L’Afrique produit du cacao, du café, du coton, des noix de cajou, du thé, des fruits tropicaux et une part croissante des matières premières agricoles stratégiques de la planète. Pourtant, le continent continue d’importer massivement des denrées alimentaires transformées et souffre d’un déficit chronique de financement agricole. C’est ce paradoxe que Proparco et Ecobank disent vouloir attaquer de front avec un nouveau partenariat visant à mobiliser jusqu’à 300 millions d’euros sur trois ans.
L’annonce a été faite à
Nairobi, en marge du sommet Africa Forward, coorganisé par la France et le
Kenya. Mais derrière le vocabulaire institutionnel habituel — “chaînes de
valeur”, “croissance inclusive”, “impact durable” — se cache en réalité une
bataille économique beaucoup plus stratégique : celle du contrôle du
financement des systèmes alimentaires africains.
Car la pression
s’intensifie.
Depuis la pandémie de
Covid-19 puis la guerre en Ukraine, les économies africaines ont encaissé
plusieurs chocs simultanés : flambée des coûts logistiques, explosion des prix
des engrais, hausse des taux d’intérêt mondiaux et tensions persistantes sur les
chaînes d’approvisionnement. Dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest et
d’Afrique de l’Est, les importations alimentaires pèsent désormais lourdement
sur les réserves en devises.
Le problème est
structurel. L’agriculture représente environ 20% du PIB africain et près de la
moitié des emplois du continent, mais elle demeure l’un des secteurs les moins
financés par les banques commerciales. Pour beaucoup d’établissements
financiers, le secteur agricole reste synonyme de risques élevés : volatilité
climatique, faibles garanties, informalité, dépendance aux marchés
internationaux et infrastructures insuffisantes.
Résultat : des milliers
de PME agricoles africaines restent coincées dans un angle mort financier. Trop
grandes pour la microfinance. Trop petites ou trop risquées pour les circuits
bancaires classiques.
C’est précisément cette
fracture que Proparco et Ecobank veulent exploiter.
Depuis 2012, les deux
institutions collaborent déjà à travers des prêts senior, des garanties de
commerce international et des mécanismes de partage des risques. Mais le nouvel
accord marque un changement d’échelle plus ambitieux. L’objectif affiché n’est
plus seulement de financer ponctuellement certaines entreprises. Il s’agit
désormais de structurer des chaînes de valeur agricoles entières, depuis la
production jusqu’à la transformation et au négoce.
Dans les faits, une
partie importante du dispositif reposera sur des garanties partielles accordées
par Proparco via ses programmes Impact+ et ARIZ. Concrètement, l’institution
française absorbera une partie du risque afin de permettre à Ecobank de prêter
davantage aux PME agricoles présentes dans 33 pays africains.
Le mécanisme peut
sembler technique, mais son enjeu est considérable. Dans de nombreuses
économies africaines, l’accès au crédit demeure l’obstacle majeur empêchant les
producteurs et transformateurs locaux de monter en gamme.
Prenons le cacao. La
Côte d’Ivoire et le Ghana produisent à eux seuls plus de la moitié du cacao
mondial, mais captent encore une part limitée de la valeur ajoutée générée par
le chocolat transformé. Même logique dans l’anacarde, le café ou certaines filières
céréalières : le continent exporte souvent des matières premières brutes et
réimporte des produits finis plus chers.
Pour Proparco et
Ecobank, renforcer le financement de l’agro-industrie revient donc aussi à
soutenir une stratégie de souveraineté économique. Le partenariat prévoit ainsi
des mécanismes de cofinancement destinés aux entreprises de transformation
agricole, avec l’objectif de soutenir à la fois les investissements industriels
et les besoins de fonds de roulement.
Derrière cette approche
apparaît une tendance plus large : les institutions financières de
développement cherchent désormais à financer non plus uniquement des projets
isolés, mais des écosystèmes économiques complets capables de générer de la
valeur localement.
