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  • 08/06/2026

Nigéria : La CBN engage une bataille décisive pour une inclusion financière à 95% d’ici 2028

Avec son Payments System Vision 2028, la Banque centrale du Nigéria dessine une refonte profonde de l’architecture des paiements. Objectif : atteindre 95% d’inclusion financière formelle d’ici 2028 dans un pays où le numérique avance vite, mais où les fractures sociales et la confiance restent les vrais points de tension.

 

Dans les coulisses d’une économie nigériane en pleine mutation, la Banque centrale ne parle plus seulement de modernisation. Elle parle de rupture contrôlée. Le Payments System Vision 2028 (PSV 2028), dévoilé en juin 2026, s’inscrit dans cette logique : transformer un système financier encore inégal en une infrastructure quasi universelle, capable d’absorber la croissance démographique, l’explosion du numérique et la pression du cash informel.

 

Le message est clair, presque frontal. D’ici 2028, la CBN veut faire passer l’inclusion financière formelle de 64% à 95%. Une ambition qui ne relève plus de l’ajustement progressif, mais d’un changement d’échelle.

 

Une économie déjà digitalisée, mais encore fracturée

 

Le Nigéria a déjà franchi un cap. Entre 2020 et 2023, le taux d’inclusion financière est passé de 54% à 74%. Le réseau d’agents bancaires a explosé, dépassant les deux millions de points de service. Le système d’identification bancaire BVN a, lui, enrôlé plus de 66 millions de profils uniques.

 

Mais derrière cette dynamique, la réalité reste asymétrique. Le Nord du pays demeure largement en marge : certaines zones affichent encore plus de 40% d’exclusion. Et l’équation sociale est loin d’être neutre. Plus de 21 millions de femmes adultes restent exclues du système financier formel, freinées par des barrières éducatives, technologiques et culturelles.

 

Le progrès existe, mais il avance à deux vitesses. Et c’est précisément ce déséquilibre que le PSV 2028 veut corriger.

 

Les fintechs au centre du jeu, plus que jamais

 

Dans cette nouvelle feuille de route, les fintechs ne sont plus périphériques. Elles deviennent structurelles.

 

Le document de la CBN reconnaît leur rôle dans la transformation du paysage des paiements : captation des populations non bancarisées, développement de la finance embarquée, accélération des transactions numériques, et réduction de la dépendance au réseau bancaire traditionnel.

 

La stratégie est assumée : ouvrir davantage le système pour le rendre plus agile. Cela passe par l’extension des environnements réglementaires contrôlés (regulatory sandbox), l’accélération de l’open banking, et le développement des paiements biométriques et invisibles. L’eNaira, la monnaie numérique de banque centrale, est également appelée à sortir de sa phase d’expérimentation pour s’ancrer dans les usages quotidiens.

 

Le mot d’ordre est pragmatique : innover, mais sous contrôle. La CBN parle d’“innovation with purpose”. Autrement dit, pas de disruption sans garde-fous.

 

Un marché qui explose… et qui inquiète

 

Les chiffres donnent le vertige. En 2025, les paiements électroniques ont atteint environ 1 200 milliards de nairas, contre moins d’un tiers trois ans plus tôt. Le volume des transactions dépasse désormais les 11 milliards d’opérations annuelles.

 

Mais cette croissance cache une fragilité structurelle : la confiance.

 

Selon une étude de l’IPA (Innovations for Poverty Action), 84% des utilisateurs de services financiers numériques ont déjà rencontré un problème : frais imprévus, pannes réseau, erreurs de transaction, fraudes. En 2024, les pertes liées à la fraude ont dépassé 52 milliards de nairas, avant de reculer de moitié en 2025 grâce à des mesures de coordination renforcées.

 

Autrement dit, le système accélère, mais l’expérience utilisateur reste instable. Et dans la finance digitale, c’est souvent là que tout se joue.

 

Restaurer la confiance, le vrai chantier critique

 

C’est probablement la partie la plus stratégique du PSV 2028 : la refonte de la relation client.

 

La CBN prévoit la création d’un portail national unique de réclamations, ainsi qu’un médiateur financier indépendant capable de trancher les litiges avec pouvoir contraignant. Une architecture inspirée des standards internationaux, notamment européens.

 

Des mécanismes de remboursement accéléré sont également envisagés, avec des délais stricts et une logique de responsabilité renforcée des prestataires. L’objectif est simple : rendre la finance digitale non seulement accessible, mais fiable.

 

Une trajectoire chiffrée, presque industrielle

 

Derrière la vision, les indicateurs donnent le ton d’une stratégie très pilotée :

 

L’inclusion financière doit atteindre 95%.
Les paiements numériques doivent concerner 80% des adultes.

Les PME doivent basculer massivement vers le digital.
La couverture des zones locales par les agents bancaires doit devenir totale.

Et le système doit fonctionner avec un niveau de disponibilité quasi parfait.

 

Même la gouvernance est industrialisée : phases de déploiement sur trois ans, comités techniques mixtes, et tableau de bord public de suivi.

 

On n’est plus dans la planification. On est dans l’ingénierie de transformation.

 

Un pari macroéconomique autant que social

 

Au fond, le PSV 2028 dépasse largement la technique bancaire. Il touche au modèle de développement du Nigéria.

 

En misant sur le numérique, la CBN cherche à réduire le poids du cash, formaliser l’économie informelle et élargir la base fiscale potentielle. Mais elle joue aussi une carte sociale : inclure les zones rurales, les femmes, les PME, et les populations encore en marge.

 

C’est un pari ambitieux, presque politique dans ses implications. Et comme souvent, tout se jouera dans l’exécution.

 

Car au Nigéria, la technologie avance vite. Mais la confiance, elle, avance toujours plus lentement.