L’Afrique tente de changer d’échelle dans le financement de son adaptation climatique. Africa Finance Corporation et la Banque de développement de l’Afrique australe viennent de franchir un cap en consolidant le Fonds pour des infrastructures résilientes au climat (ICRF), un véhicule de 750 millions de dollars conçu pour attirer des capitaux privés vers un segment historiquement sous-financé : l’adaptation.
L’ambition est
claire : faire de la résilience climatique des infrastructures une classe
d’actifs investissable, avec un effet de levier attendu pouvant atteindre 3,7
milliards de dollars. Une promesse qui reste, à ce stade, autant financière que
politique.
Une réponse à un
déficit structurel de financement
Le constat est
documenté, mais rarement traité à cette échelle. Le continent africain perd
chaque année entre 2 % et 5 % de son PIB sous l’effet des chocs climatiques,
alors que les besoins d’adaptation sont estimés jusqu’à 50 milliards de dollars
par an.
Face à cette
équation, l’ICRF, piloté par AFC Capital Partners, se positionne comme un
instrument de marché visant à internaliser le risque climatique dès la phase de
conception des projets.
“Le continent ne
peut plus se permettre de construire des infrastructures qui ne résistent pas
aux chocs climatiques”, insiste Samaila Zubairu, qui voit dans ce fonds une
tentative de corriger un biais structurel : celui d’un sous-investissement
chronique dans la prévention.
Le pari du
“blended finance” pour débloquer le capital privé
Le cœur du
dispositif repose sur une architecture de finance mixte, combinant capitaux
concessionnels et commerciaux. Objectif : améliorer le profil risque-rendement
des projets et attirer des investisseurs institutionnels encore largement
absents du segment de l’adaptation.
Dans cette
mécanique, le Fonds vert pour le climat joue un rôle pivot, notamment via des
apports en capital de première perte et un appui technique à l’évaluation des
risques climatiques. Une approche conçue pour “dérisquer” des investissements
que le marché juge encore trop incertains.
Le fonds a déjà
sécurisé des engagements significatifs, dont 253 millions de dollars du GCF —
son plus important investissement en actions en Afrique à ce jour — ainsi que
la participation d’institutions comme la Banque européenne d’investissement ou
la Nigeria Sovereign Investment Authority.
Le montant précis
de l’engagement de la DBSA n’a toutefois pas été rendu public, un flou qui
illustre les limites de transparence encore fréquentes dans ce type de
structuration.
Des secteurs
critiques… mais un pipeline encore à éprouver
L’ICRF cible une
dizaine de projets d’infrastructures répartis sur des secteurs à forte
intensité systémique : énergie, transport, logistique, numérique et industrie.
L’enjeu est double
:
“Aucune
institution ne peut, seule, répondre à l’ampleur du défi climatique”, rappelle
Boitumelo Mosako, soulignant la nécessité de mutualiser capital et expertise.
Reste une inconnue
majeure : la capacité du fonds à constituer rapidement un pipeline de projets
bancables, dans des environnements réglementaires et opérationnels souvent
instables.
Une tentative de
structuration d’un marché encore embryonnaire
Au-delà de l’effet
d’annonce, l’ICRF s’inscrit dans une dynamique plus large : celle de la financiarisation
progressive de l’adaptation climatique.
Jusqu’ici,
l’essentiel des flux climatiques en Afrique s’est concentré sur l’atténuation
(notamment les énergies renouvelables), laissant l’adaptation en retrait faute
de modèles économiques clairs.
Le pari de l’AFC
et de ses partenaires est donc ambitieux : transformer un impératif de
résilience en opportunité d’investissement structurée.
Entre innovation
financière et recyclage de modèles existants
La vraie question
reste ouverte.
L’ICRF marque-t-il
une rupture — en créant un véritable marché de l’adaptation — ou s’inscrit-il
dans une logique déjà connue, celle de véhicules de financement hybrides
reconfigurés sous un prisme climatique ?
Pour l’heure, la
réponse dépendra moins de l’ingénierie financière que de l’exécution :
Si ces conditions
sont réunies, le fonds pourrait servir de référence pour le continent. Dans le
cas contraire, il risque de rejoindre la longue liste des initiatives bien
structurées… mais insuffisamment transformatrices.
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