"La course aux financements est plus rude"

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Le nouveau président du Fonds international du développement agricole (FIDA), Gilbert Houngbo, (ancien Premier ministre du Togo), a maturé une longue expérience au sein des organisations internationales, notamment dans le système des Nations unies. Directeur du bureau régional pour l’Afrique du Pnud et ensuite, directeur général adjoint de l’Organisation internationale du travail (OIT), il succède à un autre Africain, le Nigérian Kanayo F Nwanze. Le nouveau chef de l’agence onusienne (56 ans) a été choisi face à sept autres candidats (dont une Marocaine et une Italienne). M. Houngbo a bien voulu nous recevoir dans son bureau, au siège du Fida, à Rome, pour ce deuxième entretien qu’il accorde à la presse, depuis le début de son mandat, le 1er avril.

Vous avez été élu à l’unanimité à la tête du Fida. L’appui de l’Union africaine a-t-il été déterminant ?
A l’occasion, j’exprime toute ma gratitude à l’Union africaine. Je dois dire que ce soutien a eu beaucoup d’importance pour l’issue du vote, grâce surtout à un rôle, sans précédent, joué par le collectif des ambassadeurs africains à Rome. Auparavant, ma candidature avait été approuvée à l’unanimité par les gouvernements de l’Union africaine lors du sommet de Kigali en juillet 2016. Dès lors, j’avais eu leur soutien, jusqu’aux élections de février passé. J’ai pu compter aussi sur le soutien et la confiance d’autres pays membres du Fida car avec le système de vote de notre organisation, les seuls votes de l’Union africaine n’auraient pas suffi pour élire le président du Fonds.
Vous succédez à un autre expert africain à ce poste (troisième africain, si on remonte à l’ère de l’Algérien Driss Djazaïri) à un moment où des pays africains comme le Sud-Soudan et la Somalie souffrent du terrible drame de la famine, alors que d’autres (Ethiopie, Ouganda, Djibouti…) à cause de la sécheresse, des conflits armés… sont confrontés à une grave crise alimentaire. Quelles solutions urgentes comptez-vous mettre en œuvre pour leur venir en aide ?
En effet, je prends les rênes du Fida à un moment très critique : les catastrophes naturelles, les conflits, les vagues d’exode… Vous avez cité quelques pays de la Corne de l’Afrique, mais la situation est beaucoup plus critique. Selon le Bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires, 20 millions de personnes sont à risque de famine dont 1,4 million sont des enfants qui risquent la mort dans quatre pays : le Nord-Est du Nigeria, la Somalie, le Sud-Soudan et le Yémen (seul pays hors du continent africain).
Tout en exprimant notre solidarité à nos frères et sœurs touchés, nous devons, comme vous le dites, trouver des solutions en prenant garde à ne pas passer de crise en crise, scénario qui a d’ailleurs des coûts très élevés pour la communauté internationale. La priorité du Fida demeure le développement durable pour aider les communautés à résister aux calamités à venir. Au FIDA, nous investissons à long terme dans l’agriculture, dans la résilience, pour aider les communautés à faire face aux catastrophes naturelles et à continuer à cultiver des aliments dont elles ont besoin pour se nourrir et même à produire du surplus pour le vendre et accroître leurs revenus.
Au-delà de l’approche sous forme d’aides humanitaires, dont se chargent sur place nos collègues du PAM (Programme alimentaire mondial), nous sommes appelés à fournir des solutions pérennes, de longue durée. C’est à ce niveau que le Fida doit intervenir par le financement des petits exploitants, notamment les femmes. Notre défi, notre combat et notre ambition étant d’augmenter notre enveloppe globale des interventions du Fida, qui a certes fait du très bon travail dans les dernières décennies, mais l’impact reste limité, surtout dans des situations où la demande est en constante augmentation. Multiplier le volume des prêts pour ces pays et les assister dans le cadre d’une agriculture qui intègre davantage la question climatique, les problèmes de la productivité, de l’utilisation de la technologie, notamment par les jeunes…
Vous avez cité l’importance d’accroître le financement des projets. Mais les partenaires traditionnels du Fida, les pays de l’Opep, vivent une crise sérieuse et les pays industrialisés enregistrent une croissance mitigée. Cela influe-t-il lourdement sur vos stratégies ?
La situation internationale pousse certains Etats à réduire l’aide publique au développement à cause de facteurs spécifiques dont vous avez cité quelques-uns. Les gouvernements optent pour d’autres priorités, dépenser plus pour les questions sécuritaires… et cela finit par engloutir une partie importante des budgets nationaux et crée indirectement une pression sur les fonds disponibles. Mais les responsables sont aussi conscients que l’agriculture demeure à la fois un patrimoine et une garantie pour l’avenir des pays en développement. Nous notons, cependant, que malgré la crise économique mondiale, les pays membres du Fida continuent d’apporter leurs soutiens financiers à l’institution.
Mais on doit avouer que la compétition pour accéder aux ressources à même de financer le développement devient de plus en plus difficile. Les crises humanitaires, les catastrophes naturelles et les déplacements de réfugiés nécessitent une attention immédiate et détournent les fonds préalablement destinés au financement du développement à long terme. En un mot, nous avons des ressources pour poursuivre nos opérations, mais nous ne savons pas ce que l’avenir nous réserve. Pour tout cela, le Fida doit montrer concrètement l’impact et les résultats de nos interventions sur le terrain. Nous devons aussi montrer que chaque dollar investi dans le développement a sa valeur ajoutée.
