En mars 2024, le gouvernement ivoirien a confirmé l'étude de faisabilité d'un fonds souverain qui pourrait être adossé aux recettes du pétrole offshore du bloc CI-101 et aux excédents budgétaires liés au cacao. Le projet, encore sans texte législatif adopté, cristallise un débat fondamental : outil de souveraineté ou vitrine institutionnelle ?
L'économie
ivoirienne en a assez de jouer aux montagnes russes avec les cours du cacao.
L'idée d'un fonds souverain fait son chemin à Abidjan et, plus qu'un simple
outil financier, il s'agit d'une mue stratégique profonde. Mais attention,
entre l'ambition de réussite d'un modèle à la singapourienne et le gouffre
financier de certains voisins, la frontière est d'une finesse redoutable.
Imaginez une Côte
d'Ivoire qui ne tremblerait plus à chaque soubresaut du Terminal de Londres ou
de la bourse de Chicago. C'est la promesse du fonds souverain agissant comme un
stabilisateur contracyclique. Le cacao représente aujourd'hui selon la moyenne
de plusieurs estimations près de 40% des recettes d'exportation du pays et
entre 10 à 15% des recettes fiscales, une dépendance qui suffit à justifier
l'urgence d'un coussin de protection.
Le principe est
vieux comme le monde, mais toujours aussi difficile à tenir pour un responsable
politique : il s'agit d'engranger les surplus des années fastes, qu'ils
proviennent du cacao, du gaz ou du pétrole, non pas pour les dépenser dans
l'immédiat, mais pour bâtir une digue. L'objectif ultime est de ne plus avoir à
mendier des prêts d'urgence à des taux usuriers dès que la conjoncture
internationale se gâte. En clair, il s'agit d'apprendre à l'État à marcher sans
ses béquilles budgétaires habituelles.
Un fonds souverain
n'a pas l'agitation nerveuse d'un fonds de pension privé. Là où la finance
internationale exige un rendement à dix-huit mois, l'État peut se permettre de
se projeter sur vingt ou trente ans : c'est le luxe inestimable du temps long.
Temasek Holdings, le fonds souverain singapourien, est l'exemple qui clôt les
débats, créé en 1974 avec un portefeuille initial de 354 millions de dollars,
il pèse aujourd'hui plus de 280 milliards.
Sa clé de succès
n'est pas mystérieuse : un conseil d'administration formellement indépendant du
gouvernement, un mandat commercial explicite soumis aux mêmes règles qu'un
investisseur privé, et des comptes publiés annuellement sans filtre politique.
La question que doit se poser Abidjan est précise : est-on prêt à accepter
cette discipline-là, ou cherche-t-on simplement une enveloppe avec un beau nom
?
Ce capital devient
alors un bras armé pour les secteurs que le privé délaisse souvent, car jugés
trop risqués ou trop lents à fructifier. On pense ici à la transformation
locale, car on ne peut plus se contenter d'exporter des fèves brutes : le fonds
doit être le levier de financement d'une agro-industrie lourde. Il en va de
même pour les infrastructures critiques comme l'énergie, le numérique ou la
logistique, qui ne sont pas des dépenses mais des multiplicateurs de richesse.
Enfin, il y a le pari technologique, plutôt que de laisser les capitaux
californiens rafler la mise, le fonds pourrait injecter des ressources dans les
pépites de la tech africaine.
Aujourd'hui,
l'épargne publique dort trop souvent dans des actifs dits sûrs, comme les bons
du Trésor étrangers, qui ne rapportent quasiment rien et se font grignoter par
l'inflation. Les réserves de change ivoiriennes, gérées en partie via la BCEAO,
seraient autour d’environ 6,5 milliards de dollars fin 2023, et placées en bons
du Trésor occidentaux, elles auraient généré un rendement réel négatif sur les
cinq dernières années, l'inflation ayant systématiquement dépassé les taux
servis.
Créer un fonds
souverain, c'est accepter de piloter son destin financier. En diversifiant vers
le capital-investissement ou les énergies renouvelables, on améliore le couple
rendement-risque du patrimoine national. Chaque point de pourcentage gagné
représente des écoles et des hôpitaux financés demain sans avoir à alourdir la
dette.
Cependant, il faut regarder la réalité en face. En cinquante ans de métier, j'en ai vu passer des fonds de développement transformés en tiroirs-caisses pour financer des campagnes électorales ou des nominations clientélistes dans certains pays du Sud rapporte un expert indépendant. Le risque n'est pas seulement financier, il est moral.
L'ombre du
scandale 1MDB en Malaisie plane comme un avertissement universel : des
milliards de dollars détournés, un système de corruption mondialisé et une
économie nationale balafrée par une gestion opaque. Ce sont 4,5 milliards de
dollars qui ont été détournés sur une décennie, avec la complicité
d'établissements financiers de premier rang comme Goldman Sachs, condamné à
restituer 3,9 milliards de dollars, le tout sous le regard aveugle d'un conseil
de surveillance domestiqué.
Ce désastre
rappelle qu'un fonds sans une étanchéité absolue entre le politique et le
gestionnaire est une bombe à retardement. Plus près d'Abidjan, le Fonds de
Développement Minier de Guinée et certaines structures angolaises ont montré
comment l'absence de séparation entre exécutif et gestionnaire transforme
l'outil de développement en instrument de redistribution politique. Sans
indépendance opérationnelle radicale, sans verrous institutionnels et sans une
transparence digne des standards norvégiens, le fonds souverain ne sera qu'un
énième instrument de destruction de valeur.
Au-delà des
chiffres, c'est une question de réputation internationale. En créant un fonds
structuré, la Côte d'Ivoire envoie un message de prévisibilité aux marchés
mondiaux. Elle affirme qu'elle ne vit plus au jour le jour, qu'elle sait
sanctuariser ses ressources et qu'elle finance son futur avec sa propre
richesse.
La Côte d'Ivoire
dispose aujourd'hui de la croissance, de la jeunesse et de nouvelles ressources
naturelles. Mais un fonds souverain n'est pas un talisman magique, c'est une
architecture complexe qui exige une rigueur monacale. Le vrai test ne sera pas
le jour de la signature du décret de création, il sera le jour où un ministre
tentera d'y puiser pour financer autre chose que ce pour quoi il a été conçu,
et où les verrous institutionnels tiendront.
Karamo Beh Diaby
Doctorant en sciences bancaires et financières (ESG)
Analyste en politiques économiques et stratégies financières
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