Le directeur du FBI, Kash Patel, a annoncé le 11 octobre 2026 un bilan spectaculaire de l'Operation Blackout, une campagne internationale contre les réseaux d'escroquerie en ligne. L'agence américaine revendique environ 17 milliards de dollars saisis, des centaines d'arrestations et des milliers de victimes de traite libérées. Mais au Ghana, où une opération a récemment visé plusieurs centres frauduleux, les autorités revendiquent la direction des interventions. Derrière les chiffres, une bataille se joue aussi autour de la souveraineté et de la coopération sécuritaire.
17 milliards de dollars. Le montant annoncé par
le FBI donne la mesure des ambitions affichées par les autorités américaines
dans leur lutte contre les réseaux d'escroquerie en ligne. Dans une publication
diffusée le 11 octobre, Kash Patel a présenté les résultats cumulés de l'Operation
Blackout, une campagne visant les centres de fraude et les organisations
criminelles qui les exploitent.
Selon le directeur du FBI, l'opération aurait permis
de saisir environ 17 milliards de dollars, d'arrêter des centaines de suspects
et de libérer des milliers de travailleurs victimes de traite. Plus de 10 000
Américains auraient également été alertés avant de perdre leur argent, tandis
que les interventions auraient permis d'éviter quelque 670 millions de dollars
de pertes financières estimées.
Ces chiffres, communiqués par l'agence américaine,
donnent une idée de l'ampleur du phénomène. Ils nécessitent toutefois une
distinction importante : le FBI n'a pas publié, dans les éléments disponibles,
de ventilation détaillée des sommes annoncées par pays, par opération ou par
catégorie d'actifs. Il n'est donc pas possible d'attribuer les 17 milliards de
dollars au seul Ghana, ni de considérer cette somme comme de l'argent déjà
restitué aux victimes.
Le Ghana face aux centres d'escroquerie
Le pays ouest-africain constitue néanmoins un terrain
important de cette offensive. Début octobre, les autorités ghanéennes ont
conduit des opérations contre plusieurs sites soupçonnés d'abriter des
activités de cybercriminalité, avec le concours de partenaires étrangers, dont
le FBI.
Selon les informations relayées par la Ghana News
Agency, plus de 130 personnes ont été arrêtées ou détenues lors des
interventions. Les enquêteurs ont identifié 89 victimes et recensé près de 10
millions de dollars de pertes financières. Plus de 300 appareils électroniques
ont également été saisis.
Les autorités ont par ailleurs signalé le sauvetage de
personnes potentiellement victimes de traite des êtres humains, dont de
nombreux ressortissants nigérians. Certaines auraient été recrutées sous de
fausses promesses d'emploi avant d'être contraintes de participer à des
escroqueries en ligne.
Cette dimension humaine est essentielle pour
comprendre le fonctionnement de ces réseaux. Derrière les ordinateurs et les
téléphones utilisés pour contacter les victimes, les centres frauduleux peuvent
dissimuler une organisation dans laquelle les responsables, les exécutants et
les personnes exploitées n'occupent pas les mêmes positions.
Les escroqueries sentimentales, les faux placements
financiers et les fraudes aux cryptomonnaies figurent parmi les méthodes
employées par ces organisations. Les victimes sont progressivement amenées à
faire confiance à leurs interlocuteurs ou à investir sur des plateformes
fictives. Lorsque les sommes deviennent importantes, les retraits sont bloqués
ou conditionnés au paiement de nouveaux frais.
Le modèle repose sur la multiplication des victimes et
la capacité à déplacer rapidement les fonds. Les circuits financiers
internationaux, les comptes intermédiaires et les actifs numériques peuvent
compliquer le travail des enquêteurs, notamment lorsque les organisateurs se
trouvent dans un autre pays que celui où la fraude est exécutée.
17 milliards de dollars : ce que le
chiffre ne dit pas
Le montant annoncé par Kash Patel frappe les esprits,
mais sa portée exacte reste à préciser. Une saisie ne signifie pas
nécessairement que les fonds ont été définitivement confisqués. Encore moins
qu'ils ont déjà été restitués à leurs propriétaires.
Les actifs peuvent être immobilisés pendant une
enquête ou faire l'objet de procédures judiciaires. Leur confiscation
définitive, puis leur éventuelle restitution, obéissent à des étapes
distinctes.
