Trois ans après l’une des plus graves crises macroéconomiques de son histoire récente, le Ghana commence à sortir du régime d’urgence financière. Dans un communiqué publié ce vendredi 15 mai, les services du Fonds monétaire international ont validé le dernier examen du programme de Facilité élargie de crédit accordé au pays et ouvert la voie à un nouvel Instrument de coordination des politiques de 36 mois. Derrière cette transition technique se joue en réalité une question beaucoup plus profonde : le Ghana peut-il enfin rompre avec son cycle historique de crises budgétaires, d’endettement excessif et de retours répétés sous assistance du FMI ?
Le ton du FMI a changé.
À Accra, les discussions
menées du 29 avril au 15 mai ne ressemblaient plus à celles d’un pays au bord
de l’effondrement financier. Le Fonds ne parle plus d’urgence, de stabilisation
immédiate ou de risque systémique. Il parle désormais de consolidation, de
résilience et de crédibilité des politiques publiques.
Pour le Ghana, ce
glissement lexical est loin d’être anodin.
En 2022, l’économie
ghanéenne s’était retrouvée au cœur de la crise africaine de la dette
souveraine : inflation supérieure à 50%, effondrement du cedi, explosion du
coût de la dette, fermeture des marchés internationaux, réserves sous pression
et défaut partiel sur la dette extérieure. La restructuration domestique lancée
dans la foulée avait profondément secoué le système financier local, touchant
banques, fonds de pension et épargnants.
Trois ans plus tard, le
FMI estime que le pays a obtenu des « gains substantiels en matière de
stabilisation ».
L’inflation a fortement
reculé. Les réserves extérieures se sont reconstituées. Le cedi a retrouvé une
partie de sa stabilité. La croissance économique a dépassé les prévisions en
2025, portée notamment par des recettes d’exportation d’or exceptionnellement
élevées. Selon le Fonds, l’excédent primaire a même dépassé les objectifs du
programme l’an dernier, tandis que le ratio d’endettement public a commencé à
refluer.
Plus important encore :
les investisseurs reviennent progressivement.
Le FMI souligne que la
reprise réussie des émissions domestiques de bons du Trésor en début d’année
témoigne d’un retour progressif de la confiance des marchés après la
restructuration de la dette intérieure, pourtant considérée il y a encore peu
comme un traumatisme financier majeur pour l’économie locale.
Le Ghana
sort du mode “sauvetage”
Le véritable tournant
annoncé vendredi ne réside pourtant pas uniquement dans les performances
macroéconomiques.
Il se trouve dans
l’évolution même de la relation entre Accra et le FMI.
Les autorités ghanéennes
et les services du Fonds sont parvenus à un accord au niveau technique sur un
Instrument de coordination des politiques (ICP) non financier de 36 mois. Concrètement,
le Ghana entre progressivement dans une phase post-programme.
Le message implicite du
FMI est clair : le pays n’a plus besoin d’un soutien massif d’urgence pour
éviter une crise immédiate de liquidité. En revanche, il reste nécessaire de
maintenir une surveillance étroite afin d’éviter le retour des déséquilibres qui
ont conduit à l’effondrement de 2022.
Cette distinction est
fondamentale.
Le Ghana passe ainsi
d’une logique de sauvetage financier à une logique de crédibilité
institutionnelle. Le FMI veut désormais accompagner les réformes, surveiller la
discipline budgétaire et sécuriser la trajectoire de dette plutôt que financer
une économie en détresse immédiate.
Pour les marchés
internationaux, ce signal compte énormément.
Accra prépare
progressivement son retour post-default vers les marchés financiers
internationaux. Mais ce retour dépendra de la capacité du pays à convaincre
durablement les investisseurs qu’il ne retombera pas dans les dérives
budgétaires passées.
Or c’est précisément là
que le défi devient politique.
Le FMI
desserre légèrement l’étau budgétaire
Le communiqué du FMI
contient une autre évolution majeure : le Fonds accepte désormais une réduction
progressive de l’excédent primaire jusqu’à 0,5% du PIB à partir de 2027.
Ce point peut sembler
technique. Il est en réalité hautement stratégique.
