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  • 21/04/2026

Ouganda : L’or, nouveau pilier discret de la stratégie monétaire

En lançant ses premiers achats d’or domestique, la Bank of Uganda amorce un tournant stratégique. Derrière cette décision technique se joue une ambition plus large : sécuriser ses réserves, capter davantage de valeur locale et s’adapter à un système financier international de plus en plus instable.

 

Le signal est discret, mais il est loin d’être anodin.

 

Vendredi dernier, la banque centrale ougandaise a procédé à son premier achat d’or auprès de producteurs locaux. Une opération inaugurale qui s’inscrit dans un programme pilote de trois ans, conçu pour intégrer progressivement le métal jaune dans les réserves de change du pays.

 

Dans son communiqué, l’institution ne laisse guère de place à l’interprétation :

« Ce programme vise à constituer et à diversifier le portefeuille de réserves de change […] afin de l’inclure dans nos réserves de change. »

 

Derrière cette formulation prudente, c’est une inflexion doctrinale qui se dessine.

 

Rééquilibrer des réserves sous pression

 

Comme la plupart des économies africaines, l’Ouganda a longtemps structuré ses réserves autour d’actifs libellés en devises fortes, principalement le dollar. Un choix rationnel, mais de plus en plus contraint.

 

Car ces actifs exposent directement les pays aux décisions des grandes banques centrales, à commencer par la Federal Reserve, dont les cycles de taux influencent l’ensemble des marchés mondiaux. À chaque resserrement monétaire, la valeur des actifs détenus peut fluctuer, tandis que les coûts de financement s’alourdissent.

 

Dans ce contexte, l’or offre une alternative. Actif tangible, non indexé sur une politique monétaire étrangère, il constitue une couverture contre la volatilité financière et les chocs exogènes.

 

Pour Kampala, il s’agit donc moins d’un simple ajustement que d’un rééquilibrage stratégique.

 

Transformer une ressource locale en levier de souveraineté

 

Mais l’originalité du modèle ougandais réside ailleurs.

 

Contrairement à une logique classique d’achat sur les marchés internationaux, la banque centrale a fait le choix de s’approvisionner directement auprès de producteurs locaux. Une décision qui dépasse le cadre strict de la gestion des réserves.

 

L’Ouganda s’est imposé ces dernières années comme un hub régional du négoce aurifère, avec 5,8 milliards de dollars d’exportations en 2025, en hausse de 76%. Pourtant, cette performance masque une réalité plus fragile : la production nationale reste dominée par des exploitations artisanales, souvent informelles.

 

En intervenant comme acheteur de dernier ressort, la banque centrale introduit un mécanisme de structuration. Elle peut améliorer la traçabilité, standardiser la qualité et inciter à une formalisation progressive du secteur.

 

Autrement dit, l’or ne sert plus seulement à sécuriser les réserves. Il devient un instrument de politique économique.

 

Une dynamique africaine en construction

 

L’initiative ougandaise s’inscrit dans un mouvement plus large.

 

La Banque centrale du Kenya, tout comme les autorités monétaires de la République démocratique du Congo, ont engagé des démarches similaires pour intégrer davantage d’or dans leurs réserves.

 

Cette convergence n’a rien d’un hasard. Elle traduit une recomposition progressive des stratégies monétaires africaines face à un environnement global marqué par l’incertitude, la fragmentation géopolitique et la remise en question de certains équilibres financiers.

 

L’or, longtemps relégué à un rôle marginal, retrouve ainsi une fonction centrale : celle d’actif de stabilisation et, de plus en plus, d’outil de souveraineté.

 

Les ambiguïtés d’un modèle hybride

 

Reste une zone grise que Kampala ne pourra ignorer.

 

Une part significative de l’or exporté par l’Ouganda provient de circuits régionaux, parfois opaques, notamment en lien avec l’est de la République démocratique du Congo. Cette réalité brouille la frontière entre production domestique et flux importés.

 

Dès lors, la portée réelle du programme dépendra de sa capacité à s’appuyer sur une production effectivement nationale. À défaut, le risque est de voir émerger un modèle hybride, où la souveraineté affichée repose en partie sur des chaînes d’approvisionnement externes et difficilement traçables.

 

Un repositionnement face à un monde plus instable

 

Au-delà du cas ougandais, une tendance de fond se dessine.

 

Dans un environnement marqué par la volatilité des marchés, les tensions géopolitiques et l’incertitude monétaire, les banques centrales réévaluent la composition de leurs réserves.

 

L’or, longtemps perçu comme un vestige d’un autre âge, retrouve une place stratégique. Non pas par nostalgie, mais par nécessité.

 

En initiant ce programme, l’Ouganda ne fait pas qu’ajuster sa politique de réserve. Il anticipe un basculement.

 

Et dans cette recomposition silencieuse, le métal jaune redevient, progressivement, un instrument de puissance.