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  • 10/09/2026

Paris sportifs, mobile money, crypto : Le GAFI découvre le casino financier du jeu en ligne

Le jeu en ligne est en train de changer de nature. Selon le GAFI, les plateformes de paris et de gaming peuvent désormais servir à déplacer de l'argent sans véritablement jouer, tandis que les paiements numériques, le mobile money et les actifs virtuels ouvrent de nouvelles portes aux réseaux criminels. Dans un rapport publié le 9 septembre 2026, l'organisme appelle les régulateurs à revoir leur dispositif face à un secteur devenu transfrontalier, numérique et difficile à contenir.

 

Un joueur ouvre un compte. Il dépose de petites sommes. Les fonds transitent par plusieurs moyens de paiement, éventuellement sous différentes identités. Quelques opérations de jeu peuvent suffire à donner à l'argent l'apparence d'un produit légitime avant son retrait ou son transfert vers une autre juridiction.

 

Et parfois, il n'est même pas nécessaire de jouer.

 

C'est l'un des constats les plus préoccupants du nouveau rapport du Groupe d'action financière (GAFI) sur les risques liés au gaming et aux jeux d'argent. L'organisme international alerte sur l'utilisation croissante des plateformes de jeu comme outils de circulation de valeur pour des activités criminelles, dans un environnement où les frontières entre jeu, paiement numérique et finance deviennent de plus en plus poreuses.

 

Le jeu n'est plus seulement un jeu

 

Le changement est d'abord technologique.

 

Le marché s'est déplacé vers des plateformes accessibles depuis un smartphone, opérant parfois depuis l'étranger et acceptant plusieurs moyens de paiement. Espèces, portefeuilles électroniques, mobile money et actifs virtuels peuvent désormais coexister dans un même écosystème.

 

Pour le GAFI, cette évolution crée de nouvelles opportunités pour les criminels. Les transactions peuvent être rapides, transfrontalières et difficiles à reconstituer, tandis que certains acteurs qui gravitent autour des plateformes — réseaux sociaux, places de marché numériques ou développeurs de logiciels — peuvent ne pas être soumis aux mêmes obligations de surveillance.

 

Le problème n'est donc plus uniquement de savoir qui joue et combien il mise. Il faut aussi déterminer qui déplace l'argent, par quel canal, pour quel compte et avec quelle destination finale.

 

Le marché illégal devient le premier risque

 

Le GAFI identifie le jeu illégal comme l'un des risques les plus importants du secteur.

 

Dans plusieurs juridictions, les marchés non autorisés peuvent rivaliser avec le marché légal, voire le dépasser. Les opérateurs offshore peuvent attirer les clients en proposant davantage d'anonymat, des promotions agressives ou des conditions moins contraignantes que les acteurs soumis à la réglementation nationale.

 

Pour les autorités, la difficulté est redoutable.

 

Un opérateur peut être physiquement installé dans un pays, proposer ses services à des joueurs situés dans un autre et utiliser des prestataires de paiement relevant d'une troisième juridiction.

 

La technologie permet ainsi de dissocier le joueur, l'opérateur, le paiement et le bénéficiaire.

 

C'est précisément dans cet espace que prospère l'arbitrage réglementaire.

 

Le « smurfing » arrive sur les plateformes de paris

 

Le GAFI attire également l'attention sur une technique bien connue de la criminalité financière : le « smurfing », ou fractionnement des transactions.

 

Le principe consiste à multiplier de petites opérations afin d'éviter d'attirer l'attention des systèmes de détection.

 

Dans l'univers du jeu, cela peut prendre la forme de dépôts successifs, de comptes multiples ou de mouvements financiers répartis entre plusieurs moyens de paiement.

 

Autre signal d'alerte : des paris inhabituellement importants ou coordonnés, notamment lorsqu'ils concernent des événements susceptibles d'être manipulés. Le GAFI relie ainsi les risques de blanchiment aux problématiques de fraude et de manipulation des compétitions.

 

Le risque ne se limite donc pas au blanchiment classique. La plateforme de jeu peut devenir le point de rencontre de plusieurs économies criminelles.

 

Mobile money et crypto : le nouveau front

 

C'est ici que le rapport prend une résonance particulière pour les marchés africains.

 

Le GAFI cite explicitement le mobile money, les portefeuilles électroniques et les actifs virtuels parmi les moyens de paiement utilisés dans le secteur et susceptibles de présenter des vulnérabilités.

 

Il ne s'agit évidemment pas de considérer ces instruments comme suspects par nature. Leur vulnérabilité vient plutôt de leur combinaison avec des plateformes numériques, des comptes multiples, des opérateurs offshore et des transactions transfrontalières.

 

Dans les économies où le téléphone mobile est devenu un véritable portefeuille financier, la question est donc loin d'être théorique.

 

Un système de conformité conçu uniquement autour de la banque traditionnelle risque de ne plus voir une partie du parcours de l'argent.

 

Le risque se déplace vers l'interconnexion des systèmes.

 

Quand les réseaux sociaux entrent dans le jeu

 

Le GAFI observe également une convergence croissante entre les plateformes de jeu et les réseaux sociaux.

