News
  • 16/09/2026

Cacao ivoirien : La colère des planteurs révèle les failles du système de stabilisation

En déclenchant une grève illimitée le 16 septembre, le SYNAP-CI a fait du directeur général du Conseil du Café-Cacao la cible d'une colère qui, en réalité, vise un mécanisme. Le système de ventes anticipées qui a protégé les planteurs ivoiriens de l'effondrement des cours en 2026 est aujourd'hui celui qui les prive de leur remontée. Anatomie d'une crise où le régulateur est prisonnier de sa propre assurance.

 

Une grève qui vise un homme, un malaise qui vise un système

 

Le décor était modeste — le siège du syndicat, rue A7, avenue de la Fosse, au Plateau — mais l'annonce ne l'était pas. Ce mercredi 16 septembre, à l'expiration d'un préavis de quinze jours resté sans réponse du ministère de l'Agriculture, le Syndicat national agricole pour le progrès en Côte d'Ivoire (SYNAP-CI) a déclaré une grève illimitée des producteurs de cacao. Une seule revendication, présentée comme non négociable : le départ de Koné Brahima Yves, directeur général du Conseil du Café-Cacao (CCC) depuis août 2017.

 

« Aujourd'hui, on prend encore la presse nationale et internationale en témoin, pour dire que le SYNAP-CI rentre en grève illimitée jusqu'au départ du directeur général du Conseil Café-Cacao », a déclaré son président national, Koné Moussa, mot d'ordre validé le week-end précédent à Daloa par ses délégués régionaux.

 

Personnaliser une crise est un réflexe syndical classique : il donne une cible, une échéance et une victoire possible. Mais il masque ici l'essentiel. Le prix de 1 200 FCFA le kilogramme contesté par le SYNAP-CI n'est pas une décision discrétionnaire du CCC. C'est la sortie mécanique d'un dispositif de stabilisation conçu il y a quinze ans, et dont la logique même produit aujourd'hui, en toute cohérence, un résultat que les planteurs vivent comme une spoliation.

 

Le paradoxe du PVAM : pourquoi 1 200 FCFA, et pas 2 100

 

Depuis la réforme de 2012, la Côte d'Ivoire ne vend pas son cacao au prix du jour. Le Conseil du Café-Cacao commercialise par anticipation, via le Programme de ventes anticipées à la moyenne (PVAM), l'essentiel de la récolte — traditionnellement 70% à 80% des volumes — plusieurs mois avant l'ouverture de la campagne. Le prix bord champ annoncé chaque 1er octobre — cette année avancé au 1er septembre — n'est donc pas une prévision de marché : c'est la traduction de recettes déjà encaissées, minorées du barème de coûts garantis qui rémunère chaque maillon de la chaîne jusqu'au port.

 

Ce choix a une contrepartie explicite : la Côte d'Ivoire renonce à capter les pics haussiers en échange d'une protection contre les effondrements. En janvier 2026, cette assurance a joué à plein. Alors que les cours mondiaux passaient sous les 3 000 dollars la tonne — contre plus de 6 000 dollars à l'ouverture de la campagne en octobre 2025, et près de 13 000 dollars au sommet de décembre 2024 —, les planteurs ivoiriens ont continué d'être payés 2 800 FCFA/kg, un niveau record maintenu par décision présidentielle et adossé à des ventes conclues un an plus tôt. Dans le même temps, les producteurs des pays à système libéralisé encaissaient de plein fouet la correction.

 

Le mouvement s'est inversé depuis. Le marché s'est redressé, atteignant 6 309 dollars la tonne le 9 juillet 2026 puis dépassant 6 500 dollars fin août. Mais les ventes anticipées qui financent la campagne 2026-2027 ont été conclues pendant le creux, et non pendant la reprise. Le prix bord champ en porte la trace. Le bouclier qui avait absorbé le choc à la baisse retient désormais le rebond.

 

C'est très exactement ce point que conteste le SYNAP-CI, en déplaçant le débat du mécanisme vers son exécution : « Malgré ce constat [de baisse de production], la Direction Générale du Conseil Café-Cacao s'est adonnée à vendre toute la production, presque 1,5 million de tonnes, à 1 800 [FCFA]. Et aujourd'hui, les cours mondiaux sont à la hausse », affirme Koné Moussa. L'accusation n'est pas celle d'un système injuste, mais d'un arbitrage de calendrier défaillant : avoir verrouillé trop de volumes, trop tôt, trop bas. Elle est, en l'état, invérifiable sans accès au calendrier détaillé des adjudications du PVAM — un document que le Conseil ne publie pas.

