Par Jean-Marc Gogbeu
Un rapport inédit chiffre le coût de l'inaction climatique à 9,3%
du PIB d'ici 2050 et place la capitale Banjul au bord de l'engloutissement. Un
signal d'alarme qui interpelle l'ensemble de la sous-région.
Publié en avril 2026 par le Groupe
de la Banque mondiale, le Country Climate and Development Report (CCDR)
consacré à la Gambie dresse un diagnostic sans appel : le pays figure parmi les
nations les plus exposées au dérèglement climatique au monde, et l'inaction
coûtera bien plus cher que l'adaptation. Pour les marchés financiers et les
investisseurs institutionnels de la sous-région, ce rapport constitue une
référence désormais incontournable.
Avec 2,4 millions d'habitants et une altitude moyenne de seulement 34
mètres au-dessus du niveau de la mer, la Gambie occupe une position
géographique particulièrement vulnérable. Selon l'indice ND-GAIN de
l'université Notre Dame, qui mesure la vulnérabilité aux chocs climatiques et
la capacité d'adaptation des nations, la Gambie se classe 151e sur 181 pays.
Plus de 60% de sa population vit dans des zones côtières et urbaines
directement exposées aux risques d'inondation, de submersion et d'érosion.
La transition démocratique de 2017 a certes enclenché un redressement
économique notable : la croissance du PIB réel a atteint en moyenne 5,0% par an
entre 2017 et 2024, dépassant la moyenne de la CEDEAO. Mais la structure
productive du pays reste profondément fragile. Le tourisme et les transferts de
fonds de la diaspora dominent les recettes en devises, tandis que plus de 63%
de la consommation énergétique et plus de la moitié des besoins alimentaires
sont couverts par les importations. L'agriculture emploie encore 70% de la
main-d'œuvre, mais ne contribue plus qu'à 21% du PIB — contre 35% en 2010. Le
secteur informel absorbe 79,4% des travailleurs.
CHIFFRES CLÉS
|
9,3 % Perte de PIB projetée d'ici 2050 (scénario BAU chaud/sec) |
2,1 Md$ Actifs menacés à Banjul par la montée des eaux |
13 Md$ Besoins de financement climatique d'ici 2050 |
Le cas de Banjul constitue l'un des avertissements les plus frappants du
rapport. La capitale gambienne, bâtie sur une île en bord de mer, concentre
quelque 200 000 résidents côtiers et un stock d'actifs estimé à 2,1 milliards
de dollars — soit l'équivalent du PIB annuel du pays tout entier. Or, sous les
scénarios d'émissions les plus pessimistes, la montée du niveau de la mer
pourrait atteindre 0,35 mètre d'ici 2050 et 1,23 mètre d'ici 2100, rendant
potentiellement la ville inhabitable dans la seconde moitié du siècle.
Les modélisations du CCDR montrent qu'un événement climatique centenaire
(storm event) pourrait à lui seul générer des dommages sur le bâti estimés à
1,9 milliard de dollars, soit près de 85% du PIB nominal 2024. Les inondations
représentent déjà 96% des pertes économiques annuelles liées aux aléas
climatiques à survenue rapide dans le pays. La probabilité d'une inondation
significative est évaluée à 30% par an, soit une occurrence tous les trois ans
en moyenne.
|
« Le
gouvernement gambien doit d'urgence envisager la planification d'une nouvelle
capitale administrative pour garantir la continuité de la gouvernance, dans
l'hypothèse où Banjul deviendrait inhabitable. » — CCDR Gambie, Banque
mondiale, avril 2026 |
Le rapport recommande une stratégie en deux temps : déploiement à court
terme de défenses côtières hybrides (infrastructures grises et solutions
fondées sur la nature, notamment la restauration des mangroves) ; et
planification anticipée, dès maintenant, d'une retraite gérée (managed retreat)
depuis les quartiers à plus haute exposition.
L'exercice de modélisation conduit pour ce rapport livre des projections
particulièrement sévères. Dans un scénario de statu quo (Business-As-Usual)
combiné à des conditions climatiques chaudes et sèches, les pertes annuelles
moyennes de PIB progresseraient de la façon suivante :
|
Horizon 2030 ~3,5 % du PIB |
Horizon 2040 ~6,9 % du PIB |
Horizon 2050 ~9,3 % du PIB |
Ces pertes se matérialisent à travers plusieurs canaux interdépendants :
érosion des sols et dégradation des terres, stress thermique sur la
productivité du travail, chute des rendements agricoles, dommages aux
infrastructures de transport et aux zones urbaines, et contraction de la
demande touristique liée à la dégradation du littoral. L'ensemble de ces
mécanismes se renforce mutuellement, aggravant les pressions sur les finances
publiques et réduisant la capacité d'investissement de l'État.