Le commerce agricole
constitue l’autre pilier du partenariat. Dans un contexte mondial marqué par
les tensions sur les marchés alimentaires, le financement du négoce devient
critique. Sans lignes de crédit suffisantes, les opérateurs agricoles réduisent
leurs volumes, ralentissent les importations ou peinent à sécuriser leurs
exportations.
Proparco prévoit donc de
fournir des garanties partielles de risque pour soutenir les activités de
financement du commerce agricole d’Ecobank. L’objectif affiché atteint jusqu’à
200 millions d’euros de mobilisation potentielle auprès des entreprises agro-industrielles
et des sociétés de négoce.
Sur le papier, le
chiffre impressionne. Mais à l’échelle des besoins africains, il reste
relativement modeste. Selon plusieurs institutions de développement, le déficit
annuel de financement de l’agriculture africaine se chiffre en dizaines de
milliards de dollars. Les 300 millions d’euros annoncés relèvent donc davantage
d’un effet de levier stratégique que d’une transformation massive à eux seuls.
La véritable question
sera celle de l’exécution.
Historiquement, une
partie des grands programmes de financement agricole africains ont eu du mal à
atteindre les acteurs les plus vulnérables : petites PME rurales, coopératives
locales, transformateurs intermédiaires ou entreprises situées hors des grands
centres économiques.
Le risque existe
également que les financements se concentrent principalement sur les filières
déjà structurées et les entreprises les plus bancarisées, au détriment des
exploitations plus modestes pourtant essentielles à la sécurité alimentaire du
continent.
Le partenariat comporte
aussi un important volet consacré à l’entrepreneuriat féminin via le programme
Ellevate d’Ecobank.
Lancé en 2020, ce
dispositif combine accès au financement, accompagnement technique, mentorat et
outils numériques pour les entreprises dirigées par des femmes. Selon Ecobank,
plus de 84 000 entreprises ont déjà été accompagnées dans plus de 30 pays africains.
Avec l’appui de
Proparco, 400 femmes entrepreneures supplémentaires en Côte d’Ivoire, au Ghana
et au Kenya bénéficieront d’un programme de formation de douze mois centré sur
la gestion financière, le management et l’accès au marché.
Là encore, l’enjeu
dépasse la simple communication institutionnelle. Sur le continent, les
entreprises détenues par des femmes restent confrontées à un accès plus
difficile au crédit, notamment en raison d’un déficit de garanties, d’une
moindre formalisation et parfois de barrières socioculturelles persistantes.
Pourtant, dans plusieurs économies africaines, les femmes jouent déjà un rôle
central dans le commerce, la transformation alimentaire et les chaînes de
distribution agricoles.
Pour Ecobank, ce
partenariat représente aussi une opération de positionnement stratégique. Les
grandes banques panafricaines cherchent de plus en plus à se présenter comme
des acteurs du développement continental, capables d’accompagner les priorités
industrielles, agricoles et sociales africaines.
Pour Proparco, filiale
du groupe AFD, l’opération s’inscrit dans une dynamique géopolitique plus
large. À travers la stratégie Global Gateway, l’Union européenne tente de
renforcer sa présence économique en Afrique face à la montée en puissance
d’autres acteurs internationaux, notamment la Chine, les pays du Golfe ou
encore certaines institutions financières multilatérales africaines.
Au fond, cette alliance
entre Proparco et Ecobank raconte autant l’évolution du financement agricole
africain que celle des rapports de force économiques mondiaux autour du
continent.
L’Afrique agricole
attire désormais tous les regards : banques panafricaines, fonds
d’investissement, bailleurs européens, groupes agroalimentaires et puissances
étrangères savent que les prochaines décennies se joueront aussi dans la
capacité du continent à nourrir sa population, transformer localement sa
production et sécuriser ses chaînes alimentaires.
Reste à savoir si les
capitaux promis réussiront réellement à irriguer les territoires agricoles
africains les plus fragiles — là où se joue, bien au-delà des sommets
internationaux et des protocoles d’accord, la véritable souveraineté économique
du continent.
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