Neuf mois après la signature des accords de Washington, le paradoxe du partenariat stratégique entre la RDC et les États-Unis apparaît de plus en plus nettement. Alors que Kinshasa attend encore les effets concrets de la diplomatie américaine sur la guerre dans l’Est, les flux de cuivre congolais vers les États-Unis atteignent déjà des niveaux records. Derrière cette accélération commerciale se dessine une nouvelle bataille pour les minerais critiques africains.
Le contraste est saisissant. À Kinshasa, la paix
dans l’Est de la République démocratique du Congo reste un chantier inachevé,
malgré les engagements pris avec Kigali et les efforts diplomatiques
américains. À Washington, dans le même temps, le cuivre congolais commence à
prendre une place inédite dans les approvisionnements du marché américain.
En juillet 2026, les États-Unis ont importé 53
290 tonnes de cuivre cathodique en provenance de la RDC, un record mensuel. Le
volume représente 23,9% de l’ensemble des importations américaines de cuivre ce
mois-là, alors que les États-Unis avaient importé moins de 32 000 tonnes de
cuivre congolais sur toute l’année 2024.
Le chiffre est suffisamment spectaculaire pour
donner du relief à la déclaration récente de J. Peter Pham, ancien envoyé
spécial américain pour le Sahel et les Grands Lacs et aujourd’hui dirigeant
d’Ivanhoe Atlantic. Sur X, il a estimé que le record de juillet n’était que le
début, en reliant explicitement la progression des achats américains au
partenariat stratégique ouvrant davantage la voie aux investissements
américains dans les minerais critiques et leur transformation en RDC.
Le cuivre congolais n’est donc plus seulement une
ressource stratégique que Washington convoite pour demain. Il commence déjà à
alimenter, en volumes significatifs, l’industrie américaine.
Le premier dividende est commercial
Il serait toutefois trop facile de présenter ces
53 290 tonnes comme le résultat mécanique de l’accord américano-congolais.
Le marché a ses propres ressorts. Reuters relève
notamment l’amélioration de la qualité du cuivre produit en RDC, une décote
importante par rapport au cuivre livrable sur le COMEX et l’intérêt croissant
des fabricants américains de tiges et de tubes. Le cuivre congolais, bien que
non homologué pour livraison sur le COMEX, peut ainsi être acheté sur une base
liée au London Metal Exchange à des conditions particulièrement compétitives.
Les anticipations de nouvelles mesures tarifaires
américaines sur le cuivre ont également contribué à attirer les cargaisons vers
les États-Unis.
Le partenariat stratégique n’est donc pas
l’unique explication de cette envolée. Mais il fournit désormais le cadre
politique et économique permettant de transformer une relation commerciale
ponctuelle en présence américaine plus durable dans le secteur minier congolais.
Et c’est là que le dossier devient géopolitique.
Washington ne veut plus seulement acheter : il
veut peser sur la chaîne de valeur
Pendant des décennies, la question congolaise a
été largement abordée sous l’angle de la sécurité, de l’aide humanitaire et de
la gouvernance. La nouvelle approche américaine ajoute une dimension
industrielle beaucoup plus affirmée : sécuriser l’accès aux minerais critiques,
attirer les investissements et développer des chaînes d’approvisionnement
alternatives à celles dominées par la Chine.
Le gouvernement congolais lui-même reconnaît que
les minerais critiques, les infrastructures et la transformation locale
constituent désormais des axes centraux du partenariat avec Washington. Lors
d'une rencontre en juin avec le secrétaire d'État adjoint américain chargé des
Affaires africaines, Frank Garcia, Félix Tshisekedi avait toutefois rappelé que
la stabilité économique restait conditionnée à la paix et à la sécurité dans
les Grands Lacs.
Cette articulation est essentielle : pour
Washington, la sécurité et les minerais ne sont pas deux dossiers séparés.
Le Trésor américain l’a encore démontré en juin
en sanctionnant une raffinerie d’or rwandaise et plusieurs entreprises et
responsables accusés de participer à un réseau permettant l’acheminement de
minerais issus de zones contrôlées par le M23. Washington présente
explicitement la lutte contre ces circuits comme un élément du processus de
paix et de la construction d’une chaîne régionale de minerais « licite et
transparente ».
Pendant ce temps, la paix reste suspendue à l’Est
C’est ici que le bilan devient beaucoup moins
spectaculaire pour Kinshasa.
Les accords de Washington ont créé une
architecture diplomatique majeure entre la RDC et le Rwanda. Mais ils n’ont pas
fait disparaître le M23 ni réglé, à eux seuls, la question sécuritaire dans
l’Est.
Le Trésor américain affirme toujours que le M23
contrôle d’importantes portions des territoires du Nord-Kivu et du Sud-Kivu,
notamment les capitales provinciales de Goma et Bukavu, et accuse les Forces de
défense rwandaises de soutenir militairement, financièrement et logistiquement
le mouvement.
