Le projet du sixième pont d’Abidjan pourrait changer de visage. Selon Africa Intelligence, la Socoprim aurait pris l’avantage sur la China Civil Engineering Construction Corporation (CCECC) pour réaliser cet ouvrage stratégique estimé à près de 200 milliards FCFA (environ 355 millions de dollars). Un basculement qui illustre la montée en puissance d’un modèle de financement davantage ancré en Côte d’Ivoire et en Afrique.
À Abidjan, le sixième pont pourrait finalement ne
pas être chinois. Après plusieurs années de discussions avec la China Civil
Engineering Construction Corporation (CCECC), l’État ivoirien serait désormais
favorable à une solution portée par la Société concessionnaire du pont
Riviera-Marcory (Socoprim), selon une information publiée par Africa
Intelligence.
Le projet est loin d’être anodin. Il doit relier
Abatta à Koumassi et Port-Bouët sur environ 1,5 km et contribuer à désengorger
le sud d’Abidjan. Son coût est estimé à près de 200 milliards FCFA. Mais
surtout, il est conçu sous la forme d’un partenariat public-privé (PPP), avec
un opérateur privé appelé à financer, construire puis exploiter
l’infrastructure.
Le changement de partenaire potentiel constitue
donc davantage qu’un simple épisode administratif. Il pourrait traduire une
évolution dans la manière dont la Côte d’Ivoire entend financer ses grandes
infrastructures.
De la CCECC à la Socoprim
Le projet avait initialement pris une orientation
chinoise. Un mémorandum d’entente avait été signé avec la CCECC, groupe public
chinois spécialisé dans les infrastructures et notamment présent sur de
nombreux projets ferroviaires et routiers en Afrique.
Les études avaient progressé et les premières
échéances avaient été envisagées pour 2024, avant que le calendrier ne glisse.
Le chantier avait ensuite été repoussé à 2026, sans qu’une confirmation
officielle du démarrage ne soit finalement intervenue.
Le dossier du Conseil national de pilotage des
partenariats public-privé (CNP-PPP) confirme que la CCECC figurait parmi les
opérateurs intéressés par le projet. Mais elle n’était pas seule. La Socoprim
avait également manifesté son intérêt.
C’est précisément cette dernière qui serait
aujourd’hui en position de force.
À ce stade, une nuance reste toutefois
essentielle : les documents publics disponibles ne font pas encore état d’une
attribution définitive du projet à la Socoprim. L’information sur son avantage
dans les discussions provient d’Africa Intelligence. Il convient donc de parler
d’une entreprise « en pole position » plutôt que d’un marché officiellement
attribué.
Un avantage : avoir déjà fait ses preuves à
Abidjan
La Socoprim ne part pas de zéro.
La société est le concessionnaire du pont
Henri-Konan-Bédié, plus connu sous le nom de troisième pont d’Abidjan. Elle a
participé à la conception, à la construction puis à l’exploitation de cet
ouvrage réalisé dans le cadre d’un PPP.
Cette expérience constitue un argument de poids
pour un projet comme le sixième pont.
Car construire un ouvrage de cette nature ne
consiste pas uniquement à mobiliser des entreprises de BTP. Il faut également
structurer le financement, répartir les risques entre les parties publique et
privée, organiser l’exploitation et assurer sur plusieurs décennies la
maintenance de l'infrastructure.
C’est précisément la logique d’une concession.
Pour le sixième pont, le montage public prévoit
une durée de contrat de 22 ans. Le concessionnaire devra donc raisonner non
seulement en termes de construction, mais aussi de rentabilité et de trafic à
long terme.
Autrement dit, le véritable défi n’est pas
simplement de trouver quelqu’un capable de construire le pont. Il faut trouver
un opérateur capable de transformer une infrastructure de près de 200 milliards
FCFA en actif économique viable pendant plusieurs décennies.
Sur ce terrain, l’expérience acquise avec le
troisième pont donne à la Socoprim un avantage évident.
Une entreprise ivoirienne, mais pas un
financement exclusivement ivoirien
Le profil de la Socoprim est d’ailleurs
particulièrement intéressant.
La société a connu une profonde recomposition de
son capital. Bouygues, qui détenait auparavant 19% de la concession après avoir
construit le pont Henri-Konan-Bédié, a cédé cette participation à Ivoire
Infrastructures Routières (2IR), société fondée par l’homme d’affaires ivoirien
Stephen Amon.
