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  • 16/02/2026

Souveraineté africaine à l’ère des standards algorithmiques

Par Jean-Marc Gogbeu

 

La finance mondiale ne ressemble plus à ce qu’elle était hier. Elle prend aujourd’hui une forme algorithmique, programmée, conditionnée. Ce n’est pas une vague hypothétique. C’est une transformation déjà avancée — et l’Afrique ne peut pas se contenter d’en être spectatrice.

 

Une révolution qui se mesure

 

Prenons quelques chiffres concrets :

  • L’investissement à impact arrive à plusieurs milliers de milliards de dollars au niveau mondial, et certains rapports estiment qu’il pourrait atteindre plus de 20 000 milliards USD si les flux institutionnels s’engagent pleinement dans cette classe d’actifs.
  • En Afrique subsaharienne, les flux d’investissement d’impact ont représenté environ 12% des flux mondiaux en 2022, avec une croissance annuelle dépassant 14% depuis plusieurs années.
  • Sur la monnaie numérique, Nigeria, Kenya, Ghana et d’autres pays africains sont au cœur d’une adoption massive des actifs numériques, avec plus de 54 millions d’Africains utilisant déjà des stablecoins.

 

Ce ne sont pas des projections vagues : ce sont des signaux de marché concrets.

 

Conditionnalité algorithmiques : qui écrit les règles ?

 

La structuration des capitaux internationaux autour de standards — ESG, ODD, impact investing — pose la question suivante :

-      Qui définit effectivement ces critères ?
• Des agences de notation à Paris ?
• Des clusters de régulateurs à Londres ou Genève ?
• Des plateformes techniques qui codent des décisions politiques en lignes de code ?

 

Si ces grilles sont écrites sans participation africaine structurée, l’accès au capital pour nos pays se fera selon des mesures calibrées ailleurs — avec des logiques, des priorités et des risques qui ne refléteront pas forcément nos priorités sectorielles, nos réalités agricoles ou nos besoins d’infrastructures.

 

Monnaies numériques : progrès ou dépendance ?

 

La course à la monnaie numérique de banque centrale (CBDC) est mondiale.
Plus de 80% des banques centrales explorent, pilotent ou envisagent une CBDC dans les prochaines années.

 

Mais en Afrique, la traction réelle varie fortement :

  • Au Nigeria, le lancement de l’eNaira a généré une attention mondiale, mais l’adoption reste modérée : malgré des millions de portefeuilles ouverts, la CBDC représente une fraction marginale du total monétaire en circulation.
  • Parallèlement, les utilisateurs africains se tournent vers les stablecoins et actifs numériques pour les paiements, l’épargne et les échanges transfrontaliers avec une adoption croissante — signe que l’innovation financière locale ne se limite pas au cadre des banques centrales.

 

La monnaie "programmable" est puissante, mais ce pouvoir peut devenir une contrainte si la programmation externe détermine des règles de circulation ou d’usage sans débat démocratique ni cadre africain de gouvernance.

 

Quand l’ESG exerce une double contrainte

 

Aujourd’hui, beaucoup de capitaux internationaux exigent :

  • des notations ESG standardisées,
  • des reporting environnementaux stricts,
  • des matrices sociales et de gouvernance opérationnelles.

 

Le point de friction est simple : ces critères sont majoritairement développés pour des économies industrialisées avec des pratiques documentées, des normes de haute fréquence et des systèmes de reporting sophistiqués.

 

Dans un contexte africain où :

  • l’agriculture est largement familiale ou informelle,
  • les chaînes de valeur ne sont pas encore systématiquement digitalisées,
  • l’accès aux systèmes bancaires reste incomplet,

 

appliquer des standards calibrés ailleurs peut aboutir à une exclusion systémique plutôt qu’à une inclusion.

 

L’Afrique à la table des standards

 

La vraie question n’est plus de savoir si ces normes s’imposent. Elles s’imposent déjà.

La question stratégique est :

-      Pouvons-nous co-écrire ces normes ?

-      Pouvons-nous définir les critères qui conditionneront l’accès au capital de demain ?

-      Pouvons-nous garantir que l’agriculture, les PME africaines et les priorités socio-économiques locales sont prises en compte ?

 

Si la réponse reste “nous subissons”, alors l’Afrique sera condamnée à s’adapter à des normes conçues ailleurs.
Si la réponse est “nous participons activement à l’élaboration”, alors ce nouveau cadre devient une opportunité de souveraineté numérique, financière, technologique et sociale.

 

Souveraineté numérique : l’enjeu du siècle

 

Les standards financiers ne sont plus uniquement des conventions. Ils sont des algorithmes appliqués à la politique :

  • La compliance monétaire
  • Le scoring d’impact
  • Les conditions d’accès au crédit
  • La traçabilité des flux
    – tout cela s’appuie désormais sur des modèles codés, des critères numériques, des vérifications automatisées.

 

Dans ce monde, qui maîtrise les algorithmes influence les flux.

Et aujourd’hui, l’Afrique ne peut plus se permettre d’être seulement utilisatrice de systèmes conçus hors de ses frontières.

 

Ce n’est pas de la théorie. C’est une réalité en construction.
Et ça mérite notre débat, nos stratégies, nos voix — en Afrique et pour l’Afrique.