Rarement une banque centrale africaine aura défié aussi ouvertement un projet politique porté par le pouvoir. En Ouganda, la controverse autour de la loi sur la “protection de la souveraineté” révèle un malaise plus profond : celui d’un État tenté par le durcissement souverainiste mais encore fortement dépendant des devises, des bailleurs et des flux financiers extérieurs.
Cette fois, l’alerte n’est pas venue des ONG
occidentales ni des chancelleries étrangères. Elle est venue du cœur même de
l’appareil financier ougandais.
À Kampala, la Banque d’Ouganda a publiquement mis en
garde le gouvernement contre les conséquences potentiellement “désastreuses” du
Protection of Sovereignty Bill, un texte présenté par le pouvoir comme un
instrument de défense contre les ingérences étrangères. Une sortie rarissime
dans un continent où les banques centrales évitent généralement toute
confrontation frontale avec l’exécutif.
Le gouverneur Michael Atingi-Ego a averti les
parlementaires que certaines dispositions initiales du projet risquaient
d’assécher les flux financiers entrants, de fragiliser les réserves de change
et de perturber l’économie. Sous pression, le Parlement a finalement adopté
cette semaine une version allégée du texte.
L’épisode dépasse largement le débat juridique. Il
expose brutalement les contradictions économiques d’un souverainisme africain
en pleine montée, mais encore dépendant des financements internationaux.
Une loi pensée comme un rempart politique
Dans sa version initiale, le texte imposait à tout
citoyen ougandais recevant des fonds de l’étranger de se déclarer comme “agent
étranger” et d’en notifier les montants aux autorités. Les contrevenants
s’exposaient à de lourdes sanctions pénales.
Le gouvernement défendait un dispositif destiné à
empêcher des intérêts étrangers d’influencer la politique nationale. Mais très
vite, banques, ONG, diaspora et partenaires internationaux ont dénoncé un texte
aux contours excessivement larges, susceptible de toucher aussi bien les
organisations humanitaires que les transferts familiaux ou les programmes de
développement.
Face à la levée de boucliers, les députés ont réduit
le champ d’application de la loi. Désormais, seules les personnes recevant des
financements étrangers à des fins explicitement politiques devront se déclarer.
Le recul parlementaire est important. Mais il ne
masque pas le signal envoyé aux investisseurs : celui d’un pouvoir prêt à
renforcer son contrôle sur les flux transnationaux dans un contexte politique
de plus en plus crispé.
Une économie encore dépendante des devises
extérieures
Car l’Ouganda reste structurellement vulnérable aux
entrées de capitaux étrangers.
Selon la Banque mondiale, les transferts de la
diaspora ont dépassé 1,4 milliard de dollars ces dernières années, constituant
une source essentielle de devises pour l’économie. Le pays demeure également
fortement dépendant :
Dans un tel environnement, toute perturbation des flux
financiers peut rapidement exercer une pression sur le shilling ougandais,
alimenter l’inflation importée et réduire la marge de manœuvre monétaire de la
banque centrale.
C’est précisément ce que redoutait Michael Atingi-Ego
lorsqu’il a averti qu’un affaiblissement des réserves compromettrait la
stabilité financière du pays. Lors des débats parlementaires, le gouverneur a
résumé sa position par une formule qui a largement circulé à Kampala :
« Un pays sans réserves n’est pas souverain. »
Cette phrase résume tout le paradoxe ougandais :
vouloir affirmer davantage d’autonomie politique tout en restant profondément
dépendant des flux en devises.
Le retour discret des banques centrales
africaines
Au-delà du cas ougandais, l’affaire révèle une
évolution plus large des équilibres institutionnels africains.
Depuis plusieurs années, les banques centrales du
continent sont confrontées à une accumulation de chocs :
Dans ce contexte, certaines institutions monétaires
deviennent plus offensives lorsqu’elles estiment que des décisions politiques
risquent de déstabiliser les équilibres macroéconomiques.
Au Nigéria, la banque centrale a déjà multiplié les
interventions musclées sur le marché des changes pour enrayer les tensions sur
le naira. Au Ghana, les autorités monétaires ont dû défendre agressivement le
cedi pendant la crise de la dette. En Égypte, les arbitrages entre stabilité
monétaire et contraintes politiques restent permanents.
Mais en Ouganda, la singularité tient au caractère
public de l’affrontement. Voir une banque centrale contester ouvertement un
projet hautement politique demeure exceptionnel.
Kampala face au mur des marchés
Cette séquence intervient à un moment délicat pour
l’économie ougandaise.
La Banque d’Ouganda cherche actuellement à renforcer
ses réserves à travers un programme national d’achat d’or destiné à réduire la
vulnérabilité extérieure du pays.
Parallèlement, Kampala tente de préserver ses
relations avec les bailleurs internationaux après plusieurs années de tensions
diplomatiques. La Banque mondiale avait suspendu de nouveaux financements en
2023 à la suite de la loi anti-homosexualité adoptée par le pays avant de
reprendre progressivement certaines opérations.
Dans ce contexte, le projet de loi souverainiste est
apparu à plusieurs investisseurs comme un nouveau facteur de risque
réglementaire et politique.
Le message envoyé par la banque centrale était donc
aussi destiné aux marchés : l’Ouganda ne peut pas se permettre une crise de
confiance sur ses flux en devises.
Une leçon économique pour les
souverainismes africains
L’affaire ougandaise illustre finalement un dilemme
désormais central pour plusieurs États africains : comment renforcer le
contrôle politique national sans fragiliser des économies encore intégrées aux
circuits financiers internationaux ?
À court terme, le pouvoir ougandais a évité une
confrontation totale avec sa propre banque centrale en assouplissant le texte.
Mais l’épisode laisse une trace durable.
Il rappelle surtout qu’en matière économique, la
souveraineté ne se mesure pas seulement à la capacité d’un État à contrôler les
influences extérieures. Elle dépend aussi de sa capacité à financer sa monnaie,
protéger ses réserves et maintenir la confiance des marchés.
Et sur ce terrain-là, les banques centrales disposent
encore d’un langage que même les pouvoirs politiques les plus souverainistes ne
peuvent totalement ignorer.
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