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  • 12/05/2026

Sénégal : 8 milliards de dollars investis en cinq ans… mais où est réellement passé l’argent public ?

Entre ambitions de souveraineté économique, grands chantiers d’infrastructure et déséquilibres territoriaux persistants, le Sénégal a injecté près de 4 470 milliards FCFA (environ 8 milliards de dollars) d’investissements publics entre 2020 et 2024. Mais derrière ce volume spectaculaire, le premier rapport exhaustif de l’Observatoire National des Investissements (ONI) révèle une autre réalité : celle d’un État encore confronté à de sérieuses limites d’exécution, à une forte centralisation autour de Dakar et à une allocation des ressources qui interroge les priorités productives du pays.

 

Pendant cinq ans, le Sénégal a massivement investi. Routes, transport ferroviaire, équipements administratifs, programmes sociaux, hydraulique, défense, enseignement supérieur : l’État sénégalais a multiplié les projets dans un contexte pourtant marqué par la pandémie de Covid-19, les tensions inflationnistes mondiales et le durcissement des conditions de financement international.

 

Publié en mars 2026 sous l’autorité de la Primature, le rapport de l’Observatoire National des Investissements (ONI), intitulé « Dynamique des investissements publics au Sénégal (2020-2024) », dresse pour la première fois une cartographie détaillée de cette dépense publique d’investissement. Et les chiffres donnent la mesure de l’effort : 8 234,84 milliards FCFA (près de 14,7 milliards de dollars) programmés dans les Lois de finances initiales, 8 760,81 milliards FCFA (environ 15,7 milliards de dollars) effectivement ouverts, mais seulement 4 469,77 milliards FCFA (près de 8 milliards de dollars) réellement exécutés sur la période.

 

Autrement dit, à peine un peu plus d’un franc sur deux prévus pour l’investissement public a effectivement été injecté dans l’économie.

 

Ce taux d’exécution global de 51,02% devient ainsi le principal révélateur des fragilités structurelles qui continuent de freiner l’action publique sénégalaise.

 

Un État investisseur… mais encore limité dans sa capacité d’absorption

 

Le paradoxe sénégalais apparaît dès les premières pages du rapport : le pays figure parmi les États les plus dynamiques de l’UEMOA en matière d’investissement public, avec un effort moyen équivalant à 11,8% du PIB sur la période. Pourtant, cette ambition budgétaire se heurte encore à une capacité d’exécution incomplète.

 

Sur les 1 019 projets et programmes programmés entre 2020 et 2024, seuls 827 ont effectivement été exécutés. Plus révélateur encore : parmi ces projets exécutés, 629 n’ont consommé qu’une partie des crédits ouverts.

 

Les montants réellement injectés ont atteint un sommet en 2022 avec 1 043,5 milliards FCFA (environ 1,87 milliard de dollars), avant de refluer progressivement à 939,6 milliards FCFA (près de 1,68 milliard de dollars) en 2023 puis 919,2 milliards FCFA (environ 1,64 milliard de dollars) en 2024. Une dynamique qui traduit les tensions croissantes sur les finances publiques, mais aussi les difficultés opérationnelles de mise en œuvre.

 

Dans les cercles financiers régionaux, cette question de la “capacité d’absorption” devient désormais centrale. Car mobiliser des crédits ne suffit plus : encore faut-il disposer d’une ingénierie administrative, foncière, technique et financière capable de transformer rapidement les allocations budgétaires en projets concrètement exécutés.

 

Le paradoxe sénégalais : l’agriculture emploie massivement… mais reste sous-financée

 

L’un des enseignements les plus frappants du rapport concerne la structure sectorielle des investissements publics.

 

Alors que l’agriculture représente plus de 10% du PIB et emploie environ 22% de la population active, le secteur primaire n’a absorbé que 11,5% des investissements exécutés sur cinq ans.

 

À l’intérieur même de ce bloc, l’agriculture concentre 264,69 milliards FCFA (environ 473 millions de dollars), avec un taux d’exécution inférieur à 50%.

 

Le contraste est saisissant.

 

Dans le même temps, le secteur quaternaire — qui regroupe notamment les équipements administratifs, les services publics, les programmes sociaux, l’éducation ou encore certaines fonctions institutionnelles — capte à lui seul 67,8% des montants exécutés, soit plus de 3 031 milliards FCFA (environ 5,4 milliards de dollars).

 

Le seul sous-secteur des équipements administratifs absorbe 1 076,30 milliards FCFA (près de 1,93 milliard de dollars), soit davantage que l’ensemble des investissements cumulés dans le primaire et le secondaire.

 

Ce déséquilibre nourrit une interrogation de fond sur le modèle de transformation économique poursuivi par Dakar. Car derrière les ambitions de souveraineté alimentaire et d’industrialisation régulièrement affichées par les autorités, les flux budgétaires continuent de privilégier les fonctions administratives et les infrastructures de services.

