Entre ambitions de souveraineté économique, grands chantiers d’infrastructure et déséquilibres territoriaux persistants, le Sénégal a injecté près de 4 470 milliards FCFA (environ 8 milliards de dollars) d’investissements publics entre 2020 et 2024. Mais derrière ce volume spectaculaire, le premier rapport exhaustif de l’Observatoire National des Investissements (ONI) révèle une autre réalité : celle d’un État encore confronté à de sérieuses limites d’exécution, à une forte centralisation autour de Dakar et à une allocation des ressources qui interroge les priorités productives du pays.
Pendant cinq ans, le
Sénégal a massivement investi. Routes, transport ferroviaire, équipements
administratifs, programmes sociaux, hydraulique, défense, enseignement
supérieur : l’État sénégalais a multiplié les projets dans un contexte pourtant
marqué par la pandémie de Covid-19, les tensions inflationnistes mondiales et
le durcissement des conditions de financement international.
Publié en mars 2026 sous
l’autorité de la Primature, le rapport de l’Observatoire National des
Investissements (ONI), intitulé « Dynamique des investissements publics au
Sénégal (2020-2024) », dresse pour la première fois une cartographie détaillée
de cette dépense publique d’investissement. Et les chiffres donnent la mesure
de l’effort : 8 234,84 milliards FCFA (près de 14,7 milliards de dollars)
programmés dans les Lois de finances initiales, 8 760,81 milliards FCFA
(environ 15,7 milliards de dollars) effectivement ouverts, mais seulement 4
469,77 milliards FCFA (près de 8 milliards de dollars) réellement exécutés sur
la période.
Autrement dit, à peine
un peu plus d’un franc sur deux prévus pour l’investissement public a
effectivement été injecté dans l’économie.
Ce taux d’exécution
global de 51,02% devient ainsi le principal révélateur des fragilités
structurelles qui continuent de freiner l’action publique sénégalaise.
Un État
investisseur… mais encore limité dans sa capacité d’absorption
Le paradoxe sénégalais
apparaît dès les premières pages du rapport : le pays figure parmi les États
les plus dynamiques de l’UEMOA en matière d’investissement public, avec un
effort moyen équivalant à 11,8% du PIB sur la période. Pourtant, cette ambition
budgétaire se heurte encore à une capacité d’exécution incomplète.
Sur les 1 019 projets et
programmes programmés entre 2020 et 2024, seuls 827 ont effectivement été
exécutés. Plus révélateur encore : parmi ces projets exécutés, 629 n’ont
consommé qu’une partie des crédits ouverts.
Les montants réellement
injectés ont atteint un sommet en 2022 avec 1 043,5 milliards FCFA (environ
1,87 milliard de dollars), avant de refluer progressivement à 939,6 milliards
FCFA (près de 1,68 milliard de dollars) en 2023 puis 919,2 milliards FCFA (environ
1,64 milliard de dollars) en 2024. Une dynamique qui traduit les tensions
croissantes sur les finances publiques, mais aussi les difficultés
opérationnelles de mise en œuvre.
Dans les cercles
financiers régionaux, cette question de la “capacité d’absorption” devient
désormais centrale. Car mobiliser des crédits ne suffit plus : encore faut-il
disposer d’une ingénierie administrative, foncière, technique et financière
capable de transformer rapidement les allocations budgétaires en projets
concrètement exécutés.
Le paradoxe
sénégalais : l’agriculture emploie massivement… mais reste sous-financée
L’un des enseignements
les plus frappants du rapport concerne la structure sectorielle des
investissements publics.
Alors que l’agriculture
représente plus de 10% du PIB et emploie environ 22% de la population active,
le secteur primaire n’a absorbé que 11,5% des investissements exécutés sur cinq
ans.
À l’intérieur même de ce
bloc, l’agriculture concentre 264,69 milliards FCFA (environ 473 millions de
dollars), avec un taux d’exécution inférieur à 50%.
Le contraste est
saisissant.
Dans le même temps, le
secteur quaternaire — qui regroupe notamment les équipements administratifs,
les services publics, les programmes sociaux, l’éducation ou encore certaines
fonctions institutionnelles — capte à lui seul 67,8% des montants exécutés,
soit plus de 3 031 milliards FCFA (environ 5,4 milliards de dollars).
Le seul sous-secteur des
équipements administratifs absorbe 1 076,30 milliards FCFA (près de 1,93
milliard de dollars), soit davantage que l’ensemble des investissements cumulés
dans le primaire et le secondaire.
Ce déséquilibre nourrit
une interrogation de fond sur le modèle de transformation économique poursuivi
par Dakar. Car derrière les ambitions de souveraineté alimentaire et
d’industrialisation régulièrement affichées par les autorités, les flux
budgétaires continuent de privilégier les fonctions administratives et les
infrastructures de services.