Les 670 millions de dollars de pertes estimées évitées
correspondent, pour leur part, à un autre indicateur. Il s'agit d'une
estimation des sommes que les interventions auraient empêché les criminels de
soutirer à leurs victimes, et non d'argent saisi ou récupéré.
Cette distinction compte pour apprécier les résultats
d'une campagne contre la cybercriminalité. Le nombre d'arrestations ne mesure
pas, à lui seul, le démantèlement des organisations. Le volume des actifs
saisis ne renseigne pas automatiquement sur les sommes effectivement
récupérées. Et les pertes évitées reposent sur une estimation dont la
méthodologie doit pouvoir être examinée.
En l'absence d'une ventilation publique suffisamment
détaillée, le bilan global annoncé par le FBI doit donc être présenté comme une
revendication de l'agence américaine, et non comme un montant intégralement
vérifié et récupéré.
Le Ghana rappelle qui dirige les
opérations
L'affaire présente une autre dimension, plus
institutionnelle. Dans une mise au point publiée début octobre, la Cyber
Security Authority (CSA), l'autorité ghanéenne chargée de la cybersécurité, a
contesté la présentation laissant entendre que le FBI aurait conçu, commandé et
exécuté seul l'opération sur le territoire ghanéen.
Selon la CSA, l'intervention, également désignée sous
le nom d'Operation Cyber Hunt, a été planifiée, coordonnée et exécutée sous la
direction des autorités nationales, avec le concours de partenaires
internationaux. Le dispositif a notamment mobilisé des services ghanéens de
sécurité et d'enquête, le FBI, la National Crime Agency britannique et la
Commission nigériane chargée des infractions économiques et financières.
L'autorité ghanéenne reconnaît la contribution des
partenaires étrangers, notamment en matière de renseignement, mais insiste sur
la nécessité de présenter précisément le rôle de chaque institution. Elle
rappelle également que les agences étrangères ne disposent pas d'une autorité
policière autonome au Ghana.
Cette clarification ne remet pas en cause l'intérêt de
la coopération internationale. Elle souligne plutôt une réalité juridique et
politique : une agence étrangère peut apporter des renseignements, des moyens
techniques et une expertise déterminante sans se substituer aux autorités
compétentes du pays où se déroule l'intervention.
La distinction est particulièrement importante dans
les opérations transfrontalières. Les réseaux criminels exploitent les
frontières pour échapper aux enquêteurs ; leur démantèlement exige donc une
coordination internationale. Mais cette coordination doit s'appuyer sur des
responsabilités clairement définies et sur le respect des prérogatives
nationales.
Une menace qui dépasse les frontières
africaines
L'Operation Blackout illustre ainsi la difficulté de
combattre une criminalité dont les différentes composantes peuvent être
réparties sur plusieurs continents. Les victimes peuvent vivre aux États-Unis,
les personnes chargées de les contacter se trouver au Ghana et les
organisateurs ou les circuits financiers être établis ailleurs.
Pour les pays africains, l'enjeu est double. Il s'agit
de renforcer les capacités d'enquête et de coopération face à des réseaux de
plus en plus organisés, mais aussi de protéger les populations contre les
recrutements frauduleux et la traite des êtres humains.
La lutte contre ces activités ne peut pas se limiter
aux arrestations. Elle suppose de remonter les circuits financiers,
d'identifier les bénéficiaires des sommes détournées, de poursuivre les
organisateurs et de mettre en place des mécanismes permettant aux victimes
d'obtenir réparation.
Elle exige également de distinguer les personnes qui
organisent les fraudes de celles qui y participent sous la contrainte. Sans
cette distinction, les interventions risquent de traiter de la même manière les
responsables d'un système criminel et les personnes exploitées par celui-ci.
Le bilan annoncé par le FBI met en avant l'ampleur de
l'offensive internationale. Le volet ghanéen rappelle toutefois que son
efficacité dépend aussi de la qualité de la coopération entre les services, de
la solidité des procédures judiciaires et de la transparence des résultats
communiqués.
Les 17 milliards de dollars annoncés constituent un
chiffre spectaculaire. Mais la véritable mesure du succès d'une telle opération
sera aussi sa capacité à démanteler durablement les réseaux, à empêcher de
nouvelles victimes d'être piégées et à restituer, lorsque les procédures le
permettent, les fonds aux personnes lésées.
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