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  • 03/02/2026

Fintech : Le Nigéria change de méthode pour rester en tête

Le Nigéria n’a jamais manqué d’audace en matière de fintech. Il a manqué, parfois, de cadre. Avec son Fintech Report 2025, la Banque centrale du Nigéria (CBN) reconnaît implicitement cette tension et propose une nouvelle équation : ralentir pour mieux durer. Ce document n’est donc ni un manifeste pro-innovation, ni un tour de vis réglementaire. C’est une tentative de mise à niveau stratégique d’un secteur devenu trop important pour être laissé à l’improvisation.

 

Depuis plus de dix ans, le pays a servi de laboratoire à ciel ouvert. Les paiements instantanés se sont imposés très tôt, les wallets ont explosé, les start-up ont devancé la régulation. Cette avance a fait du Nigéria une vitrine africaine de l’innovation financière. Mais elle a aussi exposé ses fragilités : fraudes, failles de conformité, tensions récurrentes entre régulateurs et fintechs. La CBN ne cherche plus à courir après cette dynamique. Elle entend désormais en reprendre la maîtrise.

 

Quand la fintech devient un enjeu macroéconomique

 

Le rapport part d’un constat central : la fintech nigériane est désormais systémique. Les volumes de transactions traités chaque année par les plateformes de paiement dépassent largement le cadre des start-up technologiques. Ils irriguent le commerce, la fiscalité, les transferts et la consommation. À ce stade, une panne généralisée ou une crise de confiance n’est plus un incident sectoriel, mais un choc économique potentiel.

 

Cette prise de conscience explique le ton du document. La CBN ne parle plus d’expérimentation, mais de résilience, de continuité de service et de crédibilité internationale. L’innovation reste une priorité, mais elle est désormais subordonnée à un impératif non négociable : la stabilité du système.

 

La fin de l’innovation sans garde-fous

 

Contrairement à certaines idées reçues, le rapport ne nie pas les progrès réalisés par le Nigéria en matière de gouvernance financière. La sortie de la liste grise du GAFI est citée comme un tournant. Mais le message est clair : ces acquis restent fragiles. Dans un environnement où les flux numériques circulent sans frontières, la moindre faille se paie en réputation.

 

La CBN assume donc une ligne de crête : encourager l’usage de l’intelligence artificielle, encadrer les crypto-actifs, faciliter l’innovation… tout en renforçant les exigences de KYC, d’AML et de supervision technologique. Le temps du « move fast and break things » n’est pas officiellement nommé, mais il est clairement révolu.

 

Un régulateur qui veut devenir architecte

 

Le changement le plus significatif est peut-être institutionnel. La CBN ne se positionne plus uniquement comme une autorité de contrôle, mais comme un architecte de marché. Sandboxes élargis, dialogue permanent avec les fintechs, outils de supervision numérique : l’objectif affiché est de réduire les frictions réglementaires sans sacrifier la discipline prudentielle.

 

Ce repositionnement traduit un aveu implicite : la complexité administrative et les délais d’agrément ont freiné l’innovation autant que les risques eux-mêmes. La réponse proposée n’est pas la dérégulation, mais une régulation plus intelligente, plus rapide et plus lisible.

 

L’inclusion financière à l’épreuve du crédit

 

Sur le fond, le rapport reconnaît aussi les limites du modèle actuel. Le Nigéria a gagné la bataille des paiements, pas encore celle du financement productif. Tant que la fintech restera cantonnée au wallet et au transfert, son impact sur la croissance restera incomplet.

 

L’enjeu est désormais l’accès au crédit pour les PME, l’agriculture et l’économie informelle, dans un cadre qui ne fragilise pas le système bancaire. La question des licences, notamment celle des Payment Service Banks et des banques digitales, devient centrale. Elle renvoie à un débat plus large : jusqu’où peut-on aller dans la désintermédiation sans créer de nouveaux risques systémiques ?

 

Au-delà du Nigéria, une ambition continentale

 

Enfin, le rapport regarde clairement au-delà des frontières nationales. Interopérabilité régionale, alignement réglementaire, passeporting : la CBN esquisse l’idée d’un Nigéria capable d’influencer les standards fintech africains. L’ambition est assumée, mais elle reste conditionnée à une exécution rigoureuse et crédible.

 

Car le défi est là. Le Nigéria a souvent su innover avant les autres. Il lui reste à prouver qu’il peut désormais structurer ce qu’il a libéré. Dans un secteur où la confiance est la monnaie la plus rare, c’est sans doute le véritable test de maturité.