Le dossier de la dette sénégalaise entre dans une nouvelle phase. Alors que Dakar préfère parler de « reprofilage » plutôt que de restructuration, les détenteurs d’obligations souveraines commencent à se structurer collectivement. Au moins huit gestionnaires de fonds ont constitué un groupe de créanciers et mandaté le cabinet international White & Case comme conseil juridique, selon Reuters.
Le mot « restructuration » n’est toujours pas
celui que Dakar veut employer. Mais, côté investisseurs, les préparatifs
ressemblent de plus en plus à ceux d’une négociation de dette en bonne et due
forme.
Les détenteurs d’obligations souveraines
sénégalaises ont constitué un groupe de créanciers réunissant au moins huit
gestionnaires de fonds et ont choisi le cabinet d’avocats international White
& Case pour les conseiller, ont indiqué à Reuters quatre sources proches du
dossier. L’identité des fonds membres du groupe n’a pas été communiquée. White
& Case n’a pas souhaité commenter.
Le choix du cabinet n’est pas anodin. White &
Case intervient régulièrement dans des dossiers complexes de dette souveraine
et a notamment conseillé des gouvernements dans les restructurations de
l’Éthiopie et de l’Ukraine, ainsi que des groupes de créanciers au Liban et au
Sri Lanka. Le signal envoyé par les obligataires est donc clair : ils se
préparent à défendre collectivement leurs intérêts dans une négociation dont
les contours restent encore largement à définir.
Le « reprofilage » de Dakar face aux exigences
des créanciers
Cette organisation intervient quelques jours
seulement après que le Sénégal a annoncé son intention de traiter sa dette
extérieure dans le cadre d’un mécanisme présenté comme un « enhanced Common
Framework », tout en refusant de qualifier l’opération de restructuration.
Le Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lo a
expliqué que Dakar privilégiait un reprofilage, c’est-à-dire essentiellement un
allongement des maturités et une renégociation des taux d’intérêt, plutôt
qu’une restructuration classique. Le gouvernement entend également exclure de
l’opération la dette libellée en francs CFA.
Sur le papier, la nuance est importante. Dans la
réalité financière, elle l’est beaucoup moins.
Modifier les échéances ou les conditions
financières d'une obligation revient à changer les termes auxquels les
investisseurs avaient initialement accepté de prêter leur argent. Pour les
marchés, une telle opération peut donc être assimilée à une restructuration dès
lors qu'elle entraîne une perte économique pour les créanciers.
C’est précisément la lecture retenue par Standard
& Poor’s. Le 4 septembre, l’agence a abaissé la note de la dette
sénégalaise à long terme en devises de CCC+ à CC, estimant qu’un échange de
dette en situation de détresse ou un défaut sur les obligations commerciales en
devises était devenu « extrêmement probable ». S&P considère notamment que
les créanciers pourraient recevoir moins que ce qui leur avait été initialement
promis, sous la forme d’une réduction du principal, des intérêts ou des
conditions de paiement.
Plus de 3,5 milliards de dollars d’arriérés
Le problème auquel Dakar tente de s’attaquer
dépasse largement la seule question des euro-obligations.
Le Sénégal doit d’abord apurer environ 3,5
milliards de dollars d’arriérés de paiement, selon le Premier ministre. Ces
arriérés atteignaient 1.956 milliard de francs CFA à fin mars 2025 et
constituent un frein à l’activité économique et à l’emploi.
Cette situation trouve son origine dans la
révélation, à partir de 2024, de plusieurs milliards de dollars de dette qui
n’avaient pas été correctement déclarés par l’ancienne administration. Le stock
de dette finalement réévalué a dépassé 13 milliards de dollars, soit environ un
quart de l’économie sénégalaise selon les données citées par Reuters. Le
scandale avait conduit le FMI à suspendre son précédent programme avec Dakar.
La séquence actuelle est donc paradoxale : le
Sénégal cherche à retrouver l’accès au financement international tout en devant
convaincre ses créanciers que le traitement de sa dette sera suffisamment
crédible pour restaurer sa soutenabilité.
Le FMI apporte 2,2 milliards de dollars, mais ne
règle pas le problème des obligataires
La conclusion récente d’un accord au niveau des
services du FMI apporte une bouffée d’oxygène. Le nouveau programme doit
mobiliser 2,2 milliards de dollars sur trois ans en faveur du Sénégal.
Mais cet accord ne fait pas disparaître le
problème posé par les créanciers privés. Au contraire, l’exigence de retour à
une dette soutenable implique nécessairement de déterminer qui supportera
l’ajustement et dans quelle proportion.
C’est ici que le groupe des obligataires prend
toute son importance.
En se regroupant et en mandatant White &
Case, les investisseurs se dotent d’un interlocuteur juridique capable de
coordonner leur position, d’analyser les différentes options proposées par
Dakar et, surtout, de négocier collectivement les conditions d’un éventuel
traitement de la dette.
Le rapport de force commence donc à se dessiner :
Dakar veut préserver autant que possible ses marges de manœuvre ; les
créanciers veulent éviter que le « reprofilage » ne se traduise par une perte
imposée sous un autre nom.
Une négociation qui pourrait redéfinir le coût de
la crise
Le dossier est d’autant plus sensible que le
Sénégal cherche à préserver une partie de son financement domestique et
régional, notamment la dette en francs CFA, tandis que l’essentiel de la
pression risque de se concentrer sur les créanciers extérieurs.
Cette répartition de l’effort sera l’un des
points les plus délicats des prochaines discussions.
Pour Dakar, l’enjeu est considérable. Une
opération jugée trop favorable aux créanciers pourrait ne pas suffire à
rétablir durablement la soutenabilité de la dette. Mais un traitement trop
sévère des détenteurs d’obligations pourrait dégrader davantage la réputation
financière du pays et rendre beaucoup plus coûteux son retour sur les marchés
internationaux.
Pour les investisseurs, l’enjeu est inverse :
accepter un simple allongement des échéances ou une baisse des taux peut
permettre d’éviter un défaut formel, mais risque aussi de cristalliser une
perte économique importante.
Le mandat donné à White & Case marque ainsi
un changement de nature du dossier. Le Sénégal ne négocie plus seulement avec
le FMI sur la trajectoire de ses finances publiques : il doit désormais
composer avec des créanciers privés qui commencent à parler d’une seule voix.
Dakar peut continuer à appeler cela un «
reprofilage ». Mais à mesure que les obligataires s’organisent, la frontière
entre reprofilage et restructuration devient de plus en plus ténue.
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