Cette opération a renforcé la composante
ivoirienne de l’actionnariat.
L’État ivoirien détient ainsi 18,65% du capital.
La Banque nationale d’investissement (BNI) en possède 6,53%, tandis que 2IR
détient 19%. TotalEnergies Côte d’Ivoire conserve 3,78%.
Mais le changement le plus révélateur se trouve
ailleurs.
Deux institutions panafricaines détiennent
chacune 26,02% : Africa Finance Corporation (AFC) et le Pan African
Infrastructure Development Fund (PAIDF).
À elles deux, elles représentent donc 52,04% du
capital de Socoprim.
Le scénario qui se dessine est ainsi beaucoup
plus subtil qu’un simple remplacement d’une entreprise chinoise par une
entreprise ivoirienne. Derrière la Socoprim se trouve un assemblage de capitaux
ivoiriens et panafricains.
C’est probablement l’un des aspects les plus
stratégiques du dossier.
Le véritable enjeu : faire émerger des champions
africains des infrastructures
Pendant longtemps, les grands projets
d’infrastructures africains ont largement reposé sur des entreprises
étrangères, européennes, chinoises ou turques, capables d’apporter
simultanément expertise technique, capacité de construction et accès au
financement.
Le développement des PPP change progressivement
cette équation.
Les États africains cherchent de plus en plus à
faire émerger des opérateurs capables de réunir ces différentes compétences
tout en mobilisant des capitaux régionaux.
La Socoprim correspond précisément à ce modèle.
Son capital associe l’État ivoirien, une banque
publique, un acteur privé ivoirien et deux grandes plateformes de financement
panafricaines. Si elle obtenait effectivement la concession du sixième pont, le
symbole serait donc important : un projet stratégique de plusieurs centaines de
milliards de francs CFA pourrait être porté par un consortium dont le centre de
gravité est africain.
Ce ne serait pas pour autant la fin de la
coopération avec les entreprises étrangères. Les grands projets
d’infrastructures nécessitent souvent des partenariats techniques
internationaux.
Mais la question de savoir qui contrôle le
véhicule qui finance, construit et exploite l’actif est économiquement beaucoup
plus importante qu’elle n’y paraît.
Un changement qui intervient au bon moment pour
Abidjan
Le choix éventuel de la Socoprim intervient alors
que la Côte d’Ivoire poursuit une politique ambitieuse de développement de ses
infrastructures routières et de fluidification du trafic dans le Grand Abidjan.
Le sixième pont doit répondre à un problème très
concret : la concentration des flux dans les principaux corridors reliant le
nord et le sud de la métropole.
Le projet doit ainsi offrir une nouvelle liaison
entre Abatta, Koumassi et Port-Bouët et réduire la pression exercée sur les
axes existants.
Mais son intérêt dépasse la seule circulation
automobile.
Chaque nouveau corridor modifie les flux de
marchandises, réduit les temps de déplacement et peut améliorer l’accès aux
zones industrielles, portuaires et commerciales du sud d’Abidjan.
Pour l’économie ivoirienne, l’enjeu est donc
aussi celui de la productivité urbaine.
La question qui reste : quand le chantier
commencera-t-il ?
C’est finalement là que se trouve le principal
point d’interrogation.
Le projet a déjà connu plusieurs glissements de
calendrier. Les premières échéances envisagées avec la CCECC n’ont pas abouti
et le lancement annoncé pour 2026 reste, à ce stade, à confirmer
officiellement.
La Socoprim peut désormais apparaître comme une
solution crédible. Mais prendre l’avantage dans les négociations ne signifie
pas encore disposer d’un contrat définitif.
Pour l’État ivoirien, le prochain défi sera donc
de transformer cette nouvelle orientation en accord ferme, de boucler le
financement et de passer enfin de la promesse à l’exécution.
Car après plusieurs années de discussions,
Abidjan n’a plus seulement besoin d’un nouveau concessionnaire.
La capitale économique a besoin de son sixième
pont.
Et si la Socoprim devait finalement l’emporter,
le chantier raconterait une histoire plus large : celle d’une Côte d’Ivoire qui
cherche désormais à ne plus seulement accueillir les grands groupes étrangers
sur ses infrastructures, mais à faire monter en puissance ses propres véhicules
de financement et d’exploitation, avec l’appui du capital panafricain.
F. Kouadio
Cap'Ivoire Info / @CapIvoire_Info
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