En Afrique de l’Est, les ports ne sont plus de simples infrastructures de commerce. Ils sont devenus des instruments de souveraineté économique, des plateformes de capture de valeur et, surtout, des points de contrôle des corridors qui irriguent tout l’hinterland régional.
Dans cette équation
stratégique, trois infrastructures dessinent aujourd’hui une ligne de fracture
: le port de Dar es Salaam, celui de Mombasa, et le projet de Bagamoyo, en
Tanzanie, longtemps gelé, désormais progressivement relancé.
Dar es
Salaam : un hub vital arrivé à ses limites
Le port de Port de Dar
es Salaam reste aujourd’hui l’un des poumons économiques de la Tanzanie. Il
structure une grande partie des échanges vers la Zambie, le Rwanda, le Burundi
et l’est de la République démocratique du Congo.
Mais son rôle de hub
régional est désormais rattrapé par une contrainte physique simple : la
saturation.
Les volumes traités ont
fortement augmenté au cours des dernières années, portés par la croissance du
commerce régional et la montée des importations industrielles et énergétiques.
Résultat : congestion chronique, temps d’attente élevés, pression sur les
chaînes logistiques terrestres.
Dans les faits, Dar es
Salaam n’est plus un port en déficit de demande. C’est un port en déficit de
capacité.
Mombasa : le
hub historique sous pression concurrentielle
De l’autre côté du
corridor, le port de Port de Mombasa demeure le centre de gravité logistique de
l’Afrique de l’Est.
Il traite une part
importante du commerce kenyan, mais surtout des flux destinés à l’Ouganda, au
Sud-Soudan et à une partie de l’est congolais. Son avantage repose sur trois
piliers : l’antériorité, l’intégration logistique et la densité des corridors
terrestres.
En volume, Mombasa et
Dar es Salaam évoluent dans des ordres de grandeur comparables, chacun traitant
plusieurs millions de conteneurs EVP (TEU) par an selon les cycles économiques
et les capacités opérationnelles.
Mais ce leadership
régional n’est plus incontesté.
Mombasa fait face à deux
tensions structurelles :
Le port reste dominant,
mais il n’est plus seul.
Bagamoyo :
le projet qui veut changer d’échelle
C’est dans ce contexte
qu’émerge (ou plutôt réémerge) le projet de Port de Bagamoyo.
Pensé dès l’origine
comme un méga-hub en eau profonde, Bagamoyo n’est pas conçu comme une extension
de capacité. Il est pensé comme une rupture de modèle.
L’ambition affichée est
claire : créer une infrastructure capable d’accueillir des navires de très
grande capacité, tout en intégrant une zone industrielle et logistique destinée
à capter la valeur au-delà du simple transit portuaire.
À terme, les projections
évoquent une capacité potentielle pouvant atteindre plusieurs dizaines de
millions de conteneurs EVP par an. Un ordre de grandeur qui placerait Bagamoyo
dans une catégorie radicalement différente des ports actuels de la région.
Mais cette ambition doit
être lue avec prudence : le projet a connu une trajectoire heurtée, marquée par
des blocages contractuels, des renégociations et une remise à plat des
partenariats initiaux.
Trois ports,
trois temporalités économiques
La dynamique régionale
peut se lire comme une superposition de temporalités plutôt qu’une simple
concurrence.
Autrement dit, il ne
s’agit pas d’une guerre à armes égales. Il s’agit d’un décalage entre un
système déjà en exploitation et un projet en montée en puissance.
Le vrai
enjeu : les corridors plus que les quais
Réduire cette
compétition aux ports serait une erreur d’analyse.
Le centre de gravité
réel se situe dans les corridors logistiques reliant les façades maritimes aux
économies enclavées :
Ces économies dépendent
fortement du coût final de transit : frais portuaires, délais douaniers,
qualité des infrastructures ferroviaires et routières.
Dans cette logique, le
port n’est qu’un maillon. Le véritable enjeu est la maîtrise de la chaîne
logistique complète.
Une
compétition désormais géo-économique
La montée en puissance
de Bagamoyo reconfigure également les équilibres politiques régionaux.
La Tanzanie cherche à
réduire sa dépendance à Dar es Salaam tout en captant une part plus importante
des flux régionaux aujourd’hui partagés avec le Kenya. Le Kenya, de son côté,
défend la centralité de Mombasa dans l’architecture logistique est-africaine.
Cette compétition ne se
joue pas uniquement sur les infrastructures, mais aussi sur :
Une région
en transition de modèle logistique
L’Afrique de l’Est n’est
pas simplement en train d’ajouter des capacités portuaires. Elle est en train
de redéfinir sa géographie économique.
Dans ce paysage :
Mais une réalité demeure
: dans les infrastructures portuaires, les ambitions ne suffisent pas. Ce sont
les financements sécurisés, la gouvernance des projets et la qualité
d’exécution qui déterminent, in fine, les centres de gravité économiques de
demain.
Et en Afrique de l’Est,
cette bataille-là est encore loin d’être tranchée.
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