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  • 07/05/2026

Risque climatique & Développement / Gambie : La Banque mondiale met en chiffres un destin menacé

Par Jean-Marc Gogbeu


Un rapport inédit chiffre le coût de l'inaction climatique à 9,3% du PIB d'ici 2050 et place la capitale Banjul au bord de l'engloutissement. Un signal d'alarme qui interpelle l'ensemble de la sous-région.

 

 

Publié en avril 2026 par le Groupe de la Banque mondiale, le Country Climate and Development Report (CCDR) consacré à la Gambie dresse un diagnostic sans appel : le pays figure parmi les nations les plus exposées au dérèglement climatique au monde, et l'inaction coûtera bien plus cher que l'adaptation. Pour les marchés financiers et les investisseurs institutionnels de la sous-région, ce rapport constitue une référence désormais incontournable.

 

Une économie fragile sous pression climatique

 

Avec 2,4 millions d'habitants et une altitude moyenne de seulement 34 mètres au-dessus du niveau de la mer, la Gambie occupe une position géographique particulièrement vulnérable. Selon l'indice ND-GAIN de l'université Notre Dame, qui mesure la vulnérabilité aux chocs climatiques et la capacité d'adaptation des nations, la Gambie se classe 151e sur 181 pays. Plus de 60% de sa population vit dans des zones côtières et urbaines directement exposées aux risques d'inondation, de submersion et d'érosion.

 

La transition démocratique de 2017 a certes enclenché un redressement économique notable : la croissance du PIB réel a atteint en moyenne 5,0% par an entre 2017 et 2024, dépassant la moyenne de la CEDEAO. Mais la structure productive du pays reste profondément fragile. Le tourisme et les transferts de fonds de la diaspora dominent les recettes en devises, tandis que plus de 63% de la consommation énergétique et plus de la moitié des besoins alimentaires sont couverts par les importations. L'agriculture emploie encore 70% de la main-d'œuvre, mais ne contribue plus qu'à 21% du PIB — contre 35% en 2010. Le secteur informel absorbe 79,4% des travailleurs.

 

CHIFFRES CLÉS

9,3 %

Perte de PIB projetée d'ici 2050 (scénario BAU chaud/sec)

2,1 Md$

Actifs menacés à Banjul par la montée des eaux

13 Md$

Besoins de financement climatique d'ici 2050

 

 

Banjul, une capitale condamnée à se réinventer

 

Le cas de Banjul constitue l'un des avertissements les plus frappants du rapport. La capitale gambienne, bâtie sur une île en bord de mer, concentre quelque 200 000 résidents côtiers et un stock d'actifs estimé à 2,1 milliards de dollars — soit l'équivalent du PIB annuel du pays tout entier. Or, sous les scénarios d'émissions les plus pessimistes, la montée du niveau de la mer pourrait atteindre 0,35 mètre d'ici 2050 et 1,23 mètre d'ici 2100, rendant potentiellement la ville inhabitable dans la seconde moitié du siècle.

 

Les modélisations du CCDR montrent qu'un événement climatique centenaire (storm event) pourrait à lui seul générer des dommages sur le bâti estimés à 1,9 milliard de dollars, soit près de 85% du PIB nominal 2024. Les inondations représentent déjà 96% des pertes économiques annuelles liées aux aléas climatiques à survenue rapide dans le pays. La probabilité d'une inondation significative est évaluée à 30% par an, soit une occurrence tous les trois ans en moyenne.

 

« Le gouvernement gambien doit d'urgence envisager la planification d'une nouvelle capitale administrative pour garantir la continuité de la gouvernance, dans l'hypothèse où Banjul deviendrait inhabitable. » — CCDR Gambie, Banque mondiale, avril 2026

 

Le rapport recommande une stratégie en deux temps : déploiement à court terme de défenses côtières hybrides (infrastructures grises et solutions fondées sur la nature, notamment la restauration des mangroves) ; et planification anticipée, dès maintenant, d'une retraite gérée (managed retreat) depuis les quartiers à plus haute exposition.

