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  • 10/09/2026

Sénégal : Les créanciers s’organisent avec le cabinet White & Case, le bras de fer sur la dette se précise

Le dossier de la dette sénégalaise entre dans une nouvelle phase. Alors que Dakar préfère parler de « reprofilage » plutôt que de restructuration, les détenteurs d’obligations souveraines commencent à se structurer collectivement. Au moins huit gestionnaires de fonds ont constitué un groupe de créanciers et mandaté le cabinet international White & Case comme conseil juridique, selon Reuters.

 

Le mot « restructuration » n’est toujours pas celui que Dakar veut employer. Mais, côté investisseurs, les préparatifs ressemblent de plus en plus à ceux d’une négociation de dette en bonne et due forme.

 

Les détenteurs d’obligations souveraines sénégalaises ont constitué un groupe de créanciers réunissant au moins huit gestionnaires de fonds et ont choisi le cabinet d’avocats international White & Case pour les conseiller, ont indiqué à Reuters quatre sources proches du dossier. L’identité des fonds membres du groupe n’a pas été communiquée. White & Case n’a pas souhaité commenter.

 

Le choix du cabinet n’est pas anodin. White & Case intervient régulièrement dans des dossiers complexes de dette souveraine et a notamment conseillé des gouvernements dans les restructurations de l’Éthiopie et de l’Ukraine, ainsi que des groupes de créanciers au Liban et au Sri Lanka. Le signal envoyé par les obligataires est donc clair : ils se préparent à défendre collectivement leurs intérêts dans une négociation dont les contours restent encore largement à définir.

 

Le « reprofilage » de Dakar face aux exigences des créanciers

 

Cette organisation intervient quelques jours seulement après que le Sénégal a annoncé son intention de traiter sa dette extérieure dans le cadre d’un mécanisme présenté comme un « enhanced Common Framework », tout en refusant de qualifier l’opération de restructuration.

 

Le Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lo a expliqué que Dakar privilégiait un reprofilage, c’est-à-dire essentiellement un allongement des maturités et une renégociation des taux d’intérêt, plutôt qu’une restructuration classique. Le gouvernement entend également exclure de l’opération la dette libellée en francs CFA.

 

Sur le papier, la nuance est importante. Dans la réalité financière, elle l’est beaucoup moins.

 

Modifier les échéances ou les conditions financières d'une obligation revient à changer les termes auxquels les investisseurs avaient initialement accepté de prêter leur argent. Pour les marchés, une telle opération peut donc être assimilée à une restructuration dès lors qu'elle entraîne une perte économique pour les créanciers.

 

C’est précisément la lecture retenue par Standard & Poor’s. Le 4 septembre, l’agence a abaissé la note de la dette sénégalaise à long terme en devises de CCC+ à CC, estimant qu’un échange de dette en situation de détresse ou un défaut sur les obligations commerciales en devises était devenu « extrêmement probable ». S&P considère notamment que les créanciers pourraient recevoir moins que ce qui leur avait été initialement promis, sous la forme d’une réduction du principal, des intérêts ou des conditions de paiement.

 

Plus de 3,5 milliards de dollars d’arriérés

 

Le problème auquel Dakar tente de s’attaquer dépasse largement la seule question des euro-obligations.

 

Le Sénégal doit d’abord apurer environ 3,5 milliards de dollars d’arriérés de paiement, selon le Premier ministre. Ces arriérés atteignaient 1.956 milliard de francs CFA à fin mars 2025 et constituent un frein à l’activité économique et à l’emploi.

 

Cette situation trouve son origine dans la révélation, à partir de 2024, de plusieurs milliards de dollars de dette qui n’avaient pas été correctement déclarés par l’ancienne administration. Le stock de dette finalement réévalué a dépassé 13 milliards de dollars, soit environ un quart de l’économie sénégalaise selon les données citées par Reuters. Le scandale avait conduit le FMI à suspendre son précédent programme avec Dakar.

 

La séquence actuelle est donc paradoxale : le Sénégal cherche à retrouver l’accès au financement international tout en devant convaincre ses créanciers que le traitement de sa dette sera suffisamment crédible pour restaurer sa soutenabilité.

 

Le FMI apporte 2,2 milliards de dollars, mais ne règle pas le problème des obligataires

 

La conclusion récente d’un accord au niveau des services du FMI apporte une bouffée d’oxygène. Le nouveau programme doit mobiliser 2,2 milliards de dollars sur trois ans en faveur du Sénégal.

 

Mais cet accord ne fait pas disparaître le problème posé par les créanciers privés. Au contraire, l’exigence de retour à une dette soutenable implique nécessairement de déterminer qui supportera l’ajustement et dans quelle proportion.

 

C’est ici que le groupe des obligataires prend toute son importance.

 

En se regroupant et en mandatant White & Case, les investisseurs se dotent d’un interlocuteur juridique capable de coordonner leur position, d’analyser les différentes options proposées par Dakar et, surtout, de négocier collectivement les conditions d’un éventuel traitement de la dette.

 

Le rapport de force commence donc à se dessiner : Dakar veut préserver autant que possible ses marges de manœuvre ; les créanciers veulent éviter que le « reprofilage » ne se traduise par une perte imposée sous un autre nom.

 

Une négociation qui pourrait redéfinir le coût de la crise

 

Le dossier est d’autant plus sensible que le Sénégal cherche à préserver une partie de son financement domestique et régional, notamment la dette en francs CFA, tandis que l’essentiel de la pression risque de se concentrer sur les créanciers extérieurs.

 

Cette répartition de l’effort sera l’un des points les plus délicats des prochaines discussions.

 

Pour Dakar, l’enjeu est considérable. Une opération jugée trop favorable aux créanciers pourrait ne pas suffire à rétablir durablement la soutenabilité de la dette. Mais un traitement trop sévère des détenteurs d’obligations pourrait dégrader davantage la réputation financière du pays et rendre beaucoup plus coûteux son retour sur les marchés internationaux.

 

Pour les investisseurs, l’enjeu est inverse : accepter un simple allongement des échéances ou une baisse des taux peut permettre d’éviter un défaut formel, mais risque aussi de cristalliser une perte économique importante.

 

Le mandat donné à White & Case marque ainsi un changement de nature du dossier. Le Sénégal ne négocie plus seulement avec le FMI sur la trajectoire de ses finances publiques : il doit désormais composer avec des créanciers privés qui commencent à parler d’une seule voix.

 

Dakar peut continuer à appeler cela un « reprofilage ». Mais à mesure que les obligataires s’organisent, la frontière entre reprofilage et restructuration devient de plus en plus ténue.