Lancement d’AfCRA à Maurice, mise en place de l’Institut monétaire africain à Abuja : l’Union africaine avance sur deux projets destinés à renforcer l’autonomie financière du continent. Avec un objectif central : mieux évaluer le risque africain et, à terme, agir sur le coût de son financement.
Le 7 octobre prochain, l’Afrique franchira une
étape importante dans sa volonté de mieux maîtriser sa relation avec les
marchés financiers. Ce jour-là, à Maurice, doit être officiellement lancée l’Africa
Credit Rating Agency (AfCRA), une agence africaine de notation du crédit portée
par le Mécanisme africain d’évaluation par les pairs (MAEP/APRM).
Une conférence consacrée aux notations de crédit
se tiendra les 5 et 6 octobre, avant le lancement officiel de l’agence le 7
octobre. Maurice a été choisi pour accueillir son siège après un processus de
sélection mené par l’APRM.
L'enjeu dépasse largement la création d'une
nouvelle institution. Une notation souveraine constitue un signal adressé aux
investisseurs sur la capacité d’un État à honorer sa dette. Lorsque le risque
perçu augmente, les investisseurs peuvent exiger une rémunération plus élevée
pour lui prêter de l’argent.
Autrement dit, la manière dont l’Afrique est
notée peut avoir une incidence directe sur le coût de son financement.
Une autre lecture du risque africain
AfCRA arrive dans un contexte de contestation
croissante du rôle des grandes agences internationales de notation, notamment Moody’s,
S&P Global et Fitch Ratings.
Les institutions africaines leur reprochent
notamment de ne pas suffisamment intégrer certaines caractéristiques propres
aux économies du continent et, dans certains cas, d'amplifier les effets des
crises en dégradant rapidement les notes souveraines.
L’APRM estime ainsi que plus de 70% des notations
de crédit en Afrique sont attribuées par des entités non africaines. Pour
l’organisation, cette situation justifie la création d’une capacité de notation
africaine capable de mieux intégrer les spécificités économiques et financières
du continent.
Le sujet est d’autant plus sensible que les trois
grandes agences occupent une position dominante sur le marché mondial de la
notation.
Mais il convient de ne pas transformer la
critique africaine en vérité établie. Les méthodologies de Moody’s, S&P et
Fitch sont également utilisées pour évaluer des économies de toutes les régions
du monde, et leurs évaluations reposent sur un ensemble de critères
macroéconomiques, budgétaires, financiers et institutionnels.
La question posée par AfCRA est donc moins de
savoir qui « note bien » ou « note mal » l’Afrique que de déterminer si une
analyse supplémentaire, produite depuis le continent, peut apporter une lecture
différente et suffisamment crédible du risque.
Le véritable test : l’indépendance
C’est ici que se trouve le principal défi de la
future agence.
AfCRA n’aura de valeur que si les investisseurs
considèrent ses analyses comme indépendantes, rigoureuses et crédibles.
L’agence est appelée à être une entité africaine détenue par le secteur privé
et à fonctionner indépendamment des considérations politiques.
Cette indépendance sera déterminante.
Car AfCRA ne pourra pas gagner la confiance des
marchés en distribuant simplement de meilleures notes aux États africains. Une
agence perçue comme complaisante à l’égard des gouvernements perdrait
rapidement sa crédibilité auprès des investisseurs, des banques et des
gestionnaires d’actifs.
Le défi n’est donc pas seulement de créer une
agence africaine. Il est de créer une agence africaine dont les marchés
accepteront les jugements.
Son avantage potentiel résidera dans sa capacité
à intégrer dans ses analyses des facteurs parfois moins visibles dans les
modèles traditionnels : structure des économies, profondeur des marchés
financiers domestiques, composition des recettes publiques, ressources
naturelles ou encore spécificités institutionnelles.
Mais cette approche devra être démontrée,
méthodologie à l’appui.
Le coût du capital comme véritable enjeu
Derrière la bataille des notations se trouve une
question très concrète pour les États africains : combien doivent-ils payer
pour emprunter ?
La notation ne détermine pas à elle seule le taux
auquel un État se finance. Les investisseurs regardent également la dette
publique, les réserves de change, la croissance, les déficits budgétaires, la
stabilité politique et institutionnelle, ainsi que la liquidité du marché.
Mais la note souveraine constitue un indicateur
important dans leur appréciation du risque.
C’est pourquoi une agence comme AfCRA pourrait
avoir un rôle intéressant si elle parvient à démontrer que certaines économies
africaines sont aujourd’hui évaluées avec une prime de risque qui ne reflète
pas suffisamment leurs fondamentaux.
Il ne faut toutefois pas s’attendre à une baisse
automatique des taux d’intérêt simplement parce qu’AfCRA attribuera une
nouvelle note.
Pour produire un véritable effet sur le coût du
financement, ses évaluations devront être suffisamment reconnues pour être
intégrées dans les décisions d’investissement.
C’est donc progressivement, par la qualité de ses
analyses et la confiance qu’elle inspirera, qu’AfCRA pourra mesurer son
influence.
Maurice, laboratoire d’une nouvelle architecture
financière
Le choix de Maurice comme siège de la future
agence n’est pas anodin. L’île dispose d’un secteur financier international
développé et cherche depuis plusieurs années à renforcer son rôle de plateforme
financière pour l’Afrique.
L’APRM a retenu Maurice à l’issue d’un processus
compétitif entre pays africains.
Le projet doit ainsi combiner ancrage africain et
environnement financier international. Une configuration particulièrement
importante pour une agence qui devra s’adresser simultanément aux gouvernements
africains et aux investisseurs mondiaux.
Le lancement d’AfCRA pourrait donc constituer un
premier test grandeur nature de la capacité du continent à créer ses propres
instruments financiers tout en leur donnant une portée internationale.
Abuja prépare le volet monétaire
Cette dynamique ne s’arrête pas à la notation.
À Abuja, au Nigeria, l’Union africaine prévoit
également d’inaugurer fin octobre l’Institut monétaire africain (AMI). L’institution
doit constituer une étape vers la mise en place, à terme, de la Banque centrale
africaine.
Il ne s’agit pas encore de la création de cette
banque centrale. L’AMI doit plutôt contribuer à préparer le terrain en matière
de convergence et de coordination des politiques monétaires et économiques
africaines.
Les deux projets répondent ainsi à une même
ambition, mais sur des fronts différents.
À Maurice, l’Afrique cherche à mieux maîtriser la
manière dont son risque est évalué. À Abuja, elle travaille à renforcer la
coordination de sa future architecture monétaire.
Une bataille de crédibilité avant une bataille de
souveraineté
Le calendrier est symbolique. Mais il serait
prématuré d’y voir la naissance d’un système financier africain indépendant des
marchés internationaux.
L’objectif est plutôt de rééquilibrer les
rapports de force et de donner au continent davantage de capacités propres pour
analyser, financer et coordonner ses économies.
AfCRA sera toutefois confrontée à un paradoxe :
l’Afrique veut disposer d’une agence capable de mieux refléter ses réalités,
mais cette agence devra précisément démontrer qu’elle sait résister aux
pressions politiques africaines.
Sur les marchés, une notation ne vaut pas
seulement par celui qui la délivre. Elle vaut par la confiance que les
investisseurs lui accordent.
C’est donc moins son origine africaine que sa
crédibilité financière qui déterminera le véritable poids d’AfCRA.
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