Pendant toute la phase
de stabilisation, le Ghana a été soumis à une austérité budgétaire extrêmement
sévère afin de restaurer la viabilité de sa dette. Réduction des dépenses
publiques, pression fiscale accrue, restructuration de la dette domestique : l’ajustement
a été brutal socialement et politiquement.
Le FMI reconnaît
désormais que l’amélioration de la trajectoire de la dette permet de dégager
une certaine marge budgétaire pour :
Autrement dit, Accra
récupère progressivement un peu d’oxygène budgétaire.
Mais cette flexibilité
reste strictement encadrée.
Le Fonds conditionne
explicitement cette marge retrouvée à une gestion beaucoup plus rigoureuse des
finances publiques, au renforcement de la transparence budgétaire et à la
réduction des risques liés aux engagements hors bilan de l’État.
En filigrane, le FMI
cherche surtout à empêcher le retour des cycles préélectoraux expansionnistes
qui ont historiquement fragilisé les équilibres macroéconomiques du pays.
Car derrière les
chiffres positifs, le coût politique de l’ajustement reste considérable.
La restructuration de la
dette domestique a fortement affecté les détenteurs locaux d’obligations
publiques. Le pouvoir d’achat a été érodé par l’inflation. Les tensions
sociales liées au coût de la vie restent sensibles. Et dans un pays habitué à
une compétition politique intense, la tentation de relancer massivement la
dépense publique pourrait rapidement réapparaître.
ECG, Cocobod
et Banque du Ghana : les bombes budgétaires toujours actives
Le FMI identifie
d’ailleurs très clairement les principaux foyers de vulnérabilité qui
continuent de menacer l’économie ghanéenne.
Le premier concerne le
secteur énergétique.
L’institution appelle à
accélérer les réformes de la Compagnie d’électricité du Ghana (ECG), confrontée
à des pertes importantes liées aux faiblesses du recouvrement, aux pertes
techniques et aux difficultés de paiement. Derrière ce dossier se cache un problème
structurel classique dans plusieurs économies africaines : des entreprises
publiques accumulant déficits implicites, arriérés et subventions cachées qui
finissent par fragiliser l’ensemble des finances publiques.
Le FMI pousse notamment
à une implication accrue du secteur privé dans la distribution d’électricité, à
un renforcement de la discipline de paiement et à une réduction des coûts de
production.
Même diagnostic dans la
filière cacao.
Malgré certaines mesures
correctives récentes, le Fonds estime que Cocobod demeure vulnérable
financièrement. L’institution plaide pour des ajustements plus fréquents des
prix payés aux producteurs, une rationalisation des coûts et une réforme plus
profonde du modèle économique de l’organisme public chargé du cacao.
Autre sujet sensible :
les activités quasi budgétaires de la Banque du Ghana.
Le FMI pointe notamment
les pertes liées au Domestic Gold Purchase Programme (DGPP), un programme
d’achat domestique d’or destiné à soutenir les réserves de change du pays. Le
Fonds craint que ce type d’opérations ne fragilise le bilan de la banque centrale
et ne recrée des risques budgétaires indirects.
Le message est limpide :
la prochaine crise ghanéenne pourrait moins venir d’un choc externe brutal que
de passifs cachés accumulés dans les entreprises publiques et les structures
parapubliques.
Un
laboratoire africain de sortie de crise souveraine
Au-delà du cas ghanéen,
le FMI semble observer le pays comme un véritable test continental.
Le Ghana fait
aujourd’hui partie des premiers États africains à tenter une sortie ordonnée
d’une crise de dette souveraine dans un contexte mondial marqué par des taux
élevés, une forte volatilité financière et des tensions géopolitiques
persistantes.
Le pays a réussi à
éviter l’effondrement macroéconomique. Mais le plus difficile commence
probablement maintenant.
Car stabiliser une
économie sous assistance financière internationale est une chose. Transformer
cette stabilisation en discipline institutionnelle durable en est une autre.
Et c’est précisément sur
ce terrain que se jouera la crédibilité future du Ghana.
Après avoir gagné du
temps grâce au FMI et à la restructuration de sa dette, Accra doit désormais
démontrer qu’une économie africaine peut sortir durablement d’un cycle de crise
sans retomber quelques années plus tard dans les déficits excessifs, l’explosion
de la dette et un nouveau programme d’ajustement.
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