De Dar es Salaam à Addis-Abeba, en passant par Kampala, Aliko Dangote multiplie les offensives industrielles en Afrique de l’Est. Derrière cette séquence diplomatique inhabituelle se dessine peut-être quelque chose de plus profond : l’émergence progressive d’un capitalisme africain transnational capable d’influencer les stratégies économiques des États eux-mêmes.
Pendant longtemps, les
grands projets industriels africains portaient presque toujours des signatures
étrangères. Les ports sortaient de terre avec des financements chinois, les
mines étaient exploitées par des groupes occidentaux, les infrastructures énergétiques
dépendaient de consortiums internationaux et les chaînes de valeur agricoles
restaient largement contrôlées depuis l’extérieur du continent.
Mais depuis quelques
années, une autre dynamique s’installe silencieusement. Une génération de
groupes africains commence à changer d’échelle, à traverser les frontières
régionales et à investir avec une ambition continentale. Et cette mutation
trouve aujourd’hui en Aliko Dangote son incarnation la plus spectaculaire.
En l’espace de quelques jours, le milliardaire nigérian a été reçu successivement par Samia Suluhu Hassan en Tanzanie, par Abiy Ahmed en Éthiopie et par Yoweri Museveni en Ouganda. Une tournée qui ressemble moins à une série de visites d’affaires qu’à une séquence géoéconomique soigneusement observée par les capitales africaines.
À Dar es Salaam, la
présidence tanzanienne a rappelé le rôle joué par Dangote Cement dans
l’économie locale, notamment à travers son usine de Mtwara. En Éthiopie,
Dangote a annoncé porter son investissement industriel à plus de 4 milliards de
dollars autour d’un vaste complexe d’engrais intégrant pipeline, centrale
électrique et unités de transformation. À Kampala, la discussion avec Museveni
a pris une tournure plus stratégique encore : celle d’une éventuelle raffinerie
régionale est-africaine.
Le signal est fort. Les
États africains ne cherchent plus seulement des investisseurs. Ils cherchent
désormais des acteurs capables de construire des écosystèmes industriels
complets.
Car derrière ces projets
se jouent deux grandes batailles économiques du continent : la sécurité
énergétique et la sécurité alimentaire.
La question énergétique
est devenue centrale depuis les chocs successifs provoqués par les tensions
géopolitiques mondiales, la volatilité des prix du pétrole et les fragilités
logistiques internationales. Pour de nombreux gouvernements africains, continuer
à exporter du brut tout en important massivement des carburants raffinés
apparaît désormais comme une aberration économique autant qu’une vulnérabilité
stratégique.
Le discours de Yoweri
Museveni s’inscrit précisément dans cette logique. Depuis plusieurs années,
Kampala défend l’idée d’une transformation locale des hydrocarbures avant
exportation. Le modèle de la méga-raffinerie de Lekki au Nigéria devient ainsi
une référence potentielle pour d’autres régions africaines cherchant à réduire
leur dépendance énergétique.
L’autre front
stratégique concerne l’agriculture. L’Afrique reste fortement dépendante des
importations d’engrais, alors même que le continent possède un immense
potentiel agricole. Dans ce contexte, le projet éthiopien de Dangote dépasse
largement la simple logique industrielle. Il touche directement à la
souveraineté alimentaire.
Produire localement des
engrais, sécuriser les chaînes d’approvisionnement agricoles et réduire la
facture des importations deviennent des priorités politiques majeures pour des
États confrontés à la pression démographique, aux tensions inflationnistes et
aux risques climatiques.
Cette montée en
puissance de groupes industriels africains traduit aussi une évolution plus
profonde du capitalisme continental.
Pendant des décennies,
les grandes fortunes africaines étaient souvent liées au commerce, aux
importations ou aux ressources extractives. Désormais, une nouvelle génération
d’acteurs cherche à contrôler des infrastructures lourdes, des chaînes de
transformation et des plateformes régionales.
Autour de Dangote,
plusieurs groupes participent à cette recomposition silencieuse.
Au Nigéria, Abdul Samad
Rabiu et BUA Group accélèrent dans le ciment, l’agro-industrie et les
infrastructures. En Afrique du Sud, Patrice Motsepe continue d’étendre son
influence dans les mines, l’énergie et la finance. Strive Masiyiwa a, lui, bâti
un empire technologique et télécom qui a contribué à transformer la
connectivité numérique africaine.
Des groupes comme MTN
Group jouent désormais un rôle structurant dans l’inclusion financière via le
mobile money. OCP Group s’impose progressivement comme un acteur stratégique de
la diplomatie agricole africaine grâce aux engrais. Quant à Ethiopian Airlines,
la compagnie est devenue l’un des rares exemples africains d’intégration
logistique continentale réussie à grande échelle.
Ces groupes n’ont
évidemment ni la puissance financière des multinationales américaines, ni la
capacité industrielle de la Chine. Mais ils possèdent un avantage stratégique
majeur : ils comprennent les réalités africaines, les contraintes politiques
locales, les infrastructures incomplètes, les risques de change et les logiques
régionales du continent.
Surtout, ils participent
progressivement à la circulation du capital africain à l’intérieur même de
l’Afrique — une dynamique encore faible, mais essentielle pour donner un
contenu concret à la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf).
Reste une question
centrale : ces nouveaux empires industriels africains pourront-ils réellement
transformer les économies du continent, ou reproduiront-ils simplement des
logiques de concentration et de dépendance à une autre échelle ?
Car l’émergence de
champions panafricains pose aussi des défis. Concentration du pouvoir
économique, proximité avec les États, concurrence limitée dans certains
secteurs, dépendance aux faveurs politiques ou encore fragilité des marchés
financiers africains : les risques existent bel et bien.
Mais malgré ces limites,
quelque chose change.
Pour la première fois
depuis longtemps, des groupes africains ne se contentent plus d’exploiter le
continent ou d’y distribuer des produits importés. Ils cherchent à y bâtir des
chaînes industrielles, des infrastructures énergétiques, des réseaux logistiques
et des capacités de transformation capables de remodeler les équilibres
économiques régionaux.
Et si cette dynamique se
confirme, alors la tournée est-africaine d’Aliko Dangote apparaîtra peut-être,
avec le recul, comme l’un des symboles d’une nouvelle phase du capitalisme
africain : plus industriel, plus intégré, plus ambitieux — et surtout de plus
en plus africain.
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