 

REPÈRES  —  Comment se forme le prix bord champ

 

▪  Ventes anticipées : le CCC adjuge des droits d'exportation aux opérateurs jusqu'à un an avant la récolte, fixant un prix CAF de référence.

▪  Barème de coûts garantis : une grille publique répartit la valeur entre producteur, traitant, transporteur et exportateur.

▪  Prix minimum garanti : le producteur doit percevoir au moins 60% du prix CAF de référence.

▪  Conséquence : le prix bord champ reflète le marché de l'année précédente, pas celui du jour.

 

Le classement mondial : une comparaison redoutable, et partiellement trompeuse

L'argument massue du syndicat tient en un tableau. Aux niveaux communiqués pour septembre 2026, la Côte d'Ivoire ferme la marche des grands pays producteurs.

 

Pays producteur

Prix producteur (FCFA/kg)

Brésil

≈ 3 380

Équateur

3 100 – 3 300

Nigeria

≈ 3 140

Cameroun

2 750 – 2 900

Ghana

≈ 2 100

Côte d'Ivoire

1 200

Niveaux communiqués pour septembre 2026. Les systèmes de fixation des prix ne sont pas homogènes d'un pays à l'autre.

 

« Autour de nous, il y a un autre camarade planteur au Ghana, en Guinée, dans un autre pays qui bénéficie de 2 500 à 2 100 francs. Et pendant que nous, nous sommes obligés de vendre le cacao à 1 200. Par la faute des gestionnaires », résume Koné Moussa.

 

L'écart est réel et politiquement explosif : 900 FCFA de moins que le Ghana, partenaire de la Côte d'Ivoire au sein de l'Initiative Cacao Côte d'Ivoire-Ghana ; 2 180 FCFA de moins que le Brésil. Pour le premier producteur mondial, qui pèse environ 40% de l'offre planétaire et a produit près de 2,2 millions de tonnes en 2025-2026, le symbole est dévastateur.

 

La comparaison souffre toutefois d'un biais méthodologique rarement relevé. Elle met en regard des prix spot, issus de systèmes largement libéralisés et donc alignés sur un marché aujourd'hui haussier, avec un prix administré adossé à des ventes à terme conclues au creux du cycle. Sur le même tableau dressé huit mois plus tôt, la hiérarchie était inversée : la Côte d'Ivoire payait alors 2 800 FCFA quand ses concurrents subissaient l'effondrement. Comparer les deux régimes à un instant donné revient à juger une assurance sur la seule année où l'on n'a pas eu de sinistre.

 

Le gouvernement s'appuie précisément sur cette temporalité longue. Le ministre de l'Agriculture, Bruno Nabagné Koné, a rappelé le 1er septembre que 1 200 FCFA constituait le troisième meilleur prix jamais accordé en campagne principale, derrière les 2 800 FCFA de 2025-2026 et les 1 800 FCFA de 2024-2025. L'argument est exact. Il est aussi difficile à entendre pour un planteur dont les charges — intrants, main-d'œuvre, scolarité — ont été calibrées sur le revenu de l'an dernier.

 

Une crise de gouvernance autant que de prix

 

Si la contestation se cristallise sur un homme plutôt que sur un mécanisme, c'est que la gestion de la précédente campagne a entamé la confiance. L'effondrement des cours de début 2026 a provoqué un blocage inédit de la commercialisation : exportateurs réticents à honorer des achats à 2 800 FCFA devenus non rentables, fèves immobilisées bord champ, coopératives asphyxiées. L'État a dû intervenir directement, rachetant environ 123 000 tonnes de fèves résiduelles pour tenir l'engagement de prix.

 

C'est autour de cette opération que se noue le contentieux. Le SYNAP-CI dénonce une gestion opaque de l'enveloppe mobilisée et réclame la publication de la liste des bénéficiaires, sans l'avoir obtenue à ce jour selon lui. De nombreux producteurs affirment détenir encore des reçus de collecte non honorés. Dans une filière où la confiance repose entièrement sur la certitude d'être payé au prix affiché, un reçu impayé vaut démonstration que le système ne tient plus.

