Par Jean-Marc GOGBEU
Avouons-le : il y
a quelque chose d'absurde dans ce qui vient de se passer en Afrique du Sud. Le
26 avril 2026, le ministre des Communications et des Technologies Numériques,
Solly Malatsi, a dû retirer en urgence le projet de politique nationale sur l'intelligence
artificielle. Un document officiel, approuvé en Conseil des ministres, publié
dans le Journal officiel — et truffé de références bibliographiques qui n'ont
jamais existé. Des articles académiques fantômes, inventés de toutes pièces,
vraisemblablement par un outil d'IA générative qu'un agent de l'État avait
utilisé pour rédiger le texte.
Un document censé
réguler l'IA. Rédigé avec l'IA. Compromis par l'IA.
On ne pourrait pas
écrire une meilleure parabole.
Ce n'est pas une
faute isolée
Résistons à la
tentation du procès facile. Le gouvernement sud-africain n'est ni le premier ni
le dernier à tomber dans ce piège. Des avocats américains ont soumis des
plaidoiries citant des jurisprudences inexistantes. Des chercheurs ont publié
des bibliographies partiellement hallucinées. Des journalistes ont reproduit
des citations que personne n'a jamais prononcées. Ce qui rend cet épisode
particulièrement frappant, c'est son niveau : un texte validé au sommet de
l'État, soumis à la consultation publique, sans que personne — à aucune étape —
ne prenne la peine de vérifier si les sources citées existaient vraiment.
Ce n'est pas une
erreur technologique. C'est une erreur humaine, de bout en bout.
Le vrai danger :
la confiance aveugle
Les modèles de
langage — ChatGPT, Claude et leurs pairs — ont cette particularité troublante :
ils s'expriment avec une assurance absolue, même quand ils inventent. Pas de
doute dans la formulation, pas de signal d'alarme. Une référence fictive sort
aussi proprement formatée, aussi convaincante, qu'une vraie. C'est ça, une «
hallucination » — et le terme est bien choisi : on voit quelque chose qui a
l'air réel, mais qui ne l'est pas.
Le problème n'est
donc pas d'utiliser l'IA pour rédiger des documents publics. Dans un monde où
les administrations croulent sous la charge de travail, ce serait une bataille
perdue d'avance. Le problème, c'est d'utiliser l'IA sans filet : sans
protocole de vérification, sans responsable clairement désigné, sans culture de
l'audit. Et là, sur notre continent, on touche quelque chose de sensible. Non
pas parce que les administrations africaines sont négligentes — mais parce que
les cadres méthodologiques pour encadrer ces usages n'ont tout simplement pas
encore été construits.
Ce que nos
secteurs ont à y apprendre
Pour les banques
et les assureurs africains, cet épisode mérite qu'on s'y arrête vraiment. L'IA
est déjà là, dans nos métiers : scoring de crédit, détection de fraude,
souscription automatisée, analyse de conformité. Et dans ces domaines, une
source erronée ou une donnée hallucinée ne génère pas seulement un embarras —
elle peut coûter une amende, un retrait d'agrément, une perte client.
Le vrai risque, ce
n'est pas l'IA en soi. C'est l'illusion que l'IA vérifie ce qu'elle produit.
Elle ne le fait pas. Elle génère — vite, fluement, de façon convaincante. Et
elle laisse à l'humain la responsabilité du reste.
La supervision
humaine : pas une option, une obligation
Solly Malatsi a au
moins eu le courage de l'admettre sans détour. Il a reconnu que cet épisode
prouve pourquoi la vigilance humaine reste indispensable. C'est une phrase que
les régulateurs africains — BCEAO, CIMA, Banque Centrale du Congo, Bank
Al-Maghrib — devraient afficher en tête de leurs propres chantiers de
régulation de l'IA, encore largement inachevés.
Parce que ce n'est
pas à l'IA de définir les règles de son propre usage. C'est à nous.
Pour conclure, L'Afrique
du Sud republiera son texte. Probablement mieux encadré, cette fois. Mais la
vraie question n'est pas ce qui s'est passé à Pretoria — c'est ce qui se
prépare à Abidjan, Dakar, Lagos, Nairobi. Des gouvernements, des régulateurs,
des institutions financières adoptent l'IA à marche forcée, avec enthousiasme
et parfois sans garde-fous.
L'IA peut rédiger
un rapport. Elle ne peut pas en assumer les conséquences. Cette distinction,
simple en apparence, est peut-être la plus importante à graver dans les esprits
— avant que le prochain couac ne soit, lui, irréversible.
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