Le rapport montre également que le changement climatique ralentira la
réduction de la pauvreté, avec un risque d'augmentation du taux de pauvreté de
1,2 point de pourcentage d'ici 2050 dans le scénario le plus défavorable — soit
environ 10 000 Gambiens supplémentaires en situation de pauvreté.
L'agriculture constitue le premier secteur d'exposition au risque
climatique. Sous un scénario chaud et sec, les revenus agricoles moyens
pourraient reculer de 20% d'ici 2050. Le rapport pointe la brutalité de ce
chiffre dans un pays où 70% de la main-d'œuvre travaille dans les champs. La
dégradation des sols, l'intrusion saline dans les eaux douces, l'irrégularité
des pluies et les sécheresses récurrentes compromettent directement la sécurité
alimentaire nationale.
La modélisation sectorielle fait néanmoins apparaître un écart
significatif entre les stratégies d'adaptation. L'irrigation seule ne génère
qu'un gain de rendement inférieur à 5% sous conditions sèches. En revanche, le
déploiement simultané de l'irrigation, des pratiques d'agriculture
climato-intelligente (CSA), d'une meilleure gestion des terres et de l'eau, et
d'un renforcement des filières agro-industrielles peut porter les gains de
rendement jusqu'à 40%. Cette démonstration quantifiée de l'efficacité des
approches intégrées est l'un des apports analytiques les plus opérationnels du
CCDR.
Le secteur touristique n'est pas en reste. Contribuant à environ 20% du
PIB et à 15% de l'emploi total en 2022, le tourisme gambien est
quasi-intégralement concentré sur le littoral. Or c'est précisément cette zone
qui subit les effets les plus sévères de la montée des eaux et des inondations
côtières. Le rapport évalue à 2,1 milliards de dollars le stock d'actifs
côtiers à risque. Hôtels, accès terrestres, écosystèmes marins et plages sont
directement menacés. Sans adaptation, le secteur pourrait perdre une partie
significative de son attractivité et de sa valeur économique avant 2040.
C'est sans doute la donnée la plus interpellante pour les acteurs
financiers de la sous-région : sur l'ensemble des flux de financement
climatique actuellement orientés vers la Gambie, le secteur privé ne représente
que 0,1% du total. Pourtant, le rapport estime les besoins totaux de
financement climatique à environ 13 milliards de dollars d'ici 2050, dont
environ 11 milliards pour les seuls investissements d'adaptation et de
résilience.
Besoins
estimés d'investissement climatique par secteur (2026-2050)
|
Priorité d'investissement |
2026-2030 |
2031-2040 |
2041-2050 |
Total |
|
Agriculture résiliente et climat-intelligente |
222 M$ |
200 M$ |
83 M$ |
505 M$ |
|
Résilience côtière |
132 M$ |
338 M$ |
— |
470 M$ |
|
Services urbains et résilience des villes |
434 M$ |
345 M$ |
173 M$ |
952 M$ |
|
Énergie bas-carbone, eau et assainissement |
630 M$ |
512 M$ |
758 M$ |
1 900 M$ |
|
Résilience des infrastructures de transport |
225 M$ |
959 M$ |
240 M$ |
1 424 M$ |
|
Tourisme vert et résilient |
— |
25 M$ |
— |
25 M$ |
|
Agroforesterie et solutions fondées sur la nature |
25 M$ |
40 M$ |
10 M$ |
75 M$ |
|
TOTAL (hors relocalisation de Banjul) |
1 820 M$ |
3 109 M$ |
8 164 M$ |
13 093 M$ |
Pour réduire cet écart colossal, le CCDR recommande un triple levier :
maximiser les ressources concessionnelles ; déployer des instruments de
financement innovants tels que les obligations catastrophe (cat bonds), la
microassurance climatique et les garanties de crédit ; et créer les conditions
d'une mobilisation accrue du secteur privé, avec un objectif cible de 35% de
financement privé dans le total des investissements climatiques.
Le CCDR consacre une analyse spécifique au système financier gambien, et
le constat est préoccupant. Les banques commerciales locales et les
institutions financières non bancaires sont directement exposées aux risques
physiques (dommages sur les actifs financés, défauts consécutifs à des chocs
climatiques) et aux risques de transition (dépréciation des actifs des secteurs
fossiles, évolution réglementaire).
