La présentation de l’annexe fiscale 2026 par la Confédération générale des entreprises de Côte d’Ivoire (CGECI) dépasse largement le cadre d’un exercice pédagogique annuel. Elle agit plutôt comme un révélateur, mettant à nu une tension structurelle au cœur de l’économie ivoirienne : comment financer un État de plus en plus ambitieux sans fragiliser le moteur privé qui alimente ses recettes ?
Dans ce contexte, les chiffres avancés par Dominique
Taty, président de la Commission juridique et fiscale de la CGECI, parlent
d’eux-mêmes. Un budget de l’État en hausse de plus de 13%, des recettes
fiscales attendues en progression de près de 15%. La trajectoire est claire,
assumée et revendiquée. L’État ivoirien a fait le choix d’une mobilisation
accrue des ressources internes, présentée comme un préalable indispensable à la
mise en œuvre du Plan national de développement.
Mais derrière cette ambition budgétaire se cache un
équilibre autrement plus fragile. Dans une économie encore largement marquée
par l’informalité, la tentation est forte de solliciter davantage les acteurs
déjà identifiés, structurés et fiscalisés. C’est précisément là que le bât
blesse, selon la CGECI. Le patronat ne remet pas en cause l’objectif de
financement des politiques publiques ; il questionne la manière dont l’effort
est réparti.
« Cette trajectoire ascendante de mobilisation des
ressources, notamment fiscales, bien que nécessaire pour le financement du PND,
accentue la pression sur le secteur privé. Nous restons convaincus que
l’augmentation des recettes fiscales doit passer par l’élargissement de
l’assiette fiscale et la réduction de l’informalité, plutôt que par un
alourdissement de la charge sur les entreprises citoyennes », a martelé
Dominique Taty.
Le message, répété depuis plusieurs années, gagne
désormais en fermeté. Faire reposer l’essentiel de l’augmentation des recettes
fiscales sur le seul secteur formel revient, selon la CGECI, à pénaliser les
acteurs les plus vertueux : ceux qui investissent, créent de l’emploi et
structurent durablement l’économie. À moyen terme, le risque est connu : perte
de compétitivité, arbitrages défavorables à l’investissement et, in fine,
affaiblissement de la base fiscale elle-même.
Toutefois, l’évolution la plus significative ne se
situe pas uniquement sur le terrain des chiffres, mais sur celui des
institutions. En portant son plaidoyer directement devant le Parlement, la
CGECI change de registre. Le patronat ne se limite plus à un dialogue technique
avec l’administration fiscale ; il investit désormais le champ législatif, là
où se décident les arbitrages politiques et budgétaires. Une démarche qui
traduit une montée en puissance assumée du secteur privé dans la fabrique de la
norme fiscale.
« Nous avons franchi un cap important, celui de porter
la voix des entreprises directement au cœur de l’institution législative », a
souligné Dominique Taty.
Cette stratégie s’appuie sur un constat sévère mais
largement partagé : trop souvent, les entreprises découvrent des réformes
fiscales structurantes à un stade avancé, avec une marge de manœuvre quasi
inexistante. En s’adressant en amont aux commissions parlementaires, la CGECI
entend peser plus tôt, données à l’appui, sur les choix structurants. Le
message est limpide : la soutenabilité budgétaire ne peut être dissociée de la
soutenabilité économique du tissu productif.
C’est dans cette logique que le patronat plaide pour
la réactivation effective des cadres de concertation existants. « Il est
essentiel de transformer notre interaction annuelle autour de l’annexe fiscale
en un processus de collaboration permanente », a insisté Dominique Taty,
évoquant notamment le cercle d’échange et de réflexion aujourd’hui en sommeil.
Pour l’État, l’équation reste délicate.
L’élargissement de l’assiette fiscale et la réduction de l’informalité font
consensus sur le principe, mais se heurtent à des contraintes politiques,
administratives et sociales bien réelles. À court terme, taxer davantage le
secteur formel apparaît plus simple, plus rapide et plus prévisible. À long
terme, c’est une stratégie à haut risque.
Dès lors, l’annexe fiscale 2026 dépasse son statut de
simple document budgétaire pour devenir un révélateur stratégique. Elle met en
lumière une relation État–secteur privé arrivée à un point de maturité
critique. Le dialogue existe, mais il demeure fragmenté, intermittent et
souvent tardif. En plaidant pour des cadres permanents de concertation, la
CGECI ne formule pas une revendication corporatiste ; elle propose un outil de
gouvernance économique.
En filigrane, une question centrale s’impose : la Côte
d’Ivoire souhaite-t-elle bâtir sa trajectoire budgétaire sur une logique de
rendement fiscal immédiat ou sur une dynamique de croissance durable portée par
un secteur privé renforcé ? La réponse ne se niche pas uniquement dans les
articles de l’annexe fiscale, mais dans la capacité des pouvoirs publics à
considérer le secteur privé comme un partenaire stratégique, et non comme un
simple contributeur.
Pour les investisseurs, les banques, les assureurs et
les entrepreneurs, le signal est déterminant. Une fiscalité lisible, concertée
et prévisible demeure l’un des premiers critères d’attractivité. À ce titre, le
débat ouvert autour de l’annexe fiscale 2026 dépasse largement l’exercice
budgétaire : il engage, à moyen terme, la crédibilité économique du pays.
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