L’Afrique s’apprête à lancer à Maurice l’Africa Credit Rating Agency (AfCRA), une agence destinée à proposer une évaluation du risque des États et entreprises davantage ancrée dans les réalités du continent. Derrière cette initiative se joue un enjeu financier majeur : améliorer la perception du risque africain et, à terme, réduire le coût de son financement.
Le lancement de l’AfCRA, prévu le 7 octobre à Maurice,
marque une nouvelle étape dans la volonté de l’Afrique de renforcer son
architecture financière. Le ministre d’État ougandais chargé de la
Planification, Amos Lugoloobi, a représenté le président Yoweri Museveni dans
le cadre de cette séquence réunissant responsables publics, investisseurs et
acteurs financiers.
Mais au-delà de la cérémonie, la question est simple :
qui évalue le risque africain et selon quelles données ?
Moody’s, Fitch et S&P Global occupent aujourd’hui
une place centrale dans la notation des États et entreprises africains. Selon
le Mécanisme africain d’évaluation par les pairs (MAEP), plus de 70% des
notations attribuées en Afrique sont émises par des entités non africaines.
Seuls 32 des 55 pays du continent disposent par ailleurs d’une notation auprès
des trois grandes agences internationales.
Les promoteurs de l’AfCRA ne soutiennent pas que ces
agences seraient systématiquement trop sévères. Ils estiment plutôt que
certaines méthodologies ne reflètent pas toujours suffisamment les spécificités
des économies africaines, notamment leurs structures économiques, leurs marchés
financiers locaux et leurs données disponibles.
L’enjeu est directement financier. Une notation
influence la perception du risque et donc le rendement exigé par les
investisseurs. Plus le risque perçu est élevé, plus le coût d’emprunt peut
augmenter. Le PNUD estime ainsi que des notations plus objectives pourraient
permettre aux pays africains d’économiser jusqu’à 74,5 milliards de dollars en
coûts d’emprunt supplémentaires et en financements auxquels ils n’ont pas
accès.
Le défi de la crédibilité
L’AfCRA devra toutefois résoudre un paradoxe : être
une agence africaine tout en convainquant les marchés de son indépendance.
Le modèle retenu prévoit une structure indépendante,
pilotée par le secteur privé et autofinancée. Les gouvernements africains ne
doivent pas détenir de participation dans son capital. Le MAEP, qui a conduit
le processus de création, doit également laisser l’agence fonctionner de
manière autonome.
L’objectif n’est donc pas de remplacer Moody’s, Fitch
ou S&P Global, mais de fournir une opinion supplémentaire sur le risque
africain.
Sa crédibilité se jouera précisément lorsqu’elle devra
attribuer une mauvaise note à un État africain. Une agence systématiquement
plus favorable aux gouvernements du continent aurait peu de chances de
convaincre les investisseurs. À l’inverse, une AfCRA capable de maintenir son
indépendance lorsque ses analyses sont défavorables pourrait progressivement
gagner leur confiance.
Le débat est déjà concret. En juin 2025, le MAEP avait
contesté certains éléments de l’analyse de Fitch après l’abaissement de la note
d’Afreximbank de BBB à BBB-. Quelques mois plus tard, Afreximbank a mis fin à
sa relation avec Fitch. Le MAEP a toutefois précisé que cette décision ne
devait pas être réduite au seul déclassement de 2025.
Un enjeu qui dépasse les États
L’AfCRA doit également couvrir les entreprises, les
entités sous-souveraines et d’autres émetteurs africains. L’objectif est de
réduire les asymétries d’information et de contribuer au développement des
marchés de capitaux du continent.
Cette ambition intervient alors que la pression de la
dette s’est accentuée. Selon l’Union africaine, le service de la dette
extérieure africaine est passé de 61 milliards de dollars en 2010 à 163
milliards de dollars en 2024.
Le véritable test de l’AfCRA ne sera donc pas son
lancement à Maurice, mais l’accueil réservé à ses premières notations par les
investisseurs internationaux.
L’Afrique ne cherche pas seulement à créer une agence
de notation. Elle veut peser davantage sur la manière dont son risque est
évalué — et donc, potentiellement, sur le prix auquel elle emprunte.
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