Oui, les conflits détournent les budgets destinés au développement et accentuent la pauvreté. Cela est très tangible dans la région du Sahel, surtout dans les zones rurales. Comment le Fida peut-il améliorer le niveau de vie des habitants de ces régions ?
C’est une question qui me tient beaucoup à cœur, même si elle est très complexe. Cette région va retenir notre attention sans nul doute. Nous devons parvenir à transformer l’agriculture en une source de revenu stable pour les jeunes. Cela appelle à une approche sous-régionale du Sahel grâce à des pays comme l’Algérie, le Mali, le Niger, la Mauritanie et d’autres.
Il faut nous engager pour maintenir la paix et endiguer la faim dans le Sahel. Nous devons promouvoir une agriculture durable, ce qui veut dire investir dans les petits producteurs ruraux. Si ces petits producteurs ont les outils et les ressources dont ils ont besoin, ils peuvent accroître leurs productions, leurs revenus, résister à toutes sortes de chocs et enfin peuvent se libérer de la faim et de la pauvreté.
Renforcer la productivité pour renforcer la sécurité alimentaire, certes. Quels seront les instruments du Fida pour augmenter la productivité des terres arides et pour faciliter l’accès des petits producteurs aux marchés ?
Vous avez raison, nous devons augmenter la productivité des terres arides. Nous pouvons intensifier l’approche de la collaboration sud-sud pour cela. Tout comme il demeure inévitable de faciliter l’utilisation des technologies nouvelles en travaillant avec la technologie la plus abordable et disponible, qui nous permettent d’identifier les réels besoins : par exemple, la technologie des drones, qui permet de mieux étudier les sols et déterminer la quantité d’eau nécessaire, soit une consommation intelligente et rationnelle des ressources hydriques et des engrais.
Nous avons également l’outil des innovations technologiques. Une partie de l’intervention du Fida doit aider les pays à mener des recherches au niveau régional et sous-régional. L’accès aux marchés mondiaux passe inévitablement par l’accès aux marchés locaux, sous-régionaux et régionaux. Pour cela, il faut disposer d’un réseau de pistes rurales en bon état toute l’année. Il y a aussi le rôle des banques régionales, comme la Banque africaine de développement (BAD).
Par ailleurs, il y a tellement d’applications nouvelles qui permettent aux agriculteurs d’obtenir des informations sur le marché. Il faut également maîtriser le stockage et l’information technologique.
Le Fida est convaincu qu’investir dans la recherche rend l’agriculture plus lucrative pour les petits agriculteurs, c’est une étape cruciale dans ce processus. Et cela doit aller de pair avec des investissements dans le développement rural. Aujourd’hui, certains pays en voix développement sont dotés de centres de recherche. Je peux vous citer par exemple l’Institut national de recherche agronomique d’Algérie (INRAA), qui est un centre d’excellence sur notre continent.
Vous citez l’Institut national de la recherche agronomique algérien : le vice-président du Fida, Michel Mordasini, avait effectué une visite en Algérie en 2016 pour coordonner avec les autorités algériennes l’un des projets en cours d’exécution avec ce centre de recherche. Y a-t-il de nouveaux projets de partenariat avec ce pays pour le développement rural ?
Le rôle que joue l’Algérie dans la région est un rôle très important. La visite du vice-président a servi surtout à relancer un projet de partenariat entre le Fida et les autorités algériennes et notamment le Centre de recherche en question, c’est un bon exemple de coopération sud-sud. Les résultats des recherches faites par ce centre peuvent servir aux pays de la sous-région. La mission de M. Mordasini était d’accélérer la mise en œuvre du projet de la promotion du développement inclusif des chaînes de valeur dans la région de l’Afrique du Nord et du Proche-Orient dans le cadre de la coopération sud-sud et Triangulaire.
Ce projet est financé par un don du Fida d’un montant de 1,5 million de dollars avec la contribution en nature du gouvernement algérien. Il est exécuté par l’Institut national de recherche agronomique d’Algérie (INRAA), bénéficiaire du don, et qui va renforcer la capacité de Djibouti en chaîne de valeur dans le domaine de la pêche, la Palestine dans le domaine de l’horticulture, et le Soudan dans le domaine de l’élevage. Ce projet vient de démarrer.
Par ailleurs, il faut dire qu’il y a quelques années, l’Algérie avait même réussi à anticiper le remboursement des prêts qu’elle avait auprès du Fida compte tenu de la gestion positive de l’excédent budgétaire de son Trésor public, et je trouve cette attitude fort louable. Je reviens sur le rôle joué par l’Algérie pas seulement au niveau national, mais également dans la sous-région et j’espère avoir l’occasion de visiter très bientôt ce pays et d’engager les autorités avec des stratégies au profit du Sahel.

Et comme vous le savez, l’Algérie joue un rôle important au niveau de l’Union africaine et sa politique africaine de l’agriculture à travers le Caadp (Comprehensive african agricultural development program). Et je ne saurai insister assez sur le rôle stratégique que nous voyons dans le présent et dans le moyen avenir pour l’Algérie. Nous évaluerons, également, la nécessité d’accorder des prêts pour soutenir des projets locaux.

 
 
Source: El Watan News

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