À Abidjan, les acteurs publics et privés cherchent des solutions pour rapprocher les banques, le paiement numérique et les infrastructures des entreprises opérant dans les zones rurales. En ligne de mire : le Bas-Cavally, où les difficultés de connectivité, de transport et de sécurité compliquent la formalisation des transactions et l’accès au financement.
À plusieurs centaines de kilomètres d’Abidjan, le
problème ne se résume pas à l’absence d’une agence bancaire. Dans certaines
zones agroforestières de Côte d’Ivoire, une entreprise peut disposer d’une
activité économique réelle, de producteurs à payer et de flux financiers
importants, mais rencontrer des difficultés pour laisser une trace numérique ou
bancaire de ces opérations.
C’est précisément ce paradoxe que le Comité de
concertation État-secteur privé (CCESP) veut traiter. Réunis les 2 et 3
septembre à Abidjan, les acteurs publics, bancaires et privés planchent sur les
moyens d’améliorer l’inclusion financière des entreprises de l’agroforesterie.
« Nous voulons des réponses spécifiques sur l’accessibilité aux zones économiques, la connectivité, les solutions bancaires et digitales ainsi que la sécurité », a expliqué Mariam Fadiga Fofana, secrétaire exécutive du CCESP, à l’ouverture des travaux.
Le paradoxe d’une inclusion financière à deux
vitesses
La difficulté est d’autant plus importante que la
Côte d’Ivoire affiche des niveaux d’inclusion financière élevés lorsqu’on
agrège l’ensemble des canaux.
Selon les données présentées par le représentant
du ministère de l’Économie, des Finances et du Budget, le taux global
d’inclusion financière atteindrait 97%, principalement sous l’effet de la
progression de la monnaie électronique. Mais cette performance masque une
réalité beaucoup moins favorable dans les territoires ruraux.
L’accès aux services financiers numériques dans
les zones rurales serait ainsi compris entre 50% et 65%, essentiellement grâce
au mobile money. La détention d’un compte bancaire auprès d’une banque
commerciale resterait, elle, limitée à environ 10% à 15% dans ces espaces,
notamment en raison de la faible présence physique des établissements.
Autrement dit, être financièrement inclus ne
signifie pas nécessairement être bancarisé.
Cette distinction est déterminante pour les
entreprises agroforestières. Le mobile money peut permettre d’effectuer un
paiement, mais l’accès à des produits de crédit, d’assurance, d’épargne ou à
des services financiers plus sophistiqués suppose un écosystème beaucoup plus
complet.
Quand l’absence de réseau devient un problème
financier
Le sujet dépasse donc largement celui de
l’ouverture d’agences.
Dans les zones forestières, l'insuffisance des
réseaux télécoms et Internet, l'état des routes et les contraintes sécuritaires
peuvent empêcher les entreprises de recourir efficacement aux moyens de
paiement électroniques.
Le représentant du ministère du Commerce, de
l’Industrie et de l’Artisanat a insisté sur cette interdépendance : sans
connectivité fiable, les solutions numériques de paiement ne peuvent
fonctionner efficacement ; sans infrastructures routières et sécurité,
l’activité économique elle-même demeure fragilisée. Les données présentées font
état de 34,5 millions d’abonnements à l’Internet mobile au 31 décembre 2024,
soit 58,8% de pénétration, tandis que le nombre d’utilisateurs du commerce
électronique dépassait 2,6 millions en 2024.
Le cas du Bas-Cavally illustre particulièrement
cette difficulté. Les zones situées sur l’axe San
Pedro–Grand-Béréby–Néka–Grabo, en direction de Man, sont citées comme des
territoires où les entreprises peuvent se retrouver confrontées à des
contraintes matérielles pour effectuer et surtout documenter leurs
transactions.
Or, cette absence de traçabilité peut avoir des
répercussions bien au-delà de la relation entre une entreprise et sa banque.
Le cash, solution de dernier recours… et nouveau
risque
Lorsque les infrastructures financières et
numériques font défaut, le paiement en espèces devient souvent la solution la
plus immédiate.
Mais cette pratique expose les entreprises à
plusieurs risques : transport et conservation de liquidités, insécurité,
difficulté à documenter les opérations et, potentiellement, complications dans
leurs relations avec l’administration fiscale.
C’est l’un des points les plus sensibles du
dossier.
Les entreprises formelles expliquent en effet
être soumises à des exigences de traçabilité financière alors même que, dans
certaines zones où elles exercent, les infrastructures nécessaires à cette
traçabilité ne sont pas toujours disponibles.
Le problème posé lors de l’atelier est donc
presque institutionnel : comment exiger une traçabilité numérique ou bancaire
complète d'une entreprise lorsque l'environnement dans lequel elle opère ne
permet pas toujours de l'assurer ?
C’est cette tension entre exigences
réglementaires et réalité opérationnelle que le dialogue public-privé entend
désormais traiter.
Le financement agricole ne peut plus être pensé
sans assurance et paiement numérique
Pour le ministère de l’Économie, l’enjeu consiste
à faire de l’inclusion financière un véritable outil de transformation des
territoires ruraux.
Les entreprises agroforestières ont besoin de
solutions adaptées à leurs cycles d’activité : crédit, assurance, paiement
numérique, mais aussi services permettant de construire un historique financier
exploitable par les établissements de crédit.
La digitalisation des paiements présente ici un
double avantage. Elle sécurise les transactions tout en générant des données
susceptibles d'améliorer la connaissance des entreprises et des producteurs par
les institutions financières.
Le développement de ces outils pourrait ainsi
contribuer à réduire l’asymétrie d’information qui complique traditionnellement
le financement des activités agricoles.
Une feuille de route plutôt qu’un énième
diagnostic
C’est précisément sur ce terrain que les
organisateurs veulent positionner l’atelier.
Le représentant du ministère du Commerce a appelé
les participants à dépasser le simple constat pour aboutir à des solutions
opérationnelles directement utilisables par les entreprises rurales.
Les discussions portent donc simultanément sur
les banques, le mobile money, les télécommunications, les infrastructures
routières et la sécurité.
Cette approche est cohérente avec le deuxième
pilier du PND 2026-2030, consacré notamment à la transformation des matières
premières agricoles. Le ministère de l’Économie rappelle, de son côté, que le
plan prévoit 114 835,5 milliards FCFA d’investissements, dont 70,2% attendus du
secteur privé, selon les chiffres présentés à l’ouverture.
Le message des pouvoirs publics est clair : si le
secteur privé doit porter une part aussi importante de l’investissement et de
la transformation économique, les conditions matérielles de son fonctionnement
dans les territoires ruraux doivent suivre.
L’enjeu de ces deux journées sera donc moins de
constater que les zones agroforestières sont insuffisamment desservies que de
déterminer qui doit investir, dans quelles infrastructures, avec quelles
solutions financières et dans quels délais.
Car derrière la question apparemment technique de
la traçabilité des transactions se joue une problématique beaucoup plus large :
la capacité de la Côte d’Ivoire à intégrer pleinement ses territoires
agroforestiers à son système financier, fiscal et économique moderne.
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