 

Cette interconnexion peut faciliter la promotion de jeux illégaux, la manipulation de compétitions, le recrutement de « mules financières » ou certaines opérations de collecte de fonds.

 

Elle complique surtout le travail des autorités : l'activité suspecte ne se déroule plus nécessairement au sein d'une seule plateforme.

 

Un utilisateur peut être recruté sur un réseau social, effectuer ses paiements via un portefeuille électronique, utiliser un compte de pari hébergé à l'étranger puis transférer les fonds vers une autre juridiction.

 

La chaîne est numérique. La surveillance, elle, reste souvent organisée par secteurs et par frontières.

 

Les criminels peuvent aussi infiltrer les opérateurs

 

Le risque ne concerne pas uniquement les clients.

 

Le GAFI rappelle que les casinos traditionnels sont depuis longtemps exposés aux tentatives d'infiltration ou de prise de contrôle par des organisations criminelles. Avec les plateformes numériques, la complexité des structures de propriété peut amplifier cette menace.

 

Des structures capitalistiques complexes peuvent notamment servir à dissimuler les bénéficiaires effectifs ou à contourner certains seuils de contrôle réglementaire.

 

Pour les autorités, la question devient alors très classique en matière de conformité : qui possède réellement l'entreprise derrière la plateforme ?

 

Et surtout : qui contrôle les flux qu'elle génère ?

 

Le GAFI met les régulateurs devant leurs responsabilités

 

Face à cette mutation, le GAFI recommande une réponse fondée sur les risques.

 

Les juridictions doivent notamment renforcer les conditions de licence et d'enregistrement, améliorer la surveillance des opérateurs, lutter contre les plateformes illégales et offshore et renforcer la coopération internationale.

 

Le GAFI insiste également sur le partage d'information entre secteur public et secteur privé. Les autorités de jeux, cellules de renseignement financier, superviseurs financiers, forces de l'ordre et acteurs du paiement doivent être capables de relier des informations qui, aujourd'hui, peuvent rester cloisonnées.

 

C'est probablement l'un des enjeux les plus importants du rapport : le régulateur ne peut plus surveiller le jeu en vase clos.

 

Et en Afrique ?

 

Le rapport du GAFI n'établit pas de diagnostic spécifique pour l'Afrique francophone. Il serait donc excessif d'en déduire automatiquement que les mêmes schémas sont déjà massivement présents dans la région.

 

Mais les caractéristiques du marché africain rendent le sujet particulièrement pertinent.

 

L'essor du mobile money, la progression des paiements numériques, la popularité des paris sportifs et la multiplication des services opérant au-delà des frontières nationales créent un environnement dans lequel les risques identifiés par le GAFI méritent une attention particulière.

 

La Côte d'Ivoire n'est d'ailleurs pas étrangère à cette problématique plus large de conformité. En juin 2026, le GAFI indiquait que le pays avait substantiellement achevé son plan d'action et devait encore démontrer une hausse soutenue des enquêtes et poursuites en matière de blanchiment de capitaux, conformément à son profil de risque.

 

Le sujet du jeu en ligne arrive donc dans un contexte où la consolidation du dispositif national de lutte contre les flux financiers illicites demeure une priorité.

 

Les dix signaux qui doivent mettre la conformité en alerte

 

Le nouveau dispositif du GAFI fournit aux autorités et aux professionnels une série d'indicateurs permettant d'identifier des comportements potentiellement suspects.

 

Parmi les principaux signaux figurent notamment :

  • plusieurs comptes utilisés sous différentes identités ;
  • des moyens de paiement multiples ou incohérents avec le profil du client ;
  • des informations divergentes entre l'identité du joueur et celles associées au paiement ;
  • des documents d'identité suspects ;
  • des dépôts fractionnés ou répétés ;
  • des mouvements financiers sans véritable activité de jeu ;
  • des paris inhabituellement importants ou coordonnés ;
  • l'utilisation de VPN ou de dispositifs permettant de masquer la localisation ;
  • des structures de propriété complexes masquant les bénéficiaires effectifs ;
  • des liens entre opérateurs, propriétaires ou clients et des activités criminelles connues.

 

Le GAFI rappelle qu'aucun de ces éléments ne constitue à lui seul une preuve de blanchiment ou de financement du terrorisme. Ils doivent plutôt déclencher une analyse complémentaire, particulièrement lorsqu'ils apparaissent simultanément.

 

Le prochain défi : suivre l'argent plutôt que le joueur

 

Pendant longtemps, la lutte contre le blanchiment dans les jeux d'argent a essentiellement consisté à surveiller le casino, le joueur et les transactions réalisées sur place.

 

Le numérique bouleverse cette logique.

 

Désormais, le risque peut se trouver dans l'architecture même du paiement : plusieurs comptes, plusieurs plateformes, plusieurs juridictions et plusieurs instruments financiers.

 

Le rapport du GAFI marque ainsi un changement de perspective. Le véritable sujet n'est plus seulement de contrôler le jeu, mais de comprendre comment la valeur circule autour du jeu.

 

Pour les régulateurs africains, les opérateurs de jeux, les banques, les fintechs et les prestataires de paiement, le message est limpide : le prochain terrain de la lutte anti-blanchiment ne sera probablement pas le casino.

Ce sera le smartphone.