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  • 07/09/2026

Hawala, mobile money, fintech : Le GAFI alerte sur une nouvelle menace pour la finance africaine

Le nouveau rapport du GAFI révèle une mutation profonde des réseaux de blanchiment de capitaux. En Afrique, la banque clandestine et les systèmes de type hawala s’imbriquent désormais avec le mobile money, les fintechs et les circuits financiers formels. Une évolution qui place les banques et établissements financiers face à un défi inédit en matière de Compliance.

 

Le blanchiment de capitaux change de visage. Les réseaux criminels ne se contentent plus de transporter du cash ou de multiplier les comptes bancaires. Ils construisent désormais de véritables infrastructures financières parallèles, capables de connecter argent liquide, systèmes informels de transfert, mobile money, fintechs et banques.

 

C’est l’une des principales alertes du nouveau rapport publié le 3 septembre 2026 par le Groupe d’action financière (GAFI), consacré à la banque clandestine, à la hawala et aux autres prestataires similaires de services de transfert de valeur, les HOSSP.

 

Le phénomène est d’une ampleur considérable. Selon le GAFI, certaines affaires examinées font état de plus de 500 millions d’euros blanchis en quelques mois à travers des dispositifs reposant sur la banque clandestine et la hawala. Plus de 80% des juridictions ayant répondu à l’enquête considèrent par ailleurs ces mécanismes comme des canaux ou techniques importants du blanchiment professionnel.

 

Mais pour l’Afrique, le rapport contient une alerte encore plus précise.

 

Quand la hawala rencontre le mobile money

 

Le GAFI identifie comme l’une des principales tendances régionales l’intégration de la banque clandestine et des HOSSP avec les systèmes de mobile money en Afrique et en Asie.

 

Le mécanisme est relativement simple. Un client peut déposer de l’argent auprès d’un opérateur informel, utiliser ensuite un portefeuille mobile pour transférer ou retirer les fonds, tandis que le règlement réel entre les différents opérateurs s’effectue hors plateforme, par du cash, du commerce ou d’autres mécanismes de compensation.

 

Autrement dit, la transaction visible n’est pas nécessairement celle qui correspond au véritable transfert de valeur.

 

Le GAFI estime que cette hybridation fait progressivement émerger des modèles combinant les structures traditionnelles de la hawala avec les infrastructures numériques de paiement. En Afrique, les portefeuilles mobiles peuvent ainsi devenir des points d’entrée et de sortie pour des transferts informels et, dans certains cas, pour des produits criminels.

 

Cette évolution est favorisée par plusieurs réalités africaines : une forte utilisation du mobile money, l’exclusion financière persistante dans certaines zones, l'importance des transferts de fonds des diasporas et l’intensité des échanges commerciaux transfrontaliers.

 

Le GAFI souligne notamment le rôle des corridors migratoires et commerciaux du Sahel, de l’Afrique de l’Est et de la Corne de l’Afrique.

 

Abidjan dans le radar du GAFI

 

L’un des passages les plus significatifs pour l’Afrique de l’Ouest concerne directement la Côte d’Ivoire.

 

Le rapport cite Lagos, Accra, Cotonou et Abidjan parmi les grandes villes où des prestataires de change illicites ou non agréés et des acteurs de la banque clandestine peuvent constituer des points de jonction entre les transactions en espèces, les transferts via mobile money et, dans certains cas, les comptes bancaires.

 

Cette mention ne signifie évidemment pas que ces villes seraient elles-mêmes des centres de blanchiment. Elle illustre plutôt le rôle qu’elles peuvent jouer dans des corridors régionaux de flux financiers, compte tenu de leur poids commercial, migratoire et financier.

 

Pour les établissements financiers de l’UEMOA, le signal est donc difficile à ignorer.

 

Le nouveau défi des banques : regarder au-delà de la transaction

 

Le problème devient particulièrement complexe pour les professionnels de la Compliance.

 

Une transaction isolée peut paraître parfaitement normale. Un dépôt mobile, un transfert vers un compte bancaire ou un paiement effectué par une petite entreprise ne présente pas nécessairement, pris individuellement, un caractère suspect.

 

Le risque apparaît lorsque ces opérations sont replacées dans leur écosystème économique et relationnel.