 

Pertes macroéconomiques : une trajectoire à trois horizons

 

L'exercice de modélisation conduit pour ce rapport livre des projections particulièrement sévères. Dans un scénario de statu quo (Business-As-Usual) combiné à des conditions climatiques chaudes et sèches, les pertes annuelles moyennes de PIB progresseraient de la façon suivante :

 

Horizon 2030

~3,5 % du PIB

Horizon 2040

~6,9 % du PIB

Horizon 2050

~9,3 % du PIB

 

 

Ces pertes se matérialisent à travers plusieurs canaux interdépendants : érosion des sols et dégradation des terres, stress thermique sur la productivité du travail, chute des rendements agricoles, dommages aux infrastructures de transport et aux zones urbaines, et contraction de la demande touristique liée à la dégradation du littoral. L'ensemble de ces mécanismes se renforce mutuellement, aggravant les pressions sur les finances publiques et réduisant la capacité d'investissement de l'État.

 

Le rapport montre également que le changement climatique ralentira la réduction de la pauvreté, avec un risque d'augmentation du taux de pauvreté de 1,2 point de pourcentage d'ici 2050 dans le scénario le plus défavorable — soit environ 10 000 Gambiens supplémentaires en situation de pauvreté.

 

Agriculture et tourisme : les deux piliers fragilisés

 

L'agriculture constitue le premier secteur d'exposition au risque climatique. Sous un scénario chaud et sec, les revenus agricoles moyens pourraient reculer de 20% d'ici 2050. Le rapport pointe la brutalité de ce chiffre dans un pays où 70% de la main-d'œuvre travaille dans les champs. La dégradation des sols, l'intrusion saline dans les eaux douces, l'irrégularité des pluies et les sécheresses récurrentes compromettent directement la sécurité alimentaire nationale.

 

La modélisation sectorielle fait néanmoins apparaître un écart significatif entre les stratégies d'adaptation. L'irrigation seule ne génère qu'un gain de rendement inférieur à 5% sous conditions sèches. En revanche, le déploiement simultané de l'irrigation, des pratiques d'agriculture climato-intelligente (CSA), d'une meilleure gestion des terres et de l'eau, et d'un renforcement des filières agro-industrielles peut porter les gains de rendement jusqu'à 40%. Cette démonstration quantifiée de l'efficacité des approches intégrées est l'un des apports analytiques les plus opérationnels du CCDR.

 

Le secteur touristique n'est pas en reste. Contribuant à environ 20% du PIB et à 15% de l'emploi total en 2022, le tourisme gambien est quasi-intégralement concentré sur le littoral. Or c'est précisément cette zone qui subit les effets les plus sévères de la montée des eaux et des inondations côtières. Le rapport évalue à 2,1 milliards de dollars le stock d'actifs côtiers à risque. Hôtels, accès terrestres, écosystèmes marins et plages sont directement menacés. Sans adaptation, le secteur pourrait perdre une partie significative de son attractivité et de sa valeur économique avant 2040.

 

L'équation du financement : 13 milliards de dollars, 0,1% privé

 

C'est sans doute la donnée la plus interpellante pour les acteurs financiers de la sous-région : sur l'ensemble des flux de financement climatique actuellement orientés vers la Gambie, le secteur privé ne représente que 0,1% du total. Pourtant, le rapport estime les besoins totaux de financement climatique à environ 13 milliards de dollars d'ici 2050, dont environ 11 milliards pour les seuls investissements d'adaptation et de résilience.

 

Besoins estimés d'investissement climatique par secteur (2026-2050)

Priorité d'investissement

2026-2030

2031-2040

2041-2050

Total

Agriculture résiliente et climat-intelligente

222 M$

200 M$

83 M$

505 M$

Résilience côtière

132 M$

338 M$

470 M$

Services urbains et résilience des villes

434 M$

345 M$

173 M$

952 M$

Énergie bas-carbone, eau et assainissement

630 M$

512 M$

758 M$

1 900 M$

Résilience des infrastructures de transport

225 M$

959 M$

240 M$

1 424 M$

Tourisme vert et résilient

25 M$

25 M$

Agroforesterie et solutions fondées sur la nature

25 M$

40 M$

10 M$

75 M$

TOTAL (hors relocalisation de Banjul)

1 820 M$

3 109 M$

8 164 M$

13 093 M$

 

 

Pour réduire cet écart colossal, le CCDR recommande un triple levier : maximiser les ressources concessionnelles ; déployer des instruments de financement innovants tels que les obligations catastrophe (cat bonds), la microassurance climatique et les garanties de crédit ; et créer les conditions d'une mobilisation accrue du secteur privé, avec un objectif cible de 35% de financement privé dans le total des investissements climatiques.

