Sous couvert de coopération scientifique, la Russie organise depuis 2024 une vaste campagne d’exploration des ressources halieutiques africaines. Derrière les relevés de poissons, Moscou poursuit un objectif beaucoup moins désintéressé : ouvrir de nouvelles zones à ses chalutiers, sécuriser des débouchés économiques et renforcer son influence sur des États côtiers déjà confrontés à la surexploitation.
Une « expédition scientifique » au service des
chalutiers russes
La « Grande expédition africaine », partie de
Kaliningrad en août 2024, ne cache finalement guère ses objectifs. Le
vice-Premier ministre russe Dmitri Patrouchev expliquait qu’elle devait
permettre d’évaluer les stocks africains et d’« ouvrir de nouvelles zones de
pêche ». Rosrybolovstvo allait plus loin : ces recherches doivent offrir de
nouvelles possibilités à l’industrie russe, développer ses marchés d’exportation
et renforcer la position géopolitique de Moscou en Afrique.
La science sert donc aussi de porte d’entrée
commerciale. Après des campagnes de recherche au large de la Sierra Leone,
Freetown s’est dite prête, en juin 2025, à réserver 40 000 tonnes de captures
par an aux pêcheurs russes et à accueillir jusqu’à 20 navires. Au Maroc, un
accord prévoit 90 000 tonnes annuelles, avec un plafond pouvant atteindre 100
000 tonnes.
Des ressources africaines très convoitées
Cette offensive intervient pourtant dans une
région déjà sous forte pression. La CEDEAO estime que jusqu’à 40% des captures
dans certaines parties du golfe de Guinée peuvent être illégales, pour des
pertes régionales comprises entre 2,3 et 9,4 milliards de dollars par an.
Moscou ne peut être tenu responsable de
l’ensemble de ce pillage. Mais son bilan inspire peu de confiance : en 2025, la
Russie occupait le troisième rang mondial des pays présentant le plus mauvais
score dans l’IUU Fishing Index (Illegal, Unreported and Unregulated Fishing
Index ou Indice de risque de pêche illicite).
Pour les populations côtières, l’enjeu dépasse la
géopolitique. En Sierra Leone, la pêche pèse environ 12% du PIB et le poisson
fournit des protéines animales à plus de 80% de la population. Chaque quota
supplémentaire accordé à une flotte industrielle étrangère pose donc une
question simple : quelle part de cette richesse restera réellement aux pêcheurs
africains ?
La Russie présente son retour dans les eaux
africaines comme une coopération. Ses propres déclarations révèlent pourtant
une stratégie beaucoup plus intéressée : repérer les stocks, obtenir l’accès,
exploiter la ressource et transformer le poisson africain en nouvel instrument
de puissance économique. Une ironie difficile à ignorer : Moscou dénonce
régulièrement le pillage des ressources africaines hérité de la période
coloniale, mais lorsqu’il s’agit de ses propres chalutiers et de ses intérêts
économiques, cette dénonciation semble soudain beaucoup moins audible.
F. Kouadio
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