Alors que la Côte d’Ivoire intensifie sa lutte contre l’orpaillage clandestin, le phénomène continue de représenter un défi économique, environnemental et sécuritaire. Le président du Syndicat des acheteurs et vendeurs d’or et de diamants de Côte d’Ivoire (SAVOD-CI), Brahima Soumahoro, estime que plusieurs milliers de milliards de francs CFA échappent chaque année à l’économie formelle et défend une approche fondée sur la formalisation des sites, le renforcement de la traçabilité et une meilleure organisation de la filière.
Dans cet entretien accordé à BankAssur Afrik+, il
explique les mécanismes du commerce légal de l’or, revient sur la persistance
des sites clandestins et détaille les principales propositions que son
organisation entend soumettre au gouvernement dans son prochain Livre blanc.
BankAssur Afrik+ : Vous estimez que l’orpaillage
clandestin fait perdre plus de 4 500 milliards FCFA par an à l’État ivoirien.
Comment avez-vous établi cette estimation et que recouvre exactement ce chiffre
?
Brahima Soumahoro : Une étude réalisée au niveau du ministère en
charge de la Géologie et des Mines établit la production nationale issue des
exploitations minières artisanales et à petite échelle (EMAPE) à près de 100
tonnes. Or, à ce jour, nous sommes autour d’une tonne de production
effectivement captée dans les circuits officiels.
La différence en termes de fiscalité permet,
selon notre estimation, d’arriver à un manque à gagner de plus de 4 600
milliards FCFA pour l’État. C’est donc l’écart entre le potentiel de production
et ce qui est effectivement capté par les circuits formels qui explique ce
chiffre.
BankAssur Afrik+ : Une fois extrait, quel est le
parcours de l’or jusqu’à sa commercialisation ou sa sortie du territoire ?
Brahima Soumahoro : En tant qu’acheteur agréé, nous n’avons le droit
d’acheter que sur des sites autorisés, c’est-à-dire des sites bénéficiant d’une
autorisation d’exploitation artisanale ou semi-industrielle.
Une fois l’extraction réalisée, le responsable du
site doit déclarer mensuellement sa production auprès de la direction régionale
des Mines de sa localité. Lorsqu’il dispose d’une quantité suffisante pour la
commercialisation, il contacte un bureau ou une structure autorisée à acheter
l’or.
L’acheteur lui demande alors plusieurs documents
: son autorisation d’exploitation, sa déclaration de production ainsi que les
justificatifs du paiement des taxes liées à son activité. Pour les
exploitations artisanales, il s’agit notamment du droit fixe, tandis que les
exploitations semi-industrielles sont soumises aux taxes ad valorem.
C’est cet ensemble de documents qui permet de
retracer l’origine de l’or et de sécuriser la transaction.
BankAssur Afrik+ : Existe-t-il malgré tout des
mécanismes de contournement des circuits officiels ?
Brahima Soumahoro : Les circuits illégaux existent parce que
l’orpaillage illégal crée nécessairement des circuits illégaux de
commercialisation. Un or provenant d’un site qui ne dispose d’aucune
autorisation ne peut pas être acheté légalement par un bureau agréé, puisqu’il
ne possède pas les documents nécessaires à sa traçabilité.
Les propriétaires de ces sites doivent donc
trouver d’autres circuits pour écouler leur production. Ces circuits viennent
parfois concurrencer les opérateurs légaux, notamment parce que ceux qui
travaillent dans l’illégalité n’ont pas les mêmes charges que les opérateurs
régulièrement établis et peuvent donc proposer des prix différents.
Il faut donc, dans un premier temps, combattre
les sites illégaux et, parallèlement, renforcer la traçabilité en rapprochant
les bureaux et comptoirs d’achat des sites d’exploitation.
BankAssur Afrik+ : Le secteur légal, que
représente le SAVOD-CI, porte-t-il une part de responsabilité dans l’écoulement
de l’or clandestin ?
Brahima Soumahoro : Je ne le dirais pas de cette manière. L’or est
une matière facilement dissimulable. Même lorsqu’un dispositif de contrôle
existe, certaines personnes peuvent parvenir à passer entre les mailles du
filet.
Cela ne signifie pas que le contrôle n’est pas
efficace. Mais il faut trouver des mécanismes permettant d’identifier ces
personnes et de renforcer la traçabilité. Et encore une fois, ce qui alimente
ces circuits, ce sont les sites illégaux.
BankAssur Afrik+ : Pourquoi la fermeture et la
destruction des sites ne suffisent-elles pas à éradiquer le phénomène ?
Brahima Soumahoro : Ces opérations produisent des résultats, mais le
prix de l’or sur le marché international constitue un puissant facteur
d’incitation. Les personnes qui pratiquent l’orpaillage clandestin savent
qu’elles prennent des risques, mais elles se disent qu’en découvrant une bonne
minéralisation, elles peuvent rapidement gagner beaucoup d’argent.
Il y a donc une recolonisation permanente des
sites. De plus, les orpailleurs commencent à s’organiser. Avec les moyens de
communication actuels, lorsqu’une opération des forces de défense et de
sécurité est annoncée dans une zone, l’information circule rapidement. Les
exploitants peuvent quitter temporairement les lieux, attendre le départ des
agents et revenir ensuite.
C’est pourquoi la simple destruction d’un site ne
règle pas nécessairement le problème.
BankAssur Afrik+ : Vous avez évoqué une baisse
d’environ 8 000 sites en 2022 à moins de 1 000 aujourd’hui, alors que les
autorités parlent de plus de 1 600 sites recensés. Comment expliquez-vous cette
différence ?