 

Le secteur financier en première ligne des risques physiques et de transition

 

Le CCDR consacre une analyse spécifique au système financier gambien, et le constat est préoccupant. Les banques commerciales locales et les institutions financières non bancaires sont directement exposées aux risques physiques (dommages sur les actifs financés, défauts consécutifs à des chocs climatiques) et aux risques de transition (dépréciation des actifs des secteurs fossiles, évolution réglementaire).

 

La distribution du crédit est fortement concentrée sur le secteur privé local, avec une faible diversification sectorielle. Le rapport souligne que le renforcement de l'architecture financière est une condition préalable à la mobilisation de capitaux privés pour le climat. À ce titre, la création en cours de la Climate Finance Directorate est saluée comme une avancée institutionnelle majeure, de même que le développement d'instruments de financement du risque de catastrophe (Disaster Risk Financing) articulant fonds de réserve, mécanismes paramétriques et partenariats public-privé.

 

Pour les investisseurs institutionnels et les assureurs actifs en Afrique de l'Ouest, ce rapport offre un cadre analytique précis pour évaluer l'exposition au risque climatique des portefeuilles exposés à la Gambie et aux économies côtières similaires de la sous-région.

 

Deux futurs possibles : la transformation structurelle comme adaptation

 

L'un des apports conceptuels les plus importants du CCDR est de démontrer que le développement économique lui-même constitue une forme d'adaptation climatique. En comparant un scénario BAU à un scénario de croissance aspirationnelle aligné sur le Plan national de développement 2023-2027, le rapport montre que la diversification économique — notamment vers l'agro-industrie, les énergies renouvelables et les services numériques — réduit mécaniquement la dépendance aux secteurs les plus sensibles au climat.

 

Sous le scénario aspirationnel, les pertes de PIB liées au climat pourraient être limitées à environ 8% d'ici 2050, contre 9,3% sous le scénario BAU — et tomber à 2,6% avec des mesures d'adaptation ciblées. Ce différentiel de 6,7 points de PIB représente une valeur économique considérable pour un pays dont le PIB nominal 2024 est estimé à environ 2,3 milliards de dollars.

 

Feuille de route politique : cinq horizons, une ambition

 

Le rapport articule enfin une feuille de route réglementaire séquencée sur cinq horizons temporels. D'ici 2026, la Gambie est appelée à adopter sa loi sur le changement climatique (Climate Change Act) et à mettre en place le Conseil national du changement climatique. D'ici 2030, le pays devrait avoir déployé un système de marquage budgétaire climatique dans l'ensemble des ministères et opérationnalisé ses instruments de financement du risque de catastrophe. L'horizon 2035 vise l'automatisation du suivi MRV (mesure, notification et vérification) et la décentralisation du financement de l'adaptation vers les collectivités locales. À l'horizon 2050, l'ambition est celle d'une capitale résiliente reconstruite et d'un système de gouvernance climatique pleinement intégré.

 

La mise en œuvre de cette feuille de route se heurte cependant à un obstacle structurel que le rapport nomme sans détour : le "execution gap". La Gambie dispose de l'un des cadres de politique climatique les plus ambitieux de la région — mais l'écart entre les politiques affichées et leur exécution effective reste béant, en raison de mandats institutionnels fragmentés, d'un manque de coordination intersectorielle et de capacités humaines insuffisantes.

 

 

 

À RETENIR

Le CCDR Gambie de la Banque mondiale n'est pas un rapport climatique de plus. C'est un diagnostic économique complet qui quantifie le coût de l'inaction, identifie les leviers d'adaptation les plus rentables, et trace une feuille de route concrète pour mobiliser les 13 milliards de dollars nécessaires à la résilience du pays d'ici 2050. Pour les acteurs financiers de l'Afrique de l'Ouest — banques, assureurs, investisseurs institutionnels —, il constitue un outil de référence pour calibrer l'exposition aux risques climatiques physiques et de transition dans l'espace CEDEAO.

 

SOURCE

Banque mondiale – Country Climate and Development Report: The Gambia. Groupe de la Banque mondiale, Région Afrique occidentale et centrale. Washington DC, avril 2026.

 

BankAssur Afrik+  |  Responsable de la Rédaction  |  www.bankassurafrik.com

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