Le Nigéria n’a jamais manqué d’audace en matière de fintech. Il a manqué, parfois, de cadre. Avec son Fintech Report 2025, la Banque centrale du Nigéria (CBN) reconnaît implicitement cette tension et propose une nouvelle équation : ralentir pour mieux durer. Ce document n’est donc ni un manifeste pro-innovation, ni un tour de vis réglementaire. C’est une tentative de mise à niveau stratégique d’un secteur devenu trop important pour être laissé à l’improvisation.
Depuis plus de dix ans, le pays a servi de laboratoire
à ciel ouvert. Les paiements instantanés se sont imposés très tôt, les wallets
ont explosé, les start-up ont devancé la régulation. Cette avance a fait du
Nigéria une vitrine africaine de l’innovation financière. Mais elle a aussi
exposé ses fragilités : fraudes, failles de conformité, tensions récurrentes
entre régulateurs et fintechs. La CBN ne cherche plus à courir après cette
dynamique. Elle entend désormais en reprendre la maîtrise.
Quand la fintech devient un enjeu
macroéconomique
Le rapport part d’un constat central : la fintech
nigériane est désormais systémique. Les volumes de transactions traités chaque
année par les plateformes de paiement dépassent largement le cadre des start-up
technologiques. Ils irriguent le commerce, la fiscalité, les transferts et la
consommation. À ce stade, une panne généralisée ou une crise de confiance n’est
plus un incident sectoriel, mais un choc économique potentiel.
Cette prise de conscience explique le ton du document.
La CBN ne parle plus d’expérimentation, mais de résilience, de continuité de
service et de crédibilité internationale. L’innovation reste une priorité, mais
elle est désormais subordonnée à un impératif non négociable : la stabilité du
système.
La fin de l’innovation sans garde-fous
Contrairement à certaines idées reçues, le rapport ne
nie pas les progrès réalisés par le Nigéria en matière de gouvernance
financière. La sortie de la liste grise du GAFI est citée comme un tournant.
Mais le message est clair : ces acquis restent fragiles. Dans un environnement
où les flux numériques circulent sans frontières, la moindre faille se paie en
réputation.
La CBN assume donc une ligne de crête : encourager
l’usage de l’intelligence artificielle, encadrer les crypto-actifs, faciliter
l’innovation… tout en renforçant les exigences de KYC, d’AML et de supervision
technologique. Le temps du « move fast and break things » n’est pas
officiellement nommé, mais il est clairement révolu.
Un régulateur qui veut devenir architecte
Le changement le plus significatif est peut-être
institutionnel. La CBN ne se positionne plus uniquement comme une autorité de
contrôle, mais comme un architecte de marché. Sandboxes élargis, dialogue
permanent avec les fintechs, outils de supervision numérique : l’objectif
affiché est de réduire les frictions réglementaires sans sacrifier la
discipline prudentielle.
Ce repositionnement traduit un aveu implicite : la
complexité administrative et les délais d’agrément ont freiné l’innovation
autant que les risques eux-mêmes. La réponse proposée n’est pas la
dérégulation, mais une régulation plus intelligente, plus rapide et plus
lisible.
L’inclusion financière à l’épreuve du
crédit
Sur le fond, le rapport reconnaît aussi les limites du
modèle actuel. Le Nigéria a gagné la bataille des paiements, pas encore celle
du financement productif. Tant que la fintech restera cantonnée au wallet et au
transfert, son impact sur la croissance restera incomplet.
L’enjeu est désormais l’accès au crédit pour les PME,
l’agriculture et l’économie informelle, dans un cadre qui ne fragilise pas le
système bancaire. La question des licences, notamment celle des Payment Service
Banks et des banques digitales, devient centrale. Elle renvoie à un débat plus
large : jusqu’où peut-on aller dans la désintermédiation sans créer de nouveaux
risques systémiques ?
Au-delà du Nigéria, une ambition
continentale
Enfin, le rapport regarde clairement au-delà des
frontières nationales. Interopérabilité régionale, alignement réglementaire,
passeporting : la CBN esquisse l’idée d’un Nigéria capable d’influencer les
standards fintech africains. L’ambition est assumée, mais elle reste
conditionnée à une exécution rigoureuse et crédible.
Car le défi est là. Le Nigéria a souvent su innover
avant les autres. Il lui reste à prouver qu’il peut désormais structurer ce
qu’il a libéré. Dans un secteur où la confiance est la monnaie la plus rare,
c’est sans doute le véritable test de maturité.
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