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  • 15/09/2026

Tungstène : Le Rwanda s’allie à Almonty dans la bataille occidentale pour sécuriser les minerais critiques

Le gouvernement rwandais va détenir 25% d’une coentreprise créée avec le canadien Almonty Industries pour collecter, traiter et explorer le tungstène. L’opération permettra surtout à l’entreprise d’accéder rapidement à la production minière déjà existante au Rwanda, tandis que Kigali cherche à mieux structurer une filière stratégique au cœur des enjeux occidentaux de sécurisation des minerais critiques.

 

Le Rwanda franchit une nouvelle étape dans sa stratégie minière. Le gouvernement rwandais et Almonty Industries ont conclu un accord contraignant prévoyant la création d’Almonty Rwanda, une coentreprise dans laquelle le groupe minier détiendra 75% et l’État rwandais 25%. En échange de cette participation, Kigali apporte notamment la concession d’exploration de tungstène de Shyorongi, dans le district de Rulindo, ainsi qu’une licence de traitement minier destinée à une unité mobile de traitement des résidus.

L’intérêt de l’opération est toutefois qu’Almonty ne devra pas attendre le développement de la concession de Shyorongi pour commencer à exploiter le potentiel commercial du partenariat. Almonty Rwanda pourra acquérir du minerai, du pré-concentré et des résidus de lavage auprès des exploitants miniers rwandais déjà en activité, y compris les détenteurs de licences à petite échelle. Ces matériaux pourront être vendus, valorisés ou exportés pendant la période précédant la construction d’une usine de collecte et de traitement au Rwanda.

 

Autrement dit, la production existante constitue le premier levier économique de la coentreprise. Le communiqué d’Almonty précise que cette activité devrait générer les premiers résultats, avant même l’entrée en service de l’unité mobile et le lancement des travaux d’exploration à Shyorongi. Les matériaux de plus faible teneur pourront, si nécessaire, être envoyés vers les installations de traitement existantes du groupe.

 

Kigali veut structurer une filière encore fragmentée

 

Cette architecture répond à une caractéristique du secteur rwandais : une partie importante de la production de tungstène provient d’exploitants à petite échelle. Le projet vise donc à rassembler cette production au sein d’une plateforme capable d’assurer la collecte, la valorisation et, à terme, le traitement local.

 

Une unité mobile de traitement des résidus doit ainsi pouvoir intervenir temporairement à proximité des bassins existants, plutôt que de contraindre immédiatement les opérateurs à acheminer leurs matériaux vers une infrastructure centralisée. En parallèle, Almonty Rwanda prévoit d’explorer le bloc de Shyorongi, qui couvre environ 32 kilomètres carrés.

 

Le projet ne s’arrête donc pas à l’extraction. À terme, Almonty et le gouvernement rwandais envisagent la construction d’une usine centralisée de collecte et de traitement destinée à recevoir le minerai et le pré-concentré provenant notamment des exploitants à petite échelle à travers le pays. Cette infrastructure doit permettre de mieux structurer la chaîne locale et de répondre aux exigences de traçabilité des marchés occidentaux.

 

Pour Kigali, la participation de 25% constitue également un élément important de l’opération. L’État ne se limite pas à mettre un actif minier à disposition d’un opérateur privé : il devient directement actionnaire de la plateforme. Almonty conservera les 75% restants.

 

Washington a facilité le rapprochement

 

L’accord rwandais prend une dimension supplémentaire par son origine. Selon Almonty, le rapprochement avec Kigali a été initié par le Département d’État américain, dans le cadre du Cadre 2025 pour la Prospérité Économique Partagée États-Unis–Rwanda et du Cadre d’Intégration Économique Régionale des Accords de Washington pour la Paix et la Prospérité. Ces dispositifs prévoient notamment un soutien américain aux investissements dans les minerais critiques de la région.

 

Washington n’est donc pas présenté comme un investisseur dans la coentreprise, mais comme un acteur ayant facilité la mise en relation entre l’entreprise minière et le gouvernement rwandais. Cette nuance est importante. Elle illustre néanmoins la place croissante des minerais critiques dans les relations économiques et stratégiques entre les États-Unis et leurs partenaires africains.

 

Le choix du tungstène est loin d’être anodin. Le métal est utilisé dans la défense et dans plusieurs secteurs technologiques avancés. Pour Almonty, l’enjeu est de développer une chaîne d’approvisionnement en tungstène davantage sécurisée et alignée sur les intérêts occidentaux, notamment en dehors de la Chine.

