GHS peut donc
être lue sous deux angles.
D'un côté, c'est un acte de responsabilité
sociale et de solidarité nationale envers les Ghanéens affectés.
De l'autre, il peut contribuer à protéger l'image
d'une marque sud-africaine confrontée à une crise qui dépasse largement les
frontières de l'Afrique du Sud.
C'est précisément le risque que soulève l'analyse
d'Ishmael Hlovor : une contribution financière d'une entreprise sud-africaine
pourrait involontairement contribuer à déplacer le débat de la responsabilité
politique vers la réparation humanitaire.
Le gouvernement Mahama semble avoir choisi de ne
pas laisser cette dynamique s'installer.
Au-delà des 20 millions de GHS, une bataille de
souveraineté
Au fond, cette affaire raconte quelque chose de
plus important que le montant du don.
Elle pose une question devenue centrale dans les
relations intra-africaines : qui doit payer lorsque les ressortissants d'un
pays sont victimes de violences dans un autre pays africain ?
Pour Accra, la première réponse est l'État
ghanéen.
Mais le gouvernement entend également obtenir une
réponse de Pretoria sur la question fondamentale : comment empêcher que ces
violences se reproduisent ?
C'est ce qui explique la fermeté du Ghana.
Le gouvernement évacue ses ressortissants. Il
finance leur retour. Il promet de financer leur réintégration. Il publiera la
facture.
Mais parallèlement, il maintient la pression sur
l'Afrique du Sud.
Les 20 millions de GHS de MTN ne sont donc pas
simplement un don refusé. Ils se retrouvent au cœur d'un bras de fer beaucoup
plus large entre responsabilité publique, solidarité privée, intérêts
économiques et diplomatie africaine.
Et pour le Ghana, le calcul semble clair : mieux
vaut assumer le coût financier de la crise que laisser son règlement financier
faire oublier la question politique qui l'a provoquée.
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