News
  • 27/08/2026

Dette : L’Afrique veut reprendre la main sur l’évaluation de son risque

Lancement d’AfCRA à Maurice, mise en place de l’Institut monétaire africain à Abuja : l’Union africaine avance sur deux projets destinés à renforcer l’autonomie financière du continent. Avec un objectif central : mieux évaluer le risque africain et, à terme, agir sur le coût de son financement.

 

Le 7 octobre prochain, l’Afrique franchira une étape importante dans sa volonté de mieux maîtriser sa relation avec les marchés financiers. Ce jour-là, à Maurice, doit être officiellement lancée l’Africa Credit Rating Agency (AfCRA), une agence africaine de notation du crédit portée par le Mécanisme africain d’évaluation par les pairs (MAEP/APRM).

 

Une conférence consacrée aux notations de crédit se tiendra les 5 et 6 octobre, avant le lancement officiel de l’agence le 7 octobre. Maurice a été choisi pour accueillir son siège après un processus de sélection mené par l’APRM.

 

L'enjeu dépasse largement la création d'une nouvelle institution. Une notation souveraine constitue un signal adressé aux investisseurs sur la capacité d’un État à honorer sa dette. Lorsque le risque perçu augmente, les investisseurs peuvent exiger une rémunération plus élevée pour lui prêter de l’argent.

 

Autrement dit, la manière dont l’Afrique est notée peut avoir une incidence directe sur le coût de son financement.

 

Une autre lecture du risque africain

 

AfCRA arrive dans un contexte de contestation croissante du rôle des grandes agences internationales de notation, notamment Moody’s, S&P Global et Fitch Ratings.

 

Les institutions africaines leur reprochent notamment de ne pas suffisamment intégrer certaines caractéristiques propres aux économies du continent et, dans certains cas, d'amplifier les effets des crises en dégradant rapidement les notes souveraines.

 

L’APRM estime ainsi que plus de 70% des notations de crédit en Afrique sont attribuées par des entités non africaines. Pour l’organisation, cette situation justifie la création d’une capacité de notation africaine capable de mieux intégrer les spécificités économiques et financières du continent.

 

Le sujet est d’autant plus sensible que les trois grandes agences occupent une position dominante sur le marché mondial de la notation.

 

Mais il convient de ne pas transformer la critique africaine en vérité établie. Les méthodologies de Moody’s, S&P et Fitch sont également utilisées pour évaluer des économies de toutes les régions du monde, et leurs évaluations reposent sur un ensemble de critères macroéconomiques, budgétaires, financiers et institutionnels.

 

La question posée par AfCRA est donc moins de savoir qui « note bien » ou « note mal » l’Afrique que de déterminer si une analyse supplémentaire, produite depuis le continent, peut apporter une lecture différente et suffisamment crédible du risque.

 

Le véritable test : l’indépendance

 

C’est ici que se trouve le principal défi de la future agence.

 

AfCRA n’aura de valeur que si les investisseurs considèrent ses analyses comme indépendantes, rigoureuses et crédibles. L’agence est appelée à être une entité africaine détenue par le secteur privé et à fonctionner indépendamment des considérations politiques.

 

Cette indépendance sera déterminante.

 

Car AfCRA ne pourra pas gagner la confiance des marchés en distribuant simplement de meilleures notes aux États africains. Une agence perçue comme complaisante à l’égard des gouvernements perdrait rapidement sa crédibilité auprès des investisseurs, des banques et des gestionnaires d’actifs.

 

Le défi n’est donc pas seulement de créer une agence africaine. Il est de créer une agence africaine dont les marchés accepteront les jugements.

 

Son avantage potentiel résidera dans sa capacité à intégrer dans ses analyses des facteurs parfois moins visibles dans les modèles traditionnels : structure des économies, profondeur des marchés financiers domestiques, composition des recettes publiques, ressources naturelles ou encore spécificités institutionnelles.

 

Mais cette approche devra être démontrée, méthodologie à l’appui.

 

Le coût du capital comme véritable enjeu

 

Derrière la bataille des notations se trouve une question très concrète pour les États africains : combien doivent-ils payer pour emprunter ?

 

La notation ne détermine pas à elle seule le taux auquel un État se finance. Les investisseurs regardent également la dette publique, les réserves de change, la croissance, les déficits budgétaires, la stabilité politique et institutionnelle, ainsi que la liquidité du marché.

 

Mais la note souveraine constitue un indicateur important dans leur appréciation du risque.

 

C’est pourquoi une agence comme AfCRA pourrait avoir un rôle intéressant si elle parvient à démontrer que certaines économies africaines sont aujourd’hui évaluées avec une prime de risque qui ne reflète pas suffisamment leurs fondamentaux.

 

Il ne faut toutefois pas s’attendre à une baisse automatique des taux d’intérêt simplement parce qu’AfCRA attribuera une nouvelle note.

 

Pour produire un véritable effet sur le coût du financement, ses évaluations devront être suffisamment reconnues pour être intégrées dans les décisions d’investissement.

 

C’est donc progressivement, par la qualité de ses analyses et la confiance qu’elle inspirera, qu’AfCRA pourra mesurer son influence.

 

Maurice, laboratoire d’une nouvelle architecture financière

 

Le choix de Maurice comme siège de la future agence n’est pas anodin. L’île dispose d’un secteur financier international développé et cherche depuis plusieurs années à renforcer son rôle de plateforme financière pour l’Afrique.

 

L’APRM a retenu Maurice à l’issue d’un processus compétitif entre pays africains.

 

Le projet doit ainsi combiner ancrage africain et environnement financier international. Une configuration particulièrement importante pour une agence qui devra s’adresser simultanément aux gouvernements africains et aux investisseurs mondiaux.

 

Le lancement d’AfCRA pourrait donc constituer un premier test grandeur nature de la capacité du continent à créer ses propres instruments financiers tout en leur donnant une portée internationale.

 

Abuja prépare le volet monétaire

 

Cette dynamique ne s’arrête pas à la notation.

 

À Abuja, au Nigeria, l’Union africaine prévoit également d’inaugurer fin octobre l’Institut monétaire africain (AMI). L’institution doit constituer une étape vers la mise en place, à terme, de la Banque centrale africaine.

 

Il ne s’agit pas encore de la création de cette banque centrale. L’AMI doit plutôt contribuer à préparer le terrain en matière de convergence et de coordination des politiques monétaires et économiques africaines.

 

Les deux projets répondent ainsi à une même ambition, mais sur des fronts différents.

 

À Maurice, l’Afrique cherche à mieux maîtriser la manière dont son risque est évalué. À Abuja, elle travaille à renforcer la coordination de sa future architecture monétaire.

 

Une bataille de crédibilité avant une bataille de souveraineté

 

Le calendrier est symbolique. Mais il serait prématuré d’y voir la naissance d’un système financier africain indépendant des marchés internationaux.

 

L’objectif est plutôt de rééquilibrer les rapports de force et de donner au continent davantage de capacités propres pour analyser, financer et coordonner ses économies.

 

AfCRA sera toutefois confrontée à un paradoxe : l’Afrique veut disposer d’une agence capable de mieux refléter ses réalités, mais cette agence devra précisément démontrer qu’elle sait résister aux pressions politiques africaines.

 

Sur les marchés, une notation ne vaut pas seulement par celui qui la délivre. Elle vaut par la confiance que les investisseurs lui accordent.

 

C’est donc moins son origine africaine que sa crédibilité financière qui déterminera le véritable poids d’AfCRA.