 

Le calendrier américain renforce l’enjeu de traçabilité

 

La pression sur les chaînes d’approvisionnement occidentales doit en outre s’accentuer aux États-Unis. À compter du 1er janvier 2027, certaines restrictions applicables à des matériaux de tungstène provenant de pays étrangers visés doivent s’étendre davantage en amont de la chaîne, jusqu’à l’extraction ou à la production du minerai ou de la matière première.

 

Cette évolution doit rendre l’origine et la traçabilité du tungstène encore plus importantes pour les chaînes d’approvisionnement américaines liées à la défense. Pour un producteur comme le Rwanda, la capacité à documenter l’origine du minerai et à structurer son traitement devient ainsi un enjeu commercial autant que réglementaire.

 

Le Rwanda dispose déjà d’un avantage dans ce domaine : Almonty le présente comme le seul pays africain parmi les dix premiers producteurs mondiaux de tungstène. Une part importante de cette production provenant d’exploitants à petite échelle, la mise en place d’une plateforme centralisée pourrait contribuer à mieux organiser les flux de minerai et leur traçabilité.

 

Almonty cherche des approvisionnements hors de Chine

 

Pour Almonty, l’opération rwandaise s’inscrit dans une stratégie internationale plus large. Le groupe développe notamment la mine de Sangdong, en Corée du Sud, qu’il présente comme appelée à devenir un contributeur majeur de l’approvisionnement mondial en tungstène hors de Chine. Il dispose également d’opérations au Portugal et de projets en Espagne et aux États-Unis.

 

Le Rwanda vient donc compléter un portefeuille construit autour d’une même problématique : disposer de sources de tungstène susceptibles d’alimenter les marchés occidentaux dans un contexte de tensions géopolitiques et de restrictions commerciales.

 

Pour Kigali, le partenariat présente un double intérêt. Il offre d’abord un moyen de mieux valoriser une production déjà existante, notamment celle des petits exploitants. Il ouvre ensuite la voie à des infrastructures de traitement susceptibles de permettre au pays de capter davantage de valeur localement.

 

Pour Almonty, l’avantage est tout aussi immédiat : accéder à des matériaux déjà produits au Rwanda avant même que l’exploration de Shyorongi ne permette éventuellement de développer une nouvelle ressource. Le groupe peut ainsi construire progressivement sa plateforme autour d’une production existante, puis ajouter le traitement et l’exploration.

 

L’usine reste encore à construire

 

Il convient toutefois de distinguer l’accord signé des prochaines étapes. La future usine centralisée de collecte et de traitement n’est pas encore une infrastructure opérationnelle. Sa réalisation doit notamment être précédée par la conclusion d’un accord d’investissement et de développement contraignant avec le gouvernement rwandais.

 

De même, l’accès aux matériaux produits par les exploitants miniers rwandais nécessitera la conclusion d’accords avec ces opérateurs. Le gouvernement rwandais s’est engagé à faciliter, dans la mesure du raisonnable, les mises en relation avec les exploitants, les propriétaires fonciers et les détenteurs de licences afin de permettre à Almonty Rwanda de négocier ces accords et d’accéder aux résidus et aux autres matériaux.

 

Le potentiel du projet reste donc conditionné à plusieurs facteurs : développement des infrastructures, financement, coopération avec les exploitants locaux, résultats de l’exploration et évolution des cours du tungstène. Almonty identifie elle-même ces éléments parmi les principaux risques susceptibles d’affecter les résultats futurs de la coentreprise.

 

Pour Kigali, le pari est néanmoins stratégique : transformer une production minière déjà significative en une filière mieux structurée, plus traçable et davantage intégrée aux marchés internationaux. Pour Almonty, il s’agit de sécuriser un accès supplémentaire au tungstène et de renforcer une chaîne d’approvisionnement construite en dehors de la Chine.

 

Le partenariat place ainsi le Rwanda au croisement de deux dynamiques. La première est nationale : mieux valoriser une ressource minière stratégique et développer le traitement local. La seconde est internationale : participer à la recomposition des chaînes d’approvisionnement occidentales en minerais critiques.

 

Et c’est probablement là que se trouve la véritable portée de l’accord : derrière les 25% accordés à Kigali se joue une bataille beaucoup plus large pour savoir qui produira, traitera et contrôlera demain les minerais indispensables aux industries stratégiques.