Washington a d’ailleurs été jusqu’à sanctionner
la RDF et plusieurs responsables militaires rwandais en mars 2026, preuve que
les États-Unis ne considèrent pas la mise en œuvre des engagements sécuritaires
comme acquise.
Parallèlement, le processus de Doha entre
Kinshasa et l’AFC/M23 demeure indispensable. Le comité de suivi de l’accord de
paix RDC–Rwanda a lui-même souligné le rôle essentiel de ces négociations dans
la mise en œuvre globale du processus de paix.
Autrement dit, l'accord de Washington n'a pas
produit la paix par décret.
Le M23 reste un acteur militaire. Les discussions
avec Kigali se poursuivent. Les négociations avec l’AFC/M23 sont nécessaires.
Et la question des FDLR demeure au cœur du contentieux sécuritaire entre
Kinshasa et Kigali.
Le paradoxe congolais
C’est précisément ici que le partenariat révèle
son paradoxe.
Le volet économique avance à une vitesse que le
volet sécuritaire ne connaît pas encore.
Les États-Unis disposent déjà d’un
approvisionnement croissant en cuivre congolais. Les industriels américains
commencent à absorber des volumes significatifs. Washington cherche à
développer des investissements dans les minerais critiques et les infrastructures.
Et la RDC, de son côté, tente de renforcer son contrôle sur son propre
potentiel minier.
Kinshasa vient ainsi d'accélérer la constitution
d'une base nationale de données géologiques, avec notamment un contrat de 180
millions de dollars conclu avec l'espagnol Xcalibur pour des opérations de
cartographie et d'exploration. L'objectif est de mieux connaître les ressources
du pays et de conserver sous contrôle de l'État les données considérées comme
stratégiques.
Ce dernier élément est loin d'être secondaire.
La RDC cherche désormais à négocier depuis une
position plus forte : elle ne veut plus seulement être le territoire où les
autres viennent chercher du cuivre, du cobalt, du lithium ou du tantale ; elle
veut maîtriser davantage l'information, l'accès aux gisements, les
infrastructures et, autant que possible, la transformation.
C'est probablement l'un des enjeux les plus
importants du nouveau partenariat avec Washington.
La Chine reste devant
Il serait néanmoins prématuré de raconter
l'histoire d'un remplacement de Pékin par Washington.
La Chine demeure de très loin un débouché majeur
pour le cuivre congolais. En juillet, elle a importé 95 778 tonnes de cuivre de
RDC, contre 53 290 tonnes pour les États-Unis. Elle représentait encore 39,4%
des importations chinoises de cuivre en provenance de la RDC ce mois-là.
La nouveauté est ailleurs : un deuxième marché
occidental commence à absorber des volumes suffisamment importants pour
modifier l'équation commerciale congolaise.
Pour Kinshasa, cette diversification peut être
une opportunité stratégique. Plus les acheteurs sont nombreux, plus le pouvoir
de négociation du producteur peut théoriquement augmenter.
Mais cela ne fonctionnera que si la RDC parvient
à transformer cette concurrence entre puissances en levier de développement
national, plutôt qu'en simple changement de partenaires extractifs.
Le véritable dividende de la paix reste à
démontrer
C’est finalement toute l’ambiguïté du partenariat
RDC–États-Unis.
Washington peut déjà mesurer certains bénéfices :
diversification de ses sources de cuivre, accès accru aux minerais critiques,
perspectives d’investissement et possibilité de bâtir des chaînes
d’approvisionnement moins dépendantes de la Chine.
La RDC, elle, attend encore le bénéfice le plus
fondamental : la sécurité de son territoire et de ses populations.
Et ce décalage ne signifie pas que les États-Unis
auraient « abandonné » Kinshasa après avoir sécurisé ses minerais. Washington
continue d'exercer des pressions sur Kigali et de sanctionner des acteurs
impliqués dans les réseaux de minerais de conflit. Le Trésor américain affirme
explicitement que la lutte contre ces réseaux vise à soutenir la paix et à
permettre l'émergence d'un secteur minier légal et transparent.
Mais il pose une question politique difficile : à
quel moment les dividendes économiques du partenariat seront-ils accompagnés de
dividendes sécuritaires suffisamment visibles pour les Congolais ?
Car un partenariat stratégique ne peut pas être
jugé uniquement à l'aune des tonnes de cuivre qui traversent l'Atlantique.
Il devra aussi l'être à l'aune des territoires
récupérés, des populations déplacées qui peuvent rentrer chez elles, des
groupes armés effectivement neutralisés, des frontières sécurisées et de la
capacité de l'État congolais à exercer pleinement sa souveraineté sur son
sous-sol.
Pour l'instant, le bilan est donc contrasté.
Washington commence à diversifier son accès aux
minerais congolais. Kinshasa commence à mieux valoriser son poids géologique.
Mais dans l'Est, la paix reste encore à construire.
Et c'est peut-être là tout l'enjeu de cette
nouvelle relation : faire en sorte que le cuivre ne soit pas seulement le prix
d'entrée du partenariat, mais que la paix en soit réellement le dividende.
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