Le nouveau rapport du GAFI révèle une mutation profonde des réseaux de blanchiment de capitaux. En Afrique, la banque clandestine et les systèmes de type hawala s’imbriquent désormais avec le mobile money, les fintechs et les circuits financiers formels. Une évolution qui place les banques et établissements financiers face à un défi inédit en matière de Compliance.
Le blanchiment de capitaux change de visage. Les
réseaux criminels ne se contentent plus de transporter du cash ou de multiplier
les comptes bancaires. Ils construisent désormais de véritables infrastructures
financières parallèles, capables de connecter argent liquide, systèmes
informels de transfert, mobile money, fintechs et banques.
C’est l’une des principales alertes du nouveau
rapport publié le 3 septembre 2026 par le Groupe d’action financière (GAFI),
consacré à la banque clandestine, à la hawala et aux autres prestataires
similaires de services de transfert de valeur, les HOSSP.
Le phénomène est d’une ampleur considérable.
Selon le GAFI, certaines affaires examinées font état de plus de 500 millions
d’euros blanchis en quelques mois à travers des dispositifs reposant sur la
banque clandestine et la hawala. Plus de 80% des juridictions ayant répondu à
l’enquête considèrent par ailleurs ces mécanismes comme des canaux ou
techniques importants du blanchiment professionnel.
Mais pour l’Afrique, le rapport contient une
alerte encore plus précise.
Quand la hawala rencontre le mobile money
Le GAFI identifie comme l’une des principales
tendances régionales l’intégration de la banque clandestine et des HOSSP avec
les systèmes de mobile money en Afrique et en Asie.
Le mécanisme est relativement simple. Un client
peut déposer de l’argent auprès d’un opérateur informel, utiliser ensuite un
portefeuille mobile pour transférer ou retirer les fonds, tandis que le
règlement réel entre les différents opérateurs s’effectue hors plateforme, par
du cash, du commerce ou d’autres mécanismes de compensation.
Autrement dit, la transaction visible n’est pas
nécessairement celle qui correspond au véritable transfert de valeur.
Le GAFI estime que cette hybridation fait
progressivement émerger des modèles combinant les structures traditionnelles de
la hawala avec les infrastructures numériques de paiement. En Afrique, les
portefeuilles mobiles peuvent ainsi devenir des points d’entrée et de sortie
pour des transferts informels et, dans certains cas, pour des produits
criminels.
Cette évolution est favorisée par plusieurs
réalités africaines : une forte utilisation du mobile money, l’exclusion
financière persistante dans certaines zones, l'importance des transferts de
fonds des diasporas et l’intensité des échanges commerciaux transfrontaliers.
Le GAFI souligne notamment le rôle des corridors
migratoires et commerciaux du Sahel, de l’Afrique de l’Est et de la Corne de
l’Afrique.
Abidjan dans le radar du GAFI
L’un des passages les plus significatifs pour
l’Afrique de l’Ouest concerne directement la Côte d’Ivoire.
Le rapport cite Lagos, Accra, Cotonou et Abidjan
parmi les grandes villes où des prestataires de change illicites ou non agréés
et des acteurs de la banque clandestine peuvent constituer des points de
jonction entre les transactions en espèces, les transferts via mobile money et,
dans certains cas, les comptes bancaires.
Cette mention ne signifie évidemment pas que ces
villes seraient elles-mêmes des centres de blanchiment. Elle illustre plutôt le
rôle qu’elles peuvent jouer dans des corridors régionaux de flux financiers,
compte tenu de leur poids commercial, migratoire et financier.
Pour les établissements financiers de l’UEMOA, le
signal est donc difficile à ignorer.
Le nouveau défi des banques : regarder au-delà de
la transaction
Le problème devient particulièrement complexe
pour les professionnels de la Compliance.
Une transaction isolée peut paraître parfaitement
normale. Un dépôt mobile, un transfert vers un compte bancaire ou un paiement
effectué par une petite entreprise ne présente pas nécessairement, pris
individuellement, un caractère suspect.
Le risque apparaît lorsque ces opérations sont
replacées dans leur écosystème économique et relationnel.
Qui est réellement le client ? Quelle est son
activité ? Qui sont ses contreparties ? Quels bénéficiaires effectifs se
trouvent derrière les sociétés concernées ? Les volumes correspondent-ils à son
profil économique ? Pourquoi les fonds transitent-ils par plusieurs canaux ?