Brahima Soumahoro : Lorsque nous parlons de plus de 8 000 sites,
nous intégrons également les sites qui ont été recolonisés. Les autorités
peuvent, de leur côté, comptabiliser plusieurs interventions sur un même site.
Une intervention correspond à un site donné. Si
ce site est détruit puis recolonisé, il fera l’objet d’une nouvelle
intervention. Nous considérons donc qu’il faut distinguer le nombre
d’interventions du nombre de sites effectivement actifs à un moment donné.
À ce jour, nous estimons que le nombre de sites
actifs est inférieur à 1 000. La question importante est aussi de mesurer le
coût pour l’État de toutes ces interventions successives.
BankAssur Afrik+ : Peut-on aujourd’hui garantir
qu’un kilogramme d’or acheté en Côte d’Ivoire peut être retracé jusqu’à son
lieu de production ?
Brahima Soumahoro : Tout à fait. Lorsqu’une structure légalement
établie achète de l’or à un exploitant, elle doit notamment demander son arrêté
d’autorisation, son attestation de production et son justificatif de paiement
des impôts.
Une fois l’or exporté, les produits de la vente
doivent être rapatriés sur le compte bancaire domicilié à cet effet. L’État
exige également que l’exportateur connaisse son client, lequel doit être
répertorié dans les registres de l’État ivoirien.
Pour nous, l’or légal est donc parfaitement
traçable.
BankAssur Afrik+ : Au-delà des orpailleurs
eux-mêmes, qui profite réellement de l’orpaillage clandestin ?
Brahima Soumahoro : Il ne faut pas réduire le phénomène à une
catégorie précise de bénéficiaires. L’orpaillage clandestin attire de plus en
plus de personnes parce qu’il est perçu comme une activité qui peut rapporter
rapidement.
Mais le véritable enjeu pour la Côte d’Ivoire est
aussi régional. L’orpaillage s’est développé avant nous dans plusieurs pays
voisins, notamment au Ghana, au Burkina Faso et au Mali. Lorsque certains de
ces gisements se tariront, la pression sur le potentiel aurifère ivoirien
pourrait devenir encore plus forte.
La Côte d’Ivoire dispose d’un potentiel aurifère
important. Si nous ne nous organisons pas, des personnes viendront exploiter
ces ressources de manière illégale. C’est pourquoi il est urgent de structurer
et de formaliser le secteur.
BankAssur Afrik+ : Vous préparez un Livre blanc
sur l’orpaillage clandestin. Quelles réformes concrètes allez-vous proposer au
gouvernement ?
Brahima Soumahoro : Ce Livre blanc est le fruit d’un travail de
terrain. Nous sommes allés à la rencontre des acteurs, y compris des personnes
qui pratiquent clandestinement l’orpaillage, afin de comprendre leurs
aspirations et les raisons qui les poussent vers cette activité.
Nous constatons que certains souhaitent
réellement entrer dans la légalité. Mais lorsqu’ils découvrent que la
localisation de leur site ne permet pas juridiquement de leur attribuer un
titre, ils repartent découragés. Certains finissent alors par exploiter
clandestinement les zones où ils ont identifié une minéralisation.
Nous proposons donc notamment de formaliser
certains sites déjà identifiés comme illégaux, en accord avec les détenteurs de
grands permis lorsque cela est possible. L’idée est de permettre à des
opérateurs légaux de reprendre ces espaces et d’employer les personnes qui y
travaillent déjà clandestinement.
Il faut également prendre en compte le passif
environnemental. Lorsqu’un opérateur reprend un site déjà dégradé, il doit
intégrer l’obligation de réhabiliter les excavations et de remettre
l’environnement en état à la fin de son exploitation.
BankAssur Afrik+ : Concrètement, quelles sont les
deux mesures prioritaires que vous souhaitez voir mises en œuvre ?
Brahima Soumahoro : La première, c’est la formalisation. La
deuxième, c’est le renforcement de la traçabilité.
La formalisation permettra de réduire l’espace
laissé à l’orpaillage illégal. Le renforcement de la traçabilité permettra,
lui, de lutter contre les circuits clandestins d’achat et de commercialisation
de l’or.
Il y a également un enjeu sécuritaire. Les
personnes présentes sur les sites clandestins ne sont pas toujours identifiées.
Il est donc important pour l’État de savoir qui exploite les différents sites
et dans quelles conditions.
Le SAVOD-CI est déjà engagé dans cette démarche.
Nous avons déployé des délégations dans plusieurs régions et travaillé avec les
préfets, qui sont les premières autorités dans les différentes localités.
Nous nous considérons comme des partenaires de
l’État dans cette lutte. Lorsque l’État parvient à régler le problème de
l’orpaillage illégal, ce sont aussi les opérateurs légaux qui en bénéficient,
puisqu’ils pourront capter davantage de la production ivoirienne et développer
leurs entreprises.
BankAssur Afrik+ : Les autorités veulent
éradiquer l’orpaillage clandestin. Est-ce réellement possible, et dans quel
délai ?
Brahima Soumahoro : C’est possible, à condition d’aller vers la
formalisation. Le clandestin existe parce qu’il dispose d’un espace pour
s’exprimer. Si cet espace est occupé légalement, il ne pourra plus revenir.
Il faut donc commencer par cartographier les
sites d’exploitation illégale et trouver des accords permettant de les
formaliser lorsque cela est possible.
Lorsqu’une personne travaille sur un site et
qu’on la chasse sans lui proposer d’alternative, elle peut revenir parce
qu’elle sait qu’il existe une minéralisation. En revanche, si le site est
attribué légalement à un autre opérateur, elle trouvera quelqu’un à sa place et
pourra être intégrée comme employée.
C’est, pour nous, la seule manière durable de
régler le problème : combattre l’illégalité par la légalité.
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