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  • 02/09/2026

Agroforesterie : Le CCESP met banques, fintechs et pouvoirs publics autour de la table pour désenclaver la finance rurale

À Abidjan, les acteurs publics et privés cherchent des solutions pour rapprocher les banques, le paiement numérique et les infrastructures des entreprises opérant dans les zones rurales. En ligne de mire : le Bas-Cavally, où les difficultés de connectivité, de transport et de sécurité compliquent la formalisation des transactions et l’accès au financement.

 

À plusieurs centaines de kilomètres d’Abidjan, le problème ne se résume pas à l’absence d’une agence bancaire. Dans certaines zones agroforestières de Côte d’Ivoire, une entreprise peut disposer d’une activité économique réelle, de producteurs à payer et de flux financiers importants, mais rencontrer des difficultés pour laisser une trace numérique ou bancaire de ces opérations.

 

C’est précisément ce paradoxe que le Comité de concertation État-secteur privé (CCESP) veut traiter. Réunis les 2 et 3 septembre à Abidjan, les acteurs publics, bancaires et privés planchent sur les moyens d’améliorer l’inclusion financière des entreprises de l’agroforesterie.

 

« Nous voulons des réponses spécifiques sur l’accessibilité aux zones économiques, la connectivité, les solutions bancaires et digitales ainsi que la sécurité », a expliqué Mariam Fadiga Fofana, secrétaire exécutive du CCESP, à l’ouverture des travaux.


 

Le paradoxe d’une inclusion financière à deux vitesses

 

La difficulté est d’autant plus importante que la Côte d’Ivoire affiche des niveaux d’inclusion financière élevés lorsqu’on agrège l’ensemble des canaux.

 

Selon les données présentées par le représentant du ministère de l’Économie, des Finances et du Budget, le taux global d’inclusion financière atteindrait 97%, principalement sous l’effet de la progression de la monnaie électronique. Mais cette performance masque une réalité beaucoup moins favorable dans les territoires ruraux.

 

L’accès aux services financiers numériques dans les zones rurales serait ainsi compris entre 50% et 65%, essentiellement grâce au mobile money. La détention d’un compte bancaire auprès d’une banque commerciale resterait, elle, limitée à environ 10% à 15% dans ces espaces, notamment en raison de la faible présence physique des établissements.

 

Autrement dit, être financièrement inclus ne signifie pas nécessairement être bancarisé.

 

Cette distinction est déterminante pour les entreprises agroforestières. Le mobile money peut permettre d’effectuer un paiement, mais l’accès à des produits de crédit, d’assurance, d’épargne ou à des services financiers plus sophistiqués suppose un écosystème beaucoup plus complet.

 

Quand l’absence de réseau devient un problème financier

 

Le sujet dépasse donc largement celui de l’ouverture d’agences.

 

Dans les zones forestières, l'insuffisance des réseaux télécoms et Internet, l'état des routes et les contraintes sécuritaires peuvent empêcher les entreprises de recourir efficacement aux moyens de paiement électroniques.

 

Le représentant du ministère du Commerce, de l’Industrie et de l’Artisanat a insisté sur cette interdépendance : sans connectivité fiable, les solutions numériques de paiement ne peuvent fonctionner efficacement ; sans infrastructures routières et sécurité, l’activité économique elle-même demeure fragilisée. Les données présentées font état de 34,5 millions d’abonnements à l’Internet mobile au 31 décembre 2024, soit 58,8% de pénétration, tandis que le nombre d’utilisateurs du commerce électronique dépassait 2,6 millions en 2024.

 

Le cas du Bas-Cavally illustre particulièrement cette difficulté. Les zones situées sur l’axe San Pedro–Grand-Béréby–Néka–Grabo, en direction de Man, sont citées comme des territoires où les entreprises peuvent se retrouver confrontées à des contraintes matérielles pour effectuer et surtout documenter leurs transactions.

 

Or, cette absence de traçabilité peut avoir des répercussions bien au-delà de la relation entre une entreprise et sa banque.

 

Le cash, solution de dernier recours… et nouveau risque

 

Lorsque les infrastructures financières et numériques font défaut, le paiement en espèces devient souvent la solution la plus immédiate.

 

Mais cette pratique expose les entreprises à plusieurs risques : transport et conservation de liquidités, insécurité, difficulté à documenter les opérations et, potentiellement, complications dans leurs relations avec l’administration fiscale.

 

C’est l’un des points les plus sensibles du dossier.

 

Les entreprises formelles expliquent en effet être soumises à des exigences de traçabilité financière alors même que, dans certaines zones où elles exercent, les infrastructures nécessaires à cette traçabilité ne sont pas toujours disponibles.

 

Le problème posé lors de l’atelier est donc presque institutionnel : comment exiger une traçabilité numérique ou bancaire complète d'une entreprise lorsque l'environnement dans lequel elle opère ne permet pas toujours de l'assurer ?

 

C’est cette tension entre exigences réglementaires et réalité opérationnelle que le dialogue public-privé entend désormais traiter.

 

Le financement agricole ne peut plus être pensé sans assurance et paiement numérique

 

Pour le ministère de l’Économie, l’enjeu consiste à faire de l’inclusion financière un véritable outil de transformation des territoires ruraux.

 

Les entreprises agroforestières ont besoin de solutions adaptées à leurs cycles d’activité : crédit, assurance, paiement numérique, mais aussi services permettant de construire un historique financier exploitable par les établissements de crédit.

 

La digitalisation des paiements présente ici un double avantage. Elle sécurise les transactions tout en générant des données susceptibles d'améliorer la connaissance des entreprises et des producteurs par les institutions financières.

 

Le développement de ces outils pourrait ainsi contribuer à réduire l’asymétrie d’information qui complique traditionnellement le financement des activités agricoles.

 

Une feuille de route plutôt qu’un énième diagnostic

 

C’est précisément sur ce terrain que les organisateurs veulent positionner l’atelier.

 

Le représentant du ministère du Commerce a appelé les participants à dépasser le simple constat pour aboutir à des solutions opérationnelles directement utilisables par les entreprises rurales.

 

Les discussions portent donc simultanément sur les banques, le mobile money, les télécommunications, les infrastructures routières et la sécurité.

 

Cette approche est cohérente avec le deuxième pilier du PND 2026-2030, consacré notamment à la transformation des matières premières agricoles. Le ministère de l’Économie rappelle, de son côté, que le plan prévoit 114 835,5 milliards FCFA d’investissements, dont 70,2% attendus du secteur privé, selon les chiffres présentés à l’ouverture.

Le message des pouvoirs publics est clair : si le secteur privé doit porter une part aussi importante de l’investissement et de la transformation économique, les conditions matérielles de son fonctionnement dans les territoires ruraux doivent suivre.

 

L’enjeu de ces deux journées sera donc moins de constater que les zones agroforestières sont insuffisamment desservies que de déterminer qui doit investir, dans quelles infrastructures, avec quelles solutions financières et dans quels délais.

 

Car derrière la question apparemment technique de la traçabilité des transactions se joue une problématique beaucoup plus large : la capacité de la Côte d’Ivoire à intégrer pleinement ses territoires agroforestiers à son système financier, fiscal et économique moderne.