L’Ouganda dispose d’un portefeuille de développement de 4,6 milliards de dollars avec la Banque mondiale, mais une part importante de ces ressources reste encore à décaisser. À Kampala, les autorités veulent désormais s’attaquer aux retards d’exécution et mieux distinguer les blocages financiers des problèmes de gestion des projets.
À Kampala, le sujet n’est plus seulement de
mobiliser des financements pour soutenir le développement. Il s’agit désormais
de s’assurer que l’argent engagé puisse effectivement se transformer en
infrastructures, services publics, emplois et gains de productivité. C’est tout
l’enjeu de la revue du portefeuille menée entre l’Ouganda et la Banque mondiale
autour d’un ensemble de 18 opérations représentant 4,6 milliards de dollars.
La rencontre, organisée au Sheraton Hotel dans le
cadre de la revue de performance du portefeuille Ouganda-Banque mondiale, a mis
en lumière un paradoxe classique du financement du développement : disposer de
ressources importantes ne garantit pas leur utilisation effective. Selon Qimiao
Fan, directeur de la Banque mondiale pour l’Ouganda, le Kenya, la Somalie et le
Rwanda, environ 3,1 milliards de dollars restent disponibles pour décaissement,
soit près de 5% du PIB ougandais.
Pour Kampala, l’enjeu est donc moins celui de la
disponibilité des financements que celui de leur capacité à produire rapidement
des résultats.
Le retard ne vient pas toujours du manque
d’argent
Le secrétaire permanent et secrétaire au Trésor,
Ramathan Ggoobi, veut précisément établir cette distinction. Le gouvernement
prépare une évaluation destinée à séparer les projets retardés par des
contraintes de financement de ceux confrontés à des difficultés de gestion.
Ces dernières couvrent un spectre
particulièrement large : procédures de passation des marchés, études et
conceptions techniques, acquisition des terrains, mobilisation des
contreparties nationales, autorisations administratives ou encore gestion des
contrats.
Cette distinction est importante pour les
finances publiques. Un projet qui dispose déjà d'un financement mais reste
bloqué par une procédure administrative ne relève pas du même problème qu’un
projet dont l’État ne parvient pas à mobiliser sa contribution nationale.
« Nous allons obtenir des réponses quantifiées
qui distinguent la contrainte budgétaire de la contrainte de gestion », a
expliqué Ggoobi, selon le ministère ougandais des Finances.
Le responsable pointe surtout un problème de
préparation des projets. Certains sont engagés alors qu’ils ne sont pas encore
suffisamment mûrs pour entrer rapidement dans leur phase d’exécution. Dans
certains cas, les travaux physiques ne commencent qu’au cours de la troisième
année du projet.
Le calendrier devient alors une contrainte en
soi. Moins de temps pour réaliser les activités prévues signifie davantage de
risques d’extensions, de travaux inachevés et de coûts supplémentaires pour
l’État.
Kampala veut filtrer davantage les projets avant
leur financement
Le gouvernement entend donc renforcer le «
gatekeeping » des projets publics, autrement dit les mécanismes permettant de
vérifier leur niveau de préparation avant leur engagement.
Les autorités veulent notamment s’assurer que les
exigences du Public Investment Management System sont satisfaites avant
l’ouverture des négociations. De même, certaines conditions de préparation
devront être remplies avant la signature des accords de financement.
Parmi elles figurent l’existence de plans de
passation des marchés approuvés, l’achèvement des mesures de sauvegarde
environnementale et sociale ainsi que l’acquisition des droits de passage
nécessaires.
L’objectif est simple : éviter que le compteur
financier ne démarre alors que le projet, lui, n’est pas encore prêt à
démarrer.
L’Ouganda mise également sur la commande publique
électronique pour réduire les délais et améliorer la transparence et la
responsabilité dans l’utilisation des ressources publiques. Le gouvernement
entend notamment généraliser son utilisation pour les opérations financées
selon l’approche Program-for-Results et poursuivre les discussions avec la
Banque mondiale afin d’étendre le dispositif à d’autres projets.
Une pression accrue sur les projets arrivant à
échéance
L’urgence est renforcée par le calendrier du
portefeuille. Neuf projets doivent se clôturer en 2027 et 2028. Pour ces
opérations, Kampala veut donc accélérer les décisions plutôt que prolonger
mécaniquement les échéances.
Les projets qui ne pourront pas être achevés dans
les délais devront faire l’objet d’un examen pouvant conduire à une
restructuration, à une réduction de leur périmètre ou à leur annulation. Les
extensions seraient réservées aux obligations contractuelles essentielles déjà
engagées.
Le gouvernement veut par ailleurs que chaque
projet dispose désormais d’un plan d’amélioration clairement documenté,
précisant les actions à mener, l’institution responsable, les implications
financières et le calendrier d’exécution. Les opérations affichant durablement
de mauvaises performances pourraient, elles aussi, être restructurées ou
arrêtées.
Cette approche traduit une évolution importante :
la performance d’un portefeuille de développement ne se mesure pas seulement au
montant des engagements signés, mais également à la vitesse et à la qualité
avec lesquelles ces engagements sont convertis en dépenses productives.
Près de 2 milliards de dollars de nouveaux
engagements à absorber
La Banque mondiale a elle-même considérablement
renforcé son engagement financier en Ouganda. Selon Qimiao Fan, près de 2
milliards de dollars de nouveaux engagements ont été ajoutés au portefeuille au
cours des deux dernières années.
Mais cette accélération des engagements crée
mécaniquement une nouvelle exigence pour Kampala : être capable de préparer,
exécuter et décaisser les nouveaux projets suffisamment rapidement.
Six opérations approuvées au cours de l’exercice
2025/2026 ont ainsi ajouté près de 2 milliards de dollars au portefeuille, mais
ont à peine commencé à décaisser, selon Tonderai Fadzai Mukonoweshuro,
responsable principal des opérations de la Banque mondiale.
La situation est d’autant plus stratégique que le
nouveau Country Partnership Framework 2026-2035 de la Banque mondiale avec
l’Ouganda place la création d’emplois et la transformation portée par le
secteur privé au cœur de la coopération. Le cadre prévoit notamment de soutenir
l’accès à l’énergie, la santé, l’éducation, les infrastructures de transport,
l’inclusion financière et la productivité agricole.
La Banque mondiale indique par ailleurs que son
portefeuille ougandais couvre notamment la protection sociale, l’énergie et
d’autres secteurs clés de la transformation économique du pays.
Le véritable enjeu : transformer les engagements
en résultats
Pour l’Ouganda, le défi des prochaines années
sera donc double. Le pays doit continuer à mobiliser les ressources nécessaires
à son développement tout en améliorant sa capacité à absorber effectivement les
financements déjà disponibles.
Le sujet dépasse d’ailleurs la seule relation
avec la Banque mondiale. Chaque dollar qui reste non décaissé ou chaque projet
qui accumule les retards représente un manque à gagner potentiel en matière
d’infrastructures, de services publics et d’activité économique.
À l’inverse, une meilleure préparation en amont,
des procédures plus rapides et un suivi plus rigoureux peuvent permettre au
même volume de financement de produire davantage de résultats.
C’est précisément sur cette équation que Kampala
veut désormais agir : moins de projets engagés trop tôt, davantage de projets
prêts à démarrer, et une surveillance plus stricte de leur performance une fois
le financement obtenu.
Pour un pays qui entend accélérer sa
transformation économique, l’enjeu n’est donc plus seulement de trouver
l’argent. Il est de faire en sorte que l’argent arrive effectivement sur le
terrain, au bon moment et dans les projets capables de produire les résultats
attendus.
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