Deux ans après le départ des troupes américaines du Niger, Washington revient dans le pays par un autre levier : les minerais stratégiques. La Development Finance Corporation (DFC) a approuvé une facilité de dette pouvant atteindre 414,2 millions de dollars pour le projet d’uranium Dasa, porté par le canadien Global Atomic. Une opération qui replace les ressources nigériennes au cœur des intérêts économiques et stratégiques américains.
Le symbole est difficile à manquer. En 2024, les
États-Unis quittaient leurs bases militaires au Niger après la rupture entre
Washington et les autorités issues du coup d’État de juillet 2023. En septembre
2026, ils réapparaissent dans le pays avec plusieurs centaines de millions de
dollars destinés cette fois à financer une mine d’uranium. Le changement de
registre est radical, mais l'enjeu stratégique reste bien présent.
Le conseil d’administration de la DFC,
l’institution américaine chargée de financer des projets privés à l’étranger, a
approuvé une facilité de dette pouvant atteindre 414,2 millions de dollars au
bénéfice du projet Dasa, développé par la société canadienne Global Atomic.
L’annonce a été confirmée par l’entreprise le 16 septembre.
Il faut toutefois éviter de parler d’un
décaissement immédiat. Le financement reste conditionné à plusieurs étapes,
notamment la définition d’une route viable pour exporter l’uranium produit à
Dasa, la prolongation de la convention minière et du permis d’exploitation,
ainsi que l’obtention de garanties permettant le remboursement des prêts depuis
le Niger. Les documents définitifs avec la DFC doivent également être
finalisés.
Dasa, le pari américain sur l’uranium nigérien
Au centre de l’opération se trouve Dasa, un
projet situé dans le nord-ouest du Niger. Global Atomic en détient 80%, tandis
que l’État nigérien possède les 20% restants. Selon l’étude de faisabilité de
l’entreprise, le projet doit produire environ 68,1 millions de livres d’U₃O₈
sur un plan minier de 23 ans. La production commerciale est actuellement prévue
pour le second semestre 2028.
La teneur du gisement explique en partie
l’intérêt suscité par Dasa. Global Atomic présente le site comme le gisement
d’uranium à plus forte teneur en Afrique, avec une réserve minérale affichant
une teneur moyenne de 4 113 ppm, et 5 109 ppm au cours des douze premières
années d’exploitation prévues.
Pour Washington, l’intérêt dépasse donc le seul
rendement potentiel d’un projet minier. L’uranium est désormais considéré comme
un minerai critique aux États-Unis, alors même que la sécurisation des
approvisionnements en ressources stratégiques est devenue un sujet de plus en
plus important pour les grandes puissances.
Le Niger conserve, dans ce contexte, une place
particulière. Le pays était encore en 2024 le septième producteur mondial
d’uranium, selon les données citées par Reuters, et dispose de réserves
importantes. L’exploitation de cette ressource est toutefois entrée dans une
période de profonde recomposition depuis la prise de pouvoir des militaires.
Washington change de porte d’entrée
Le financement de Dasa intervient dans un
environnement diplomatique qui s’est considérablement transformé depuis 2023.
Après le coup d’État, les relations entre Niamey
et ses partenaires occidentaux se sont fortement détériorées. Les autorités
nigériennes ont notamment demandé le départ des forces américaines, qui ont
achevé leur retrait en 2024. Le Niger s’est parallèlement rapproché de la
Russie sur le plan sécuritaire.
L’opération Dasa montre cependant que la rupture
politique n’empêche pas nécessairement la recherche de nouveaux points de
contact économiques. Reuters rapporte que des responsables américains ont
travaillé à la relance des relations avec Niamey autour de ce projet, dans un
contexte où Washington cherche également à sécuriser l’accès à des ressources
stratégiques.
Le fait que Global Atomic soit canadien ajoute
une autre dimension au dossier. Le financement américain peut également offrir
un point de convergence économique entre Washington et Ottawa alors que les
relations commerciales entre les deux pays ont connu de fortes tensions.
Le vrai problème reste… la sortie du minerai
Pour autant, les 414,2 millions de dollars ne
suffisent pas à transformer Dasa en opération sécurisée. Le principal
casse-tête est logistique.
Le Niger est enclavé et l’uranium produit à Dasa
devra parcourir une longue distance avant d’atteindre un port d’exportation. Or
les relations entre Niamey et certains de ses voisins se sont détériorées
depuis le coup d’État, tandis que l’insécurité dans la région complique
davantage les corridors terrestres.
Global Atomic étudie ainsi d’autres itinéraires,
dont une éventuelle route vers le nord, à travers l’Algérie et le Sahara. Une
telle option modifierait sensiblement la géographie logistique du projet et
pourrait réduire sa dépendance aux corridors traditionnels vers les ports de la
côte ouest-africaine.
Cette question explique aussi pourquoi
l'approbation de la DFC doit être interprétée comme une étape majeure, mais pas
comme l'aboutissement du financement. La viabilité économique du projet
dépendra autant de sa capacité à extraire l’uranium que de celle à l’acheminer
hors du Niger.
Un nouvel épisode dans la bataille autour de
l’uranium nigérien
L’affaire Dasa intervient enfin dans un secteur
déjà marqué par un affrontement entre Niamey et le français Orano, qui a
longtemps dominé l’industrie uranifère nigérienne. Le groupe français est
engagé dans un différend avec les autorités nigériennes après avoir perdu le
contrôle de certains actifs miniers.
L’arrivée de capitaux américains dans un nouveau
projet ne signifie donc pas automatiquement que Washington prend la place de
Paris. Mais elle illustre une transformation plus profonde : l’uranium nigérien
n’est plus seulement un dossier entre Niamey et ses anciens partenaires
européens. Il devient progressivement un actif au croisement des intérêts
miniers, énergétiques et géopolitiques de plusieurs puissances.
Dasa pourrait ainsi devenir l’un des premiers
grands tests de cette nouvelle configuration. Si Global Atomic parvient à
réunir les conditions nécessaires au financement, à sécuriser son permis, à
résoudre la question du corridor d’exportation et à lancer la production en
2028, le projet donnera à Washington un nouvel ancrage économique au Niger,
deux ans seulement après la disparition de son ancrage militaire.
Le paradoxe est là : les États-Unis ont quitté le
Niger par la porte militaire, mais pourraient y revenir par celle des minerais
critiques.
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