 

La crise a par ailleurs redistribué les cartes institutionnelles. L'Organisation interprofessionnelle agricole (OIA) café-cacao, présidée par Siaka Diakité et reconnue par décret le 3 décembre 2025, a été progressivement dessaisie de la gestion des stocks résiduels au profit du Conseil du Café-Cacao, sur fond d'accusations de manque de transparence. Le 12 septembre à Divo, l'OIA a appelé les producteurs à ne pas suivre les mots d'ordre de grève — une sortie que le SYNAP-CI lit comme une instrumentalisation par le régulateur. « Ce sont des propos [utilisés] par des apprentis politiciens. Le cacao n'a pas de coloration politique », rétorque Koné Moussa. Deux organisations censées représenter les mêmes producteurs s'affrontent désormais publiquement sur la conduite à tenir : c'est le signe d'une représentation professionnelle fracturée, au pire moment.

 

Traçabilité : l'outil de transparence soupçonné de servir la fraude

 

Le volet le plus explosif de la conférence de presse concerne la carte de producteur, dont l'usage est devenu obligatoire le 1er septembre 2026 dans le cadre du Système national de traçabilité — dispositif conçu pour répondre aux exigences européennes de non-déforestation et pour sécuriser l'identification des planteurs.

 

Selon le président du SYNAP-CI, l'outil serait détourné : les données associées aux cartes seraient mises à disposition d'acheteurs afin de faire passer d'anciens stocks non tracés pour des récoltes fraîches. « On prend l'information qui est dans les bases de données, on la met à la disposition [d'acheteurs], et puis ils vont blanchir les chargements pour pouvoir faire venir [le cacao] au port », affirme-t-il, citant le cas d'un exportateur de San-Pédro qui aurait reçu trente camions en une journée malgré le mot d'ordre. Il dit détenir des reçus de producteurs et avoir saisi des avocats en vue d'une constitution de partie civile.

 

Ces allégations n'ont pu être vérifiées de manière indépendante et n'ont fait l'objet d'aucune réaction du Conseil du Café-Cacao à l'heure de la publication. Elles sont rapportées sous la seule responsabilité de leur auteur. Leur portée potentielle dépasse toutefois le cadre national : si un mécanisme de traçabilité venait à être utilisé pour légitimer des flux non tracés, c'est la crédibilité de la conformité ivoirienne au règlement européen sur la déforestation qui serait exposée — sur le marché qui absorbe la majorité des fèves ivoiriennes.

 

Ce qui se joue désormais

 

À court terme, l'enjeu est celui de la mobilisation réelle. Le SYNAP-CI affirme que l'acheminement vers les ports est déjà interrompu — « Le port de San-Pédro et celui d'Abidjan sont vides » —, mais le syndicat n'est pas seul à représenter les 800 000 à 900 000 producteurs recensés, et l'OIA appelle au contraire à la reprise. La capacité du mot d'ordre à tenir au-delà de quelques jours, en début de campagne, quand les planteurs ont besoin de liquidités immédiates, reste la véritable inconnue.

 

À moyen terme, deux risques pèsent. Le premier est la fuite transfrontalière : un écart de 900 FCFA avec le Ghana constitue une incitation mécanique à la contrebande, susceptible de priver le circuit officiel de volumes et, par ricochet, de fragiliser les recettes qui financeront le prix de la campagne suivante. Le second est budgétaire : chaque intervention de l'État pour tenir un prix que le marché ne finance plus creuse un déficit qui devra être comblé, in fine, par les campagnes à venir.

 

Mais la question de fond est structurelle, et elle survivra au départ ou au maintien de Koné Brahima Yves. Le PVAM a été conçu dans un monde où le cacao oscillait entre 1 500 et 3 500 dollars la tonne. Il vient d'affronter un cycle qui l'a conduit de 13 000 dollars à moins de 3 000, puis de nouveau à plus de 6 500, en moins de deux ans. Un mécanisme de lissage calibré pour des vagues affronte désormais des lames de fond. Il continue de faire ce pour quoi il a été conçu — mais l'écart entre le prix qu'il produit et celui qu'affiche le marché est devenu politiquement insoutenable.

 

Ni le ministère de l'Agriculture et du Développement rural, ni le Conseil du Café-Cacao n'avaient réagi publiquement à l'annonce du SYNAP-CI à l'heure de la publication. Obtenir la tête d'un directeur général serait, pour le syndicat, une victoire. Elle ne changerait pas d'un franc le prix bord champ de la campagne 2027-2028, déjà largement écrit dans les adjudications en cours.