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  • 30/04/2026

Éthiopie : La croissance à 10% face à l’épreuve du réel budgétaire

Croissance à deux chiffres, inflation en recul, exportations en forte hausse : à mi-parcours de son exercice 2025/2026, l’Éthiopie affiche des indicateurs impressionnants. Mais derrière cette dynamique, les déséquilibres persistent et posent une question plus inconfortable : jusqu’où Addis-Abeba peut-elle soutenir son expansion sans fragiliser sa stabilité ?

 

Il existe, dans toute trajectoire de réforme économique, un moment particulier où les chiffres commencent à rassurer — parfois un peu trop.

 

L’Éthiopie semble s’en approcher.

 

À mi-année budgétaire, les données publiées par le gouvernement dessinent un tableau séduisant : une croissance proche de 10%, une inflation en net repli, et un secteur extérieur en redressement. Pour les autorités, ces résultats valident une série de réformes engagées à marche forcée — ajustement du taux de change, resserrement des politiques macroéconomiques, et tentative de rationalisation budgétaire.

Mais à y regarder de plus près, la réalité est plus nuancée.

 

Une croissance rapide… mais encore sous perfusion

 

Peu d’économies aujourd’hui peuvent rivaliser avec le rythme éthiopien. Tirée par l’agriculture, la construction, l’industrie et les activités extractives, la croissance dépasse largement la moyenne africaine.

 

Le secteur extérieur, longtemps point faible structurel, montre des signes d’amélioration. Les exportations progressent fortement, portées notamment par l’or et par une meilleure formalisation des flux commerciaux.

 

Au cœur de ce basculement : la réforme du taux de change. En réduisant l’écart entre marché officiel et marché parallèle, elle a restauré des incitations à exporter et limité certaines distorsions.

 

Mais cette dynamique soulève une question centrale : quelle est la qualité de cette croissance ?

 

Une part importante repose encore sur l’investissement public et sur des facteurs exogènes, notamment les prix des matières premières. Autrement dit, la performance actuelle tient autant à des choix politiques qu’à une transformation structurelle profonde — et cette distinction est loin d’être anodine.

 

Un déficit qui s’installe

 

Côté finances publiques, l’équation est plus tendue.

 

Les recettes progressent nettement et atteignent environ la moitié des objectifs annuels à mi-parcours. Mais les dépenses continuent de croître plus rapidement, creusant un déficit budgétaire qui s’installe dans le paysage.

 

À ce stade, rien d’exceptionnel pour une économie en phase d’investissement massif. Mais tout dépend de la structure de ces dépenses.

 

Or, les dépenses courantes — salaires, subventions, programmes sociaux — restent dominantes. Elles répondent à des impératifs politiques et sociaux immédiats, mais limitent la marge de manœuvre budgétaire.

 

Parallèlement, l’investissement public demeure soutenu, notamment dans les infrastructures de transport et les secteurs productifs.

 

L’État éthiopien tente ainsi de financer simultanément la stabilité sociale et la transformation économique. Une stratégie cohérente, mais coûteuse — et difficile à maintenir dans la durée.

 

Des recettes en hausse, mais encore fragiles

 

Sur le front fiscal, les progrès sont réels.

 

Les recettes fiscales enregistrent une forte progression, soutenue par des réformes visant à améliorer la collecte et à élargir l’assiette. Les nouvelles modalités de paiement de l’impôt sur les sociétés, notamment, ont permis de lisser et d’accélérer les encaissements.

 

Le renforcement des recettes liées au commerce extérieur confirme également l’impact des réformes du secteur externe.

Mais ces avancées ont leurs limites.

 

Les taxes indirectes domestiques restent en retrait, révélant des fragilités persistantes dans la taxation de la consommation et dans la capacité administrative. Plus largement, la question de la soutenabilité se pose : une forte croissance des recettes peut difficilement être maintenue sans une formalisation plus profonde de l’économie.

 

Des déséquilibres externes persistants

 

L’amélioration des exportations ne suffit pas à corriger les déséquilibres.

 

Les importations continuent d’augmenter, portées par les besoins d’investissement et la dépendance aux intrants étrangers. Résultat : le déficit commercial se creuse légèrement.

 

Ce schéma est classique dans les économies en transformation. Mais il souligne une réalité : l’Éthiopie reste dépendante de financements extérieurs et exposée aux conditions internationales.

 

La transition est engagée, mais elle est loin d’être achevée.

 

Une trajectoire sous contrainte

 

Le véritable défi pour Addis-Abeba n’est pas de choisir entre croissance et stabilité, mais de maintenir les deux dans un environnement de plus en plus contraint.

 

Un resserrement budgétaire trop brutal risquerait de freiner la dynamique économique. À l’inverse, la persistance de déficits élevés pourrait entamer la crédibilité macroéconomique du pays.

 

L’équilibre est étroit.

 

Il reposera sur une séquence délicate : améliorer la mobilisation des recettes sans étouffer le secteur privé, rationaliser les dépenses sans compromettre l’investissement, et maintenir la confiance des partenaires internationaux.

 

Un test grandeur nature pour le continent

 

Au-delà du cas éthiopien, une tendance plus large se dessine en Afrique.

 

Plusieurs économies cherchent à sortir d’un modèle fondé sur l’endettement externe pour construire une croissance davantage financée par des ressources internes et adossée à des réformes structurelles.

 

L’Éthiopie avance plus vite que beaucoup d’autres. Mais cette vitesse même en fait un cas d’école — et un test.

 

Pour l’instant, les indicateurs plaident en sa faveur.

 

Reste à savoir si cette dynamique résistera à l’épreuve du temps.

 

Car en économie, la croissance impressionne toujours.
La stabilité, elle, se mérite.