Dans les coffres de la Banque centrale du Zimbabwe, les lingots brillent désormais comme un argument politique autant qu’économique.
Ce lundi 11 mai 2026, le
président zimbabwéen Emmerson Mnangagwa a lui-même inspecté les réserves d’or
de la Reserve Bank of Zimbabwe (RBZ), mettant en scène une image soigneusement
calibrée : celle d’un État qui tente de reconstruire sa crédibilité monétaire à
partir d’un métal précieux vieux comme les empires.
Le message est limpide.
Cette fois, assure Harare, la monnaie nationale ne repose plus sur des
promesses fragiles ou des planches à billets incontrôlées, mais sur des actifs
tangibles. Plus de 4 tonnes d’or seraient aujourd’hui stockées dans les coffres
du pays, avec un objectif affiché de 5 tonnes d’ici la fin de l’année. Pour le
pouvoir zimbabwéen, cette accumulation progressive constitue la colonne
vertébrale du ZiG — le “Zimbabwe Gold” — la nouvelle devise lancée en avril
2024 pour tenter de stabiliser une économie longtemps ravagée par
l’hyperinflation.
Mais derrière les
lingots et les déclarations officielles, une question demeure entière : l’or
suffit-il réellement à sauver une monnaie lorsque la confiance collective a
déjà été détruite plusieurs fois ?
Car le Zimbabwe ne mène
pas seulement une bataille monétaire. Il mène surtout une bataille
psychologique.
Pendant près de deux
décennies, le pays a vécu l’une des plus graves catastrophes monétaires de
l’histoire contemporaine. Au sommet de la crise de 2008, les prix explosaient à
un rythme délirant, forçant la banque centrale à imprimer des billets de plusieurs
milliards de dollars zimbabwéens devenus pratiquement sans valeur. Les images
de citoyens transportant des sacs de billets pour acheter quelques produits de
base ont profondément marqué la mémoire collective africaine.
L’effondrement fut si
brutal que le pays finit par abandonner de facto sa monnaie au profit du dollar
américain. Pendant des années, l’économie zimbabwéenne s’est ainsi
“dollarisée”, transformant l’USD en véritable monnaie du quotidien. Salaires,
loyers, carburant, commerce : presque tout se négociait en billets verts.
Le problème, pour
Harare, est qu’un État sans véritable monnaie nationale perd une partie de sa
souveraineté économique. La banque centrale ne contrôle plus réellement sa
politique monétaire, tandis que l’économie devient dépendante des entrées de
devises étrangères. Le ZiG est donc né d’une ambition claire : restaurer une
monnaie locale crédible sans replonger dans les erreurs du passé.
Contrairement aux
précédentes tentatives monétaires du Zimbabwe, le ZiG se veut discipliné. La
devise est officiellement adossée à des réserves d’or et de devises étrangères.
Le gouvernement affirme également avoir limité le financement monétaire des déficits
publics, longtemps considéré comme le carburant principal de l’hyperinflation.
Et, à première vue,
certains indicateurs semblent donner raison aux autorités. L’inflation,
longtemps incontrôlable, a fortement ralenti. Le Zimbabwe enregistre même sa
première période prolongée d’inflation à un chiffre depuis plusieurs décennies.
Pour Harare, cette stabilisation constitue la preuve que le modèle fonctionne.
Mais dans les rues de
Harare, Bulawayo ou Mutare, la réalité est plus nuancée.
Le dollar américain
continue largement de dominer les transactions quotidiennes. De nombreux
commerçants préfèrent encore fixer leurs prix en USD. Les ménages, eux, gardent
une méfiance presque instinctive envers toute monnaie nationale. Et pour cause
: le Zimbabwe a déjà connu plusieurs renaissances monétaires avortées. Après le
vieux dollar zimbabwéen sont venus les “bond notes”, puis le RTGS dollar, avant
l’apparition du ZiG. À chaque fois, la promesse officielle était similaire :
stabilité, discipline, souveraineté. À chaque fois, la confiance populaire
s’est finalement effondrée.
C’est précisément là que
réside la fragilité du pari actuel.
Une monnaie n’est pas
simplement un instrument économique soutenu par des réserves. C’est avant tout
un contrat psychologique entre un État et sa population. L’or peut rassurer les
investisseurs, renforcer les réserves stratégiques et limiter certaines dérives
monétaires. Mais il ne peut pas, à lui seul, effacer des années de traumatismes
économiques.
Le gouvernement
zimbabwéen semble d’ailleurs conscient de cette réalité. Harare a discrètement
abandonné son objectif initial de dé-dollarisation totale d’ici 2030.
Désormais, les autorités parlent davantage d’une transition progressive
conditionnée à la stabilité économique et au rétablissement durable de la
confiance.
Autrement dit, même
l’État sait qu’il ne peut pas forcer les citoyens à aimer leur monnaie.
Cette prudence
intervient dans un contexte international paradoxalement favorable à la
stratégie zimbabwéenne. Depuis plusieurs années, de nombreuses banques
centrales renforcent leurs réserves d’or afin de se protéger contre les
turbulences géopolitiques, les tensions inflationnistes mondiales et la
domination du dollar américain. Des pays comme la Chine, la Russie ou la
Turquie ont considérablement augmenté leurs stocks d’or ces dernières années.
Le Zimbabwe tente ainsi
de transformer son principal atout minier en instrument de souveraineté
financière. Sur le papier, l’idée est loin d’être absurde. Le pays possède
d’importantes ressources aurifères et cherche à convertir cette richesse
naturelle en crédibilité monétaire.
Mais le véritable test
du ZiG ne se jouera probablement ni dans les coffres de la banque centrale, ni
dans les discours présidentiels.
Il se jouera dans les
habitudes quotidiennes des Zimbabwéens.
Le jour où les
commerçants préféreront spontanément le ZiG au dollar. Le jour où les
épargnants accepteront de conserver leurs économies en monnaie locale sans
craindre un nouvel effondrement. Le jour où la confiance redeviendra plus forte
que la mémoire des crises passées.
C’est à ce moment-là
seulement que l’or pourra prétendre avoir sauvé la monnaie zimbabwéenne.
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