Croissance à deux chiffres, inflation en recul, exportations en forte hausse : à mi-parcours de son exercice 2025/2026, l’Éthiopie affiche des indicateurs impressionnants. Mais derrière cette dynamique, les déséquilibres persistent et posent une question plus inconfortable : jusqu’où Addis-Abeba peut-elle soutenir son expansion sans fragiliser sa stabilité ?
Il existe, dans toute trajectoire de réforme
économique, un moment particulier où les chiffres commencent à rassurer —
parfois un peu trop.
L’Éthiopie semble s’en approcher.
À mi-année budgétaire, les données publiées par le
gouvernement dessinent un tableau séduisant : une croissance proche de 10%, une
inflation en net repli, et un secteur extérieur en redressement. Pour les
autorités, ces résultats valident une série de réformes engagées à marche
forcée — ajustement du taux de change, resserrement des politiques
macroéconomiques, et tentative de rationalisation budgétaire.
Mais à y regarder de plus près, la réalité est plus
nuancée.
Une croissance rapide… mais encore sous
perfusion
Peu d’économies aujourd’hui peuvent rivaliser avec le
rythme éthiopien. Tirée par l’agriculture, la construction, l’industrie et les
activités extractives, la croissance dépasse largement la moyenne africaine.
Le secteur extérieur, longtemps point faible
structurel, montre des signes d’amélioration. Les exportations progressent
fortement, portées notamment par l’or et par une meilleure formalisation des
flux commerciaux.
Au cœur de ce basculement : la réforme du taux de
change. En réduisant l’écart entre marché officiel et marché parallèle, elle a
restauré des incitations à exporter et limité certaines distorsions.
Mais cette dynamique soulève une question centrale :
quelle est la qualité de cette croissance ?
Une part importante repose encore sur l’investissement
public et sur des facteurs exogènes, notamment les prix des matières premières.
Autrement dit, la performance actuelle tient autant à des choix politiques qu’à
une transformation structurelle profonde — et cette distinction est loin d’être
anodine.
Un déficit qui s’installe
Côté finances publiques, l’équation est plus tendue.
Les recettes progressent nettement et atteignent
environ la moitié des objectifs annuels à mi-parcours. Mais les dépenses
continuent de croître plus rapidement, creusant un déficit budgétaire qui
s’installe dans le paysage.
À ce stade, rien d’exceptionnel pour une économie en
phase d’investissement massif. Mais tout dépend de la structure de ces
dépenses.
Or, les dépenses courantes — salaires, subventions,
programmes sociaux — restent dominantes. Elles répondent à des impératifs
politiques et sociaux immédiats, mais limitent la marge de manœuvre budgétaire.
Parallèlement, l’investissement public demeure
soutenu, notamment dans les infrastructures de transport et les secteurs
productifs.
L’État éthiopien tente ainsi de financer simultanément
la stabilité sociale et la transformation économique. Une stratégie cohérente,
mais coûteuse — et difficile à maintenir dans la durée.
Des recettes en hausse, mais encore
fragiles
Sur le front fiscal, les progrès sont réels.
Les recettes fiscales enregistrent une forte
progression, soutenue par des réformes visant à améliorer la collecte et à
élargir l’assiette. Les nouvelles modalités de paiement de l’impôt sur les
sociétés, notamment, ont permis de lisser et d’accélérer les encaissements.
Le renforcement des recettes liées au commerce
extérieur confirme également l’impact des réformes du secteur externe.
Mais ces avancées ont leurs limites.
Les taxes indirectes domestiques restent en retrait,
révélant des fragilités persistantes dans la taxation de la consommation et
dans la capacité administrative. Plus largement, la question de la
soutenabilité se pose : une forte croissance des recettes peut difficilement
être maintenue sans une formalisation plus profonde de l’économie.
Des déséquilibres externes persistants
L’amélioration des exportations ne suffit pas à
corriger les déséquilibres.
Les importations continuent d’augmenter, portées par
les besoins d’investissement et la dépendance aux intrants étrangers. Résultat
: le déficit commercial se creuse légèrement.
Ce schéma est classique dans les économies en
transformation. Mais il souligne une réalité : l’Éthiopie reste dépendante de
financements extérieurs et exposée aux conditions internationales.
La transition est engagée, mais elle est loin d’être
achevée.
Une trajectoire sous contrainte
Le véritable défi pour Addis-Abeba n’est pas de
choisir entre croissance et stabilité, mais de maintenir les deux dans un
environnement de plus en plus contraint.
Un resserrement budgétaire trop brutal risquerait de
freiner la dynamique économique. À l’inverse, la persistance de déficits élevés
pourrait entamer la crédibilité macroéconomique du pays.
L’équilibre est étroit.
Il reposera sur une séquence délicate : améliorer la
mobilisation des recettes sans étouffer le secteur privé, rationaliser les
dépenses sans compromettre l’investissement, et maintenir la confiance des
partenaires internationaux.
Un test grandeur nature pour le continent
Au-delà du cas éthiopien, une tendance plus large se
dessine en Afrique.
Plusieurs économies cherchent à sortir d’un modèle
fondé sur l’endettement externe pour construire une croissance davantage
financée par des ressources internes et adossée à des réformes structurelles.
L’Éthiopie avance plus vite que beaucoup d’autres.
Mais cette vitesse même en fait un cas d’école — et un test.
Pour l’instant, les indicateurs plaident en sa faveur.
Reste à savoir si cette dynamique résistera à
l’épreuve du temps.
Car en économie, la croissance impressionne toujours.
La stabilité, elle, se mérite.
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