La distribution du crédit est fortement concentrée sur le secteur privé
local, avec une faible diversification sectorielle. Le rapport souligne que le
renforcement de l'architecture financière est une condition préalable à la
mobilisation de capitaux privés pour le climat. À ce titre, la création en
cours de la Climate Finance Directorate est saluée comme une avancée
institutionnelle majeure, de même que le développement d'instruments de
financement du risque de catastrophe (Disaster Risk Financing) articulant fonds
de réserve, mécanismes paramétriques et partenariats public-privé.
|
Pour les
investisseurs institutionnels et les assureurs actifs en Afrique de l'Ouest,
ce rapport offre un cadre analytique précis pour évaluer l'exposition au
risque climatique des portefeuilles exposés à la Gambie et aux économies
côtières similaires de la sous-région. |
L'un des apports conceptuels les plus importants du CCDR est de
démontrer que le développement économique lui-même constitue une forme
d'adaptation climatique. En comparant un scénario BAU à un scénario de
croissance aspirationnelle aligné sur le Plan national de développement
2023-2027, le rapport montre que la diversification économique — notamment vers
l'agro-industrie, les énergies renouvelables et les services numériques —
réduit mécaniquement la dépendance aux secteurs les plus sensibles au climat.
Sous le scénario aspirationnel, les pertes de PIB liées au climat
pourraient être limitées à environ 8% d'ici 2050, contre 9,3% sous le scénario
BAU — et tomber à 2,6% avec des mesures d'adaptation ciblées. Ce différentiel
de 6,7 points de PIB représente une valeur économique considérable pour un pays
dont le PIB nominal 2024 est estimé à environ 2,3 milliards de dollars.
Le rapport articule enfin une feuille de route réglementaire séquencée
sur cinq horizons temporels. D'ici 2026, la Gambie est appelée à adopter sa loi
sur le changement climatique (Climate Change Act) et à mettre en place le
Conseil national du changement climatique. D'ici 2030, le pays devrait avoir
déployé un système de marquage budgétaire climatique dans l'ensemble des
ministères et opérationnalisé ses instruments de financement du risque de
catastrophe. L'horizon 2035 vise l'automatisation du suivi MRV (mesure,
notification et vérification) et la décentralisation du financement de
l'adaptation vers les collectivités locales. À l'horizon 2050, l'ambition est
celle d'une capitale résiliente reconstruite et d'un système de gouvernance
climatique pleinement intégré.
La mise en œuvre de cette feuille de route se heurte cependant à un
obstacle structurel que le rapport nomme sans détour : le "execution
gap". La Gambie dispose de l'un des cadres de politique climatique les
plus ambitieux de la région — mais l'écart entre les politiques affichées et
leur exécution effective reste béant, en raison de mandats institutionnels
fragmentés, d'un manque de coordination intersectorielle et de capacités
humaines insuffisantes.
À RETENIR
Le CCDR Gambie de la Banque mondiale n'est pas un rapport climatique de
plus. C'est un diagnostic économique complet qui quantifie le coût de
l'inaction, identifie les leviers d'adaptation les plus rentables, et trace une
feuille de route concrète pour mobiliser les 13 milliards de dollars
nécessaires à la résilience du pays d'ici 2050. Pour les acteurs financiers de
l'Afrique de l'Ouest — banques, assureurs, investisseurs institutionnels —, il
constitue un outil de référence pour calibrer l'exposition aux risques
climatiques physiques et de transition dans l'espace CEDEAO.
SOURCE
Banque mondiale
– Country Climate and Development Report: The Gambia. Groupe de la Banque
mondiale, Région Afrique occidentale et centrale. Washington DC, avril 2026.
BankAssur Afrik+ | Responsable de la Rédaction |
www.bankassurafrik.com
Ce
contenu est produit à des fins d'information et d'analyse économique. Il ne
constitue pas un conseil en investissement.
Zinia Farnandiz Sep 28, 2024
Absolutely loved this post! Your tips on how to style a blazer are spot on. Keep up the great work, can’t wait for your next post!
Loren Watson Sep 18, 2024
Cover broad of topic in web development industry. Explained a lot of basic programming knowledge with easy to understand explanation.
Walter White Sep 29, 2024
Employees who have the flexibility to work remotely often report higher job satisfaction. This can lead to increased employee retention workforce.