En Afrique de l'Ouest, les États reprennent la main sur leurs mines d'or. Une révolution fiscale est en marche. Mais entre souveraineté légitime et risque de fuite des capitaux, la ligne est mince.
L'or n'a jamais valu aussi cher. En mars 2026, le
métal précieux s'échange autour de 5 100 dollars l'once, contre moins de 1 500
dollars il y a dix ans. Pour les pays africains assis sur des gisements
considérables, la question est devenue brûlante : pourquoi les grandes
compagnies minières étrangères captent-elles l'essentiel de ces profits
extraordinaires ?
Plusieurs gouvernements ouest-africains ont décidé que
ce temps était révolu.
Une vague de réformes sans précédent
Cette semaine, le Ghana a officiellement mis en place
un nouveau régime de royalties minières. Désormais, les compagnies extractives
paieront entre 5% et 12% de leurs revenus à l'État, selon une grille
progressive. Un changement radical par rapport au taux fixe antérieur.
Le Ghana n'est pas seul. Le Mali, le Burkina Faso, la
Côte d'Ivoire et le Sénégal ont tous revu — ou sont en train de revoir — leurs
codes miniers. Selon les données compilées par Metals Focus, un cabinet
londonien spécialisé dans les métaux précieux, la hausse des royalties atteint
jusqu'à 7 points de pourcentage dans certains pays.
Ce mouvement a un nom : le nationalisme des
ressources. Il désigne la volonté d'un État de reprendre le contrôle — fiscal,
réglementaire, parfois capitalistique — de ses richesses naturelles. Ce n'est
pas une idée nouvelle. Mais elle connaît aujourd'hui une accélération inédite
dans cette région.
Le Mali, laboratoire d'une expérience
risquée
Le Mali a été le premier à franchir le pas. Son
nouveau code minier, adopté en 2023, a relevé les royalties à un maximum de 10%,
contre 6,5% auparavant. Surtout, il accorde désormais à l'État et aux acteurs
locaux une participation pouvant aller jusqu'à 35% dans tout nouveau projet
minier.
Les résultats initiaux ont semblé donner raison aux
autorités de Bamako. Le gouvernement a récupéré 1,2 milliard de dollars
d'arriérés auprès des compagnies minières, grâce à des audits rigoureux et à
une application stricte des nouvelles règles.
Mais la suite a été plus douloureuse. La production
aurifère malienne a chuté de 19% en 2025, tombant à 81,2 tonnes. En cause : un
conflit prolongé avec Barrick Gold, géant canadien du secteur, autour de son
site de Loulo-Gounkoto, l'un des plus importants du pays. Les opérations y ont
été temporairement suspendues.
Un accord a finalement été trouvé. Mais à quel prix ?
Le groupe canadien a dû verser 430 millions de dollars en pénalités et frais
divers. Et il estime ses pertes de revenus à 1,9 milliard de dollars. Pendant
ce temps, le gouvernement malien a lui aussi renoncé à des millions en
royalties et taxes non perçues.
Une leçon s'impose d'elle-même : la confrontation
coûte cher aux deux parties.
Burkina Faso et Ghana : deux approches, un
même pari
Le Burkina Faso a choisi une voie différente. Son code
de 2024 est exigeant — royalties progressives, participation étatique de 15%,
plus 30% réservés au secteur privé national, obligation de traiter au moins 50%
de la production sur le sol national — mais il a été appliqué de manière plus
pragmatique.
Résultat : les investisseurs ont adapté leurs modèles
sans claquer la porte. La mine de Kiaka, opérée par West African Resources, a
ainsi restructuré son capital pour se conformer aux nouvelles règles. Malgré
une cession de 5% supplémentaires à l'État, le site affichait encore en 2025
une marge de 50% sur ses coûts de production. Une performance qui parle
d'elle-même.
Au Ghana, les enjeux sont colossaux. Le pays est l'un
des plus grands producteurs d'or au monde. Newmont, AngloGold Ashanti et Gold
Fields y opèrent des mines parmi les plus productives du continent. Or, le
gouvernement d'Accra prévoit également de supprimer les "accords de
stabilité fiscale" d'ici 2027. Ces contrats garantissaient aux
investisseurs un cadre fiscal stable sur la durée de vie de leurs projets. Leur
disparition introduit une incertitude majeure.
Newmont est déjà directement touché : son accord a
expiré fin 2025. Ses opérations d'Ahafo sont désormais soumises à une taxe
supplémentaire de 3%, à un taux d'imposition sur les bénéfices plus élevé, et à
une retenue à la source sur les dividendes rapatriés.