Quelle est l'origine réelle des ressources ?
Le GAFI insiste justement sur la nécessité de
renforcer les capacités de détection au-delà des outils traditionnels. Les
réseaux professionnels de blanchiment utilisent de plus en plus les comptes
bancaires, les fintechs, les prestataires de paiement, les IBAN virtuels, les
cartes prépayées et les portefeuilles d’actifs virtuels pour faire entrer ou
sortir les fonds du système financier formel.
La frontière entre finance informelle et finance
réglementée devient ainsi de plus en plus poreuse.
La « hawala numérique » change l'équation
Le phénomène ne s’arrête d’ailleurs pas au mobile
money.
Près de 70% des répondants au GAFI ont identifié
l’intégration de nouvelles technologies dans ces réseaux et l’émergence d’une
forme de « hawala numérique ».
Messageries chiffrées, portefeuilles numériques,
systèmes de paiement instantané, cryptoactifs et même applications spécialement
conçues pour la hawala peuvent désormais participer à la coordination ou au
règlement des opérations.
Cette digitalisation apporte aux réseaux
criminels trois avantages : rapidité, capacité de passage à l’échelle et
réduction des traces directement visibles.
Elle ne supprime pas les anciens circuits. Elle
les rend hybrides.
En Afrique, le phénomène est particulièrement
sensible parce que le mobile money constitue déjà une composante majeure de
l’intermédiation financière dans de nombreux marchés. Le GAFI relève que
certains réseaux historiquement fondés sur le cash intègrent désormais des
portefeuilles mobiles, des applications de messagerie et des réseaux d’agents
pour organiser leurs opérations.
Une menace qui dépasse le blanchiment
L’enjeu ne concerne pas uniquement les produits
du crime.
Le GAFI souligne également le risque de financement
du terrorisme, notamment dans les zones de conflit, les territoires mal
desservis par les services financiers formels et les économies fortement
dépendantes du cash.
En Afrique de l’Ouest, le rapport indique que le
financement du terrorisme via ces mécanismes est observé et peut être mêlé à
des transferts légitimes effectués par les diasporas, compliquant
considérablement la détection.
C’est précisément cette capacité à se fondre dans
des flux économiques légitimes qui rend ces réseaux difficiles à démanteler.
Pour les banques africaines, le KYC ne peut plus
être statique
Le nouveau rapport du GAFI constitue finalement
un rappel assez clair pour les banques, établissements de paiement, fintechs et
opérateurs de mobile money : connaître son client ne signifie plus simplement
vérifier son identité à l’entrée en relation.
Le KYC doit devenir une connaissance dynamique du
client, de son activité, de ses habitudes transactionnelles, de ses
contreparties et de son environnement économique.
La surveillance doit également s’intéresser aux
interactions entre plusieurs canaux : banque, mobile money, fintech, change,
commerce et, lorsque cela est pertinent, actifs virtuels.
Le GAFI recommande parallèlement de renforcer la
coopération entre autorités, cellules de renseignement financier, forces de
l’ordre et secteur privé. Il appelle aussi à combiner la répression des réseaux
clandestins avec des politiques d’inclusion financière, afin de réduire les
incitations à utiliser des circuits informels illégaux.
Le vrai sujet est désormais l’interconnexion
Le principal enseignement du rapport tient
peut-être en une formule : les réseaux de blanchiment ne choisissent plus entre
finance informelle et finance formelle. Ils utilisent les deux.
Un portefeuille mobile peut côtoyer un compte
bancaire. Une opération commerciale peut servir de couverture. Un intermédiaire
informel peut travailler avec des acteurs disposant d'un accès au système
financier réglementé.
Pour les Compliance Officers africains, la
bataille se déplace donc progressivement de la simple détection des
transactions atypiques vers la compréhension des réseaux, des comportements et
des flux de valeur.
Et dans une Afrique où le mobile money continue
de transformer l’accès aux services financiers, le défi est double : préserver
l’inclusion financière tout en empêchant que les mêmes infrastructures qui
démocratisent les paiements ne deviennent les nouvelles autoroutes de la
finance criminelle.
Le GAFI vient, en tout cas, de tirer la sonnette
d’alarme. Et cette fois, l’Afrique figure explicitement sur la carte.
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