 

Même constat du côté de la santé. Malgré les besoins structurels du pays, le secteur affiche un faible taux d’exécution de 27,42%, révélant des difficultés persistantes de décaissement et de mise en œuvre.

 

Le rail, les routes et la défense au cœur des priorités

 

Parmi les grands gagnants de la dépense publique sénégalaise figure le ministère des Infrastructures des Transports terrestres et du Désenclavement, premier bénéficiaire des investissements sur la période avec 561,17 milliards FCFA (environ 1 milliard de dollars).

 

Le Train Express Régional (TER) Dakar-AIBD reste l’un des symboles majeurs de cette stratégie, avec plus de 170 milliards FCFA (près de 304 millions de dollars) mobilisés. Les infrastructures routières demeurent également prioritaires, notamment à travers plusieurs programmes de réhabilitation et de désenclavement.

 

Autre signal fort : la montée en puissance des dépenses sécuritaires.

 

Les Forces armées apparaissent comme le troisième ministère le plus financé sur la période avec 298,43 milliards FCFA (environ 534 millions de dollars) d’investissements exécutés. Une évolution qui reflète à la fois les enjeux régionaux de sécurité et la volonté de modernisation de l’appareil militaire sénégalais dans un environnement ouest-africain devenu plus instable.

 

Dakar concentre toujours l’essentiel des investissements

 

Le rapport de l’ONI confirme également une réalité bien connue mais rarement documentée avec autant de précision : la forte centralisation territoriale de l’investissement public sénégalais.

 

Dakar concentre à elle seule 621,92 milliards FCFA (environ 1,11 milliard de dollars) d’investissements exécutés, soit près de 14% du total national. À l’inverse, certaines régions comme Sédhiou ou Kolda ne reçoivent qu’une part marginale des flux publics.

 

Au-delà des seuls montants régionaux, la structure globale des investissements révèle surtout une forte domination des projets nationaux et multirégionaux, qui représentent plus de 77% des dépenses exécutées.

 

Pour les acteurs financiers, cette géographie économique est loin d’être anodine.

 

Les régions du Sud, de la Casamance ou du Sud-Est disposent pourtant d’importants potentiels agricoles, miniers et touristiques. Mais le déficit d’infrastructures continue de limiter l’émergence d’écosystèmes économiques suffisamment dynamiques pour attirer durablement banques, assureurs et investisseurs privés.

 

En clair : là où l’investissement public reste faible, la profondeur du marché financier local peine elle aussi à émerger.

 

Une souveraineté financière relative… mais sous contrainte

 

Autre enseignement majeur du rapport : le financement des investissements publics sénégalais repose essentiellement sur les ressources internes.

 

Sur les 4 469 milliards FCFA (près de 8 milliards de dollars) exécutés, plus de 93% proviennent de financements domestiques. Les emprunts ne représentent que 5,6% et les dons à peine 1%.

 

Cette structure traduit une certaine résilience budgétaire et une volonté de limiter la dépendance extérieure. Mais elle révèle également les contraintes croissantes auxquelles le Sénégal devra faire face dans les prochaines années.

 

Car les besoins d’investissement liés à la Vision Sénégal 2050 restent immenses : infrastructures énergétiques, industrialisation, urbanisation, agriculture, enseignement supérieur, mines, hydrocarbures ou encore transition numérique.

 

Dans ce contexte, Dakar devra probablement accélérer le recours aux partenariats public-privé (PPP), aux financements structurés et aux mécanismes innovants de mobilisation du capital privé.

 

Pour les banques, les assureurs et les investisseurs institutionnels, ces futurs chantiers pourraient ouvrir un nouveau cycle d’opportunités — notamment dans l’énergie, les infrastructures minières, le gaz, l’habitat et les grands projets territoriaux.

 

Derrière les milliards, le vrai défi reste l’efficacité

 

Au fond, le rapport de l’ONI raconte moins une insuffisance d’investissement qu’un problème d’efficacité de la dépense publique.

 

Le Sénégal investit beaucoup. Mais il investit encore difficilement, lentement et de manière inégalement répartie.

 

Le pays avance ainsi sur une ligne de crête : maintenir un haut niveau d’investissement pour soutenir sa transformation économique, tout en améliorant la qualité de l’exécution budgétaire et l’équilibre territorial des projets.

 

Car à long terme, ce ne sont pas seulement les volumes injectés qui feront la différence, mais la capacité réelle de ces investissements à produire de la croissance, de l’emploi, de la productivité et un tissu économique plus équilibré hors de Dakar.

 

Et c’est précisément sur ce terrain que se jouera désormais la crédibilité économique de la Vision Sénégal 2050.