 

Qui est réellement le client ? Quelle est son activité ? Qui sont ses contreparties ? Quels bénéficiaires effectifs se trouvent derrière les sociétés concernées ? Les volumes correspondent-ils à son profil économique ? Pourquoi les fonds transitent-ils par plusieurs canaux ? Quelle est l'origine réelle des ressources ?

 

Le GAFI insiste justement sur la nécessité de renforcer les capacités de détection au-delà des outils traditionnels. Les réseaux professionnels de blanchiment utilisent de plus en plus les comptes bancaires, les fintechs, les prestataires de paiement, les IBAN virtuels, les cartes prépayées et les portefeuilles d’actifs virtuels pour faire entrer ou sortir les fonds du système financier formel.

 

La frontière entre finance informelle et finance réglementée devient ainsi de plus en plus poreuse.

 

La « hawala numérique » change l'équation

 

Le phénomène ne s’arrête d’ailleurs pas au mobile money.

 

Près de 70% des répondants au GAFI ont identifié l’intégration de nouvelles technologies dans ces réseaux et l’émergence d’une forme de « hawala numérique ».

 

Messageries chiffrées, portefeuilles numériques, systèmes de paiement instantané, cryptoactifs et même applications spécialement conçues pour la hawala peuvent désormais participer à la coordination ou au règlement des opérations.

 

Cette digitalisation apporte aux réseaux criminels trois avantages : rapidité, capacité de passage à l’échelle et réduction des traces directement visibles.

 

Elle ne supprime pas les anciens circuits. Elle les rend hybrides.

 

En Afrique, le phénomène est particulièrement sensible parce que le mobile money constitue déjà une composante majeure de l’intermédiation financière dans de nombreux marchés. Le GAFI relève que certains réseaux historiquement fondés sur le cash intègrent désormais des portefeuilles mobiles, des applications de messagerie et des réseaux d’agents pour organiser leurs opérations.

 

Une menace qui dépasse le blanchiment

 

L’enjeu ne concerne pas uniquement les produits du crime.

 

Le GAFI souligne également le risque de financement du terrorisme, notamment dans les zones de conflit, les territoires mal desservis par les services financiers formels et les économies fortement dépendantes du cash.

 

En Afrique de l’Ouest, le rapport indique que le financement du terrorisme via ces mécanismes est observé et peut être mêlé à des transferts légitimes effectués par les diasporas, compliquant considérablement la détection.

 

C’est précisément cette capacité à se fondre dans des flux économiques légitimes qui rend ces réseaux difficiles à démanteler.

 

Pour les banques africaines, le KYC ne peut plus être statique

 

Le nouveau rapport du GAFI constitue finalement un rappel assez clair pour les banques, établissements de paiement, fintechs et opérateurs de mobile money : connaître son client ne signifie plus simplement vérifier son identité à l’entrée en relation.

 

Le KYC doit devenir une connaissance dynamique du client, de son activité, de ses habitudes transactionnelles, de ses contreparties et de son environnement économique.

 

La surveillance doit également s’intéresser aux interactions entre plusieurs canaux : banque, mobile money, fintech, change, commerce et, lorsque cela est pertinent, actifs virtuels.

 

Le GAFI recommande parallèlement de renforcer la coopération entre autorités, cellules de renseignement financier, forces de l’ordre et secteur privé. Il appelle aussi à combiner la répression des réseaux clandestins avec des politiques d’inclusion financière, afin de réduire les incitations à utiliser des circuits informels illégaux.

 

Le vrai sujet est désormais l’interconnexion

 

Le principal enseignement du rapport tient peut-être en une formule : les réseaux de blanchiment ne choisissent plus entre finance informelle et finance formelle. Ils utilisent les deux.

 

Un portefeuille mobile peut côtoyer un compte bancaire. Une opération commerciale peut servir de couverture. Un intermédiaire informel peut travailler avec des acteurs disposant d'un accès au système financier réglementé.

 

Pour les Compliance Officers africains, la bataille se déplace donc progressivement de la simple détection des transactions atypiques vers la compréhension des réseaux, des comportements et des flux de valeur.

 

Et dans une Afrique où le mobile money continue de transformer l’accès aux services financiers, le défi est double : préserver l’inclusion financière tout en empêchant que les mêmes infrastructures qui démocratisent les paiements ne deviennent les nouvelles autoroutes de la finance criminelle.

 

Le GAFI vient, en tout cas, de tirer la sonnette d’alarme. Et cette fois, l’Afrique figure explicitement sur la carte.