Même constat du côté de
la santé. Malgré les besoins structurels du pays, le secteur affiche un faible
taux d’exécution de 27,42%, révélant des difficultés persistantes de
décaissement et de mise en œuvre.
Le rail, les
routes et la défense au cœur des priorités
Parmi les grands
gagnants de la dépense publique sénégalaise figure le ministère des
Infrastructures des Transports terrestres et du Désenclavement, premier
bénéficiaire des investissements sur la période avec 561,17 milliards FCFA
(environ 1 milliard de dollars).
Le Train Express
Régional (TER) Dakar-AIBD reste l’un des symboles majeurs de cette stratégie,
avec plus de 170 milliards FCFA (près de 304 millions de dollars) mobilisés.
Les infrastructures routières demeurent également prioritaires, notamment à
travers plusieurs programmes de réhabilitation et de désenclavement.
Autre signal fort : la
montée en puissance des dépenses sécuritaires.
Les Forces armées
apparaissent comme le troisième ministère le plus financé sur la période avec
298,43 milliards FCFA (environ 534 millions de dollars) d’investissements
exécutés. Une évolution qui reflète à la fois les enjeux régionaux de sécurité
et la volonté de modernisation de l’appareil militaire sénégalais dans un
environnement ouest-africain devenu plus instable.
Dakar
concentre toujours l’essentiel des investissements
Le rapport de l’ONI
confirme également une réalité bien connue mais rarement documentée avec autant
de précision : la forte centralisation territoriale de l’investissement public
sénégalais.
Dakar concentre à elle
seule 621,92 milliards FCFA (environ 1,11 milliard de dollars)
d’investissements exécutés, soit près de 14% du total national. À l’inverse,
certaines régions comme Sédhiou ou Kolda ne reçoivent qu’une part marginale des
flux publics.
Au-delà des seuls
montants régionaux, la structure globale des investissements révèle surtout une
forte domination des projets nationaux et multirégionaux, qui représentent plus
de 77% des dépenses exécutées.
Pour les acteurs
financiers, cette géographie économique est loin d’être anodine.
Les régions du Sud, de
la Casamance ou du Sud-Est disposent pourtant d’importants potentiels
agricoles, miniers et touristiques. Mais le déficit d’infrastructures continue
de limiter l’émergence d’écosystèmes économiques suffisamment dynamiques pour
attirer durablement banques, assureurs et investisseurs privés.
En clair : là où
l’investissement public reste faible, la profondeur du marché financier local
peine elle aussi à émerger.
Une
souveraineté financière relative… mais sous contrainte
Autre enseignement
majeur du rapport : le financement des investissements publics sénégalais
repose essentiellement sur les ressources internes.
Sur les 4 469 milliards
FCFA (près de 8 milliards de dollars) exécutés, plus de 93% proviennent de
financements domestiques. Les emprunts ne représentent que 5,6% et les dons à
peine 1%.
Cette structure traduit
une certaine résilience budgétaire et une volonté de limiter la dépendance
extérieure. Mais elle révèle également les contraintes croissantes auxquelles
le Sénégal devra faire face dans les prochaines années.
Car les besoins
d’investissement liés à la Vision Sénégal 2050 restent immenses :
infrastructures énergétiques, industrialisation, urbanisation, agriculture,
enseignement supérieur, mines, hydrocarbures ou encore transition numérique.
Dans ce contexte, Dakar
devra probablement accélérer le recours aux partenariats public-privé (PPP),
aux financements structurés et aux mécanismes innovants de mobilisation du
capital privé.
Pour les banques, les
assureurs et les investisseurs institutionnels, ces futurs chantiers pourraient
ouvrir un nouveau cycle d’opportunités — notamment dans l’énergie, les
infrastructures minières, le gaz, l’habitat et les grands projets territoriaux.
Derrière les
milliards, le vrai défi reste l’efficacité
Au fond, le rapport de
l’ONI raconte moins une insuffisance d’investissement qu’un problème
d’efficacité de la dépense publique.
Le Sénégal investit
beaucoup. Mais il investit encore difficilement, lentement et de manière
inégalement répartie.
Le pays avance ainsi sur
une ligne de crête : maintenir un haut niveau d’investissement pour soutenir sa
transformation économique, tout en améliorant la qualité de l’exécution
budgétaire et l’équilibre territorial des projets.
Car à long terme, ce ne
sont pas seulement les volumes injectés qui feront la différence, mais la
capacité réelle de ces investissements à produire de la croissance, de
l’emploi, de la productivité et un tissu économique plus équilibré hors de
Dakar.
Et c’est précisément sur
ce terrain que se jouera désormais la crédibilité économique de la Vision
Sénégal 2050.
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