Le Sénégal veut reprendre le contrôle de son assiette.
Avec le lancement du Pacte AgriConnect, en partenariat
avec le Groupe de la Banque mondiale, Dakar engage une réforme d’ampleur de son
système agroalimentaire. L’objectif n’est pas symbolique. Il est économique,
social et stratégique : réduire la dépendance aux importations, créer
massivement de l’emploi formel et transformer l’agriculture en moteur de
croissance durable.
Aujourd’hui, le pays reste structurellement exposé aux
chocs extérieurs. La couverture nationale en céréales plafonne à 48%.
L’autosuffisance en riz reste partielle. Dans un contexte de volatilité des
prix internationaux et de tensions géopolitiques répétées, la souveraineté
alimentaire n’est plus un slogan politique. Elle devient un impératif
macroéconomique.
C’est dans ce cadre que s’inscrit AgriConnect.
Aligné sur l’Agenda national de Transformation Sénégal
2050 et la Stratégie de souveraineté alimentaire 2025-2034, le Pacte repose sur
une logique nouvelle : coordonner l’action publique, structurer les filières et
mobiliser simultanément financement concessionnel, investissement privé et
garanties.
L’architecture institutionnelle est claire. L’État
pilote. Le ministère de l’Agriculture opère via une « Delivery Unit ». Le
Groupe de la Banque mondiale intervient à trois niveaux :
– l’IDA pour le financement public,
– l’IFC pour l’investissement privé,
– la MIGA pour la sécurisation des risques.
L’ambition est chiffrée. D’ici 2029, le Sénégal vise
plus de 90% de sécurité alimentaire nationale. Le taux de couverture en
céréales devrait passer de 48% à 78%. L’autosuffisance en riz atteindrait 64%.
Cent coopératives agricoles communautaires seront établies. Et surtout, 800 000
emplois formels sont annoncés dans le secteur.
Un chiffre considérable dans une économie où
l’informel domine encore largement les activités rurales.
Pour Ahmadou Al Aminou Lo, ministre d'État chargé du
suivi du pilotage de l’Agenda 2050, « AgriConnect est une plateforme modèle de
structuration d’un pipeline de projets liés à l’Agenda national de
transformation. Grâce à des contrats de programmes de filières qui impliquent
l’ensemble des parties prenantes, elle vise à atteindre les impacts attendus de
la Vision Sénégal 2050, souveraine, juste et prospère ».
La clé du dispositif réside dans cette notion de
“contrats de programmes de filières”. Autrement dit, sortir des politiques
agricoles fragmentées pour structurer des chaînes de valeur intégrées, de la
production à la transformation, avec des engagements clairs des acteurs publics
et privés.
Le ministre insiste d’ailleurs sur la méthode : «
Cette plateforme incarne la cohérence stratégique recherchée dans la
structuration des filières, moteurs de la croissance durable. Les plus hautes
autorités de l’État attachent une importance particulière au pilotage par les
résultats (…) ».
Le Pacte cible trois segments prioritaires : céréales,
horticulture et élevage. Trois secteurs à fort potentiel d’industrialisation et
d’absorption de main-d’œuvre.
Pour Mabouba Diagne, ministre de l'Agriculture,
l’enjeu dépasse les indicateurs macroéconomiques : « Le Pacte AgriConnect
ambitionne de transformer concrètement la vie de nos populations. (…) Ce sont
des familles qui pourront mieux nourrir leurs enfants, des producteurs qui
verront leurs revenus augmenter et se stabiliser, des jeunes qui trouveront des
emplois et leur avenir dans une agriculture moderne et rentable. »
Du côté du Groupe de la Banque mondiale, la logique
est assumée : utiliser l’effet de levier public pour attirer le capital privé.
« Ce qui nous anime dans AgriConnect, c'est la conviction que l'agriculture
sénégalaise peut nourrir le Sénégal, créer des opportunités pour sa jeunesse et
devenir un moteur de prospérité partagée », affirme Ousmane Diagana. « À
travers l’action coordonnée de l’IDA, de l’IFC et de la MIGA, nous voulons
catalyser une dynamique où l'investissement public et privé convergent vers un
seul objectif : faire de la souveraineté alimentaire et des emplois une réalité
tangible et durable pour chaque Sénégalais. »
En filigrane, c’est une transformation du modèle
agricole qui se dessine. Moins de dispersion. Plus de structuration. Plus
d’intégration industrielle. Plus d’emplois formels.
Reste la question centrale : l’exécution.
Créer 800 000 emplois formels en quatre ans suppose
une accélération massive des investissements, une amélioration effective de
l’environnement des affaires agricoles, et une capacité à sécuriser les risques
fonciers, logistiques et financiers.
AgriConnect marque un tournant méthodologique.
Mais sa crédibilité se jouera dans la rapidité de mise en œuvre et la cohérence
du pilotage.
Si le Pacte tient ses promesses, le Sénégal pourrait
réduire durablement sa vulnérabilité extérieure et faire de son agriculture un
véritable levier d’industrialisation rurale.
Dans le cas contraire, il rejoindra la longue liste
des stratégies ambitieuses freinées par l’exécution.
L’enjeu, cette fois, est trop stratégique pour
échouer.
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