Des marges records qui changent la donne
Dans ce contexte de tensions, un facteur joue en
faveur des États : les producteurs d'or se portent exceptionnellement bien.
Les coûts de production — mesurés par l'indicateur
AISC (All-in Sustaining Cost, soit le coût total de maintien de la production)
— n'ont pas suivi la même courbe explosive que les prix de l'or. En clair : les
marges ont explosé. Selon Metals Focus, les producteurs opérant en Afrique
subsaharienne atteignent aujourd'hui des marges record, certains dépassant 2
000 dollars de profit par once produite.
À ces niveaux, une hausse de quelques points de
royalties ne remet pas en cause la rentabilité d'une mine. Les compagnies le
savent. C'est pourquoi la plupart ont choisi la négociation plutôt que le bras
de fer — à quelques exceptions près, comme au Mali.
Investissements en danger ?
Mais le vrai risque n'est pas à court terme. Il est
structurel.
Les grands groupes miniers planifient leurs
investissements sur dix, vingt, parfois trente ans. Une mine ne s'ouvre pas du
jour au lendemain. Elle nécessite des années d'exploration, des centaines de
millions en infrastructure, et surtout une certitude raisonnable sur les règles
du jeu fiscales.
Or, la suppression des accords de stabilité, les
nouveaux codes miniers, la création d'entreprises publiques comme le SOPAMIM au
Mali — destiné à gérer les participations de l'État — introduisent des
inconnues majeures dans les calculs des investisseurs.
L'histoire des entreprises publiques minières est
d'ailleurs contrastée. Des réussites existent : CODELCO au Chili, qui est
aujourd'hui l'un des plus grands producteurs de cuivre au monde, ou encore
Statoil en Norvège, devenu un opérateur de classe mondiale. Mais les échecs
sont nombreux aussi, marqués par la mauvaise gestion et les surcoûts.
Metals Focus anticipe ainsi un "appétit plus
sélectif" des investisseurs, une préférence pour les projets à retour
rapide sur investissement, et un ralentissement probable des grandes expansions
greenfield — ces nouveaux sites à développer de zéro.
Souveraineté légitime ou cercle vicieux ?
Derrière les chiffres se pose une question de fond,
éminemment politique.
Les pays d'Afrique de l'Ouest figurent parmi les plus
pauvres de la planète, malgré leurs sous-sols exceptionnellement riches. Le
Mali est classé parmi les dix nations les moins développées au monde par le
PNUD. Le Burkina Faso et le Niger ne sont pas loin derrière. Pendant des
décennies, des compagnies étrangères ont extrait des richesses considérables,
avec des retombées locales jugées insuffisantes.
Dans ce contexte, vouloir capter une plus grande part
de la rente minière est non seulement compréhensible, mais économiquement
justifié. C'est d'ailleurs ce qu'ont fait, en leur temps, la Norvège avec son
pétrole ou le Botswana avec ses diamants — deux exemples souvent cités comme
des modèles de gestion des ressources naturelles au profit des populations.
La différence, c'est que ces pays ont construit des
institutions solides avant de nationaliser. Le risque, en Afrique de l'Ouest
aujourd'hui, est de brûler les étapes : réclamer une plus grande part du gâteau
sans disposer encore des outils pour le gérer efficacement.
Ce que disent les chiffres
La carte publiée par Metals Focus est éloquente. Cinq
pays, cinq hausses de royalties : Mali +2%, Burkina Faso +2%, Ghana +7%, Côte
d'Ivoire +7%, Sénégal encore à déterminer. Une tendance régionale claire, qui
s'inscrit dans un contexte mondial plus large de remise en question des
contrats miniers hérités des années 1990 et 2000, souvent jugés trop favorables
aux investisseurs étrangers.
L'Afrique de l'Ouest produit aujourd'hui plus de 1 000
tonnes d'or par an. À 5 000 dollars l'once, chaque point de royalties
supplémentaire représente des centaines de millions de dollars de revenus
potentiels pour les États concernés.
L'équilibre introuvable ?
La question n'est pas de savoir si les États africains
ont le droit de reprendre le contrôle de leurs ressources. Ils l'ont. La
question est de savoir comment le faire sans scier la branche sur laquelle ils
sont assis.
Les signaux actuels sont ambigus. D'un côté, les mines
continuent de tourner, les marges restent solides, et certains projets avancent
malgré les nouvelles règles. De l'autre, l'incertitude fiscale s'installe, les
grands investissements reculent, et les conflits comme celui du Mali coûtent
cher à tout le monde.
L'or est là, dans le sol. Reste à savoir qui saura,
durablement, en tirer parti — les États, les compagnies, ou les deux ensemble.
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