La menace d’un nouveau palier dans la guerre entre les États-Unis et l’Iran ne se mesure pas seulement à l’aune du risque militaire. Elle pourrait aussi se traduire par un nouveau choc économique mondial, avec un canal de transmission particulièrement redoutable pour l’Afrique : le pétrole.
Dans une publication sur X, l’ancienne représentante républicaine
américaine Marjorie Taylor Greene affirme que des responsables de
l’administration Trump discuteraient, lors de réunions stratégiques, de
l’utilisation d’armes nucléaires contre l’Iran. « Je ne fais pas de
suppositions, je le sais », assure-t-elle, sans toutefois apporter publiquement
de preuve permettant de vérifier cette affirmation. Plusieurs médias ont
rapporté ses déclarations, mais aucune confirmation indépendante d’une décision
américaine d’abaisser le seuil nucléaire contre Téhéran n’est établie à ce
stade.
Cette distinction est essentielle. La menace nucléaire constitue ici un scénario
d’escalade, et non un fait établi. Mais le simple risque d’une aggravation du
conflit intervient dans un contexte où le marché pétrolier est déjà sous
tension.
Le pétrole, premier canal de transmission vers l’Afrique
Le détroit d’Ormuz est au cœur de cette équation. En 2025, près de 20
millions de barils de pétrole par jour transitaient par ce passage stratégique,
selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE). Les capacités disponibles par
les itinéraires alternatifs ne représentent qu’une fraction de ces volumes.
Or, le trafic demeure fortement perturbé. Le 19 août, le Brent progressait
pour la quatrième séance consécutive, à environ 91,44 dollars le baril, sur
fond d’incertitude persistante concernant la navigation dans le détroit.
L’AIE a déjà abaissé de 4,3 millions de barils par jour sa projection de
l’offre mondiale moyenne pour 2026, conséquence des perturbations liées au
conflit au Moyen-Orient. L’agence estime désormais que l’offre mondiale
pourrait tomber à 102,02 millions de barils par jour cette année.
Une nouvelle escalade militaire, a fortiori si elle touchait directement
les infrastructures énergétiques iraniennes ou élargissait les perturbations
dans le Golfe et en mer Rouge, pourrait donc provoquer une nouvelle poussée des
cours.
Et c’est là que le problème devient africain.
Une inflation qui pourrait repartir
Pour les économies africaines importatrices d’hydrocarbures, la hausse du
pétrole ne s’arrête jamais à la pompe.
Elle renchérit le transport routier, le fret maritime, la production
industrielle et le coût de l’électricité lorsque celle-ci dépend de
combustibles fossiles. Elle augmente également le coût des engrais, des
produits alimentaires importés et de nombreux biens intermédiaires.
Le mécanisme est donc relativement simple : pétrole plus cher, coûts de
production plus élevés, transport plus coûteux, puis pression sur les prix à la
consommation.
Le Fonds monétaire international avait déjà averti que les économies
africaines fortement dépendantes des importations de pétrole et de gaz
rencontraient des difficultés croissantes pour s’approvisionner, parfois à des
prix beaucoup plus élevés. Le détroit d’Ormuz concentre une part majeure des
flux mondiaux d’hydrocarbures.
L’enjeu est d’autant plus sensible que certaines économies africaines
commençaient justement à bénéficier d’un reflux des tensions inflationnistes.
Dans l’UEMOA, par exemple, la BCEAO anticipait un retour progressif de
l’inflation vers sa cible de 2% en 2026. Ses projections de début d’année
reposaient notamment sur l’hypothèse d’une baisse de 4,5% des prix mondiaux du
pétrole en 2026. Une hypothèse devenue nettement plus fragile avec la
persistance du conflit.
Une remontée durable du brut viendrait donc compliquer le travail des
banques centrales.
Le dilemme des banques centrales africaines
Pour les autorités monétaires, le problème est particulièrement délicat.
Une inflation alimentée par le pétrole est essentiellement une inflation
importée. Relever les taux d’intérêt ne produit pas davantage de pétrole et ne
rouvre pas le détroit d’Ormuz.
Mais si la hausse énergétique se diffuse aux autres composantes de
l’inflation, les banques centrales peuvent difficilement rester passives.
Elles se retrouvent alors face à un arbitrage classique : combattre
l’inflation au risque de ralentir le crédit et l’investissement, ou soutenir
l’activité au risque de laisser les tensions sur les prix s’installer.
Le FMI estime déjà que la guerre au Moyen-Orient exerce une pression
simultanée sur les matières premières, les anticipations d’inflation et les
conditions financières mondiales.
Pour les États africains très endettés, une remontée des taux
internationaux constituerait une complication supplémentaire. Le choc
énergétique pourrait ainsi devenir, indirectement, un choc budgétaire et
financier.
Tous les pays africains ne seraient pourtant pas perdants
Il serait toutefois réducteur de présenter l’Afrique comme une victime
uniforme de la hausse du pétrole.
Les producteurs d’hydrocarbures pourraient bénéficier de recettes
d’exportation plus élevées si leurs volumes restent disponibles. Le Nigéria,
l’Angola, le Congo, le Gabon ou encore l’Algérie disposent ainsi d’un
amortisseur dont ne bénéficient pas les grands importateurs.
Mais ce bénéfice n’est pas automatique.
Une hausse du pétrole peut améliorer les recettes publiques et les réserves
de change d’un producteur, tout en renchérissant ses propres coûts de
transport, ses importations et ses dépenses énergétiques. Et si le choc
pétrolier devient suffisamment violent pour provoquer un ralentissement
mondial, la demande et les investissements peuvent à leur tour souffrir.
À l’inverse, les pays importateurs tels que le Kenya, la Tanzanie, le
Ghana, le Sénégal ou le Rwanda sont davantage exposés à la hausse de la facture
énergétique, aux coûts du fret et à la pression sur leurs comptes extérieurs.
Le véritable risque : la stagflation
C’est probablement le scénario que les gouvernements africains veulent
éviter.
Une guerre prolongée pourrait combiner énergie chère, inflation persistante
et ralentissement de la croissance. C’est le cocktail de la stagflation.
La Banque mondiale a déjà estimé qu’une prolongation significative des
hostilités pourrait ramener la croissance mondiale à seulement 1,3% en 2026,
contre 2,9% l’année précédente, tandis que l’inflation mondiale pourrait
atteindre 4,5% dans son scénario le plus défavorable. L’institution avertissait
également que la hausse des taux et des coûts d’emprunt pourrait aggraver les
difficultés des pays fortement endettés.
Pour l’Afrique, cela signifierait un double choc : payer davantage pour
importer de l’énergie tout en faisant face à un environnement financier mondial
moins favorable.
Et c’est précisément ce qui rend la menace nucléaire évoquée par Marjorie
Taylor Greene économiquement importante, même sans qu’une utilisation de l’arme
nucléaire soit confirmée.
De Washington à Abidjan, Dakar ou Nairobi
Une éventuelle utilisation de l’arme nucléaire contre l’Iran constituerait
évidemment un bouleversement géopolitique d’une ampleur difficilement
quantifiable.
Mais l’Afrique n’aurait pas besoin d’attendre un tel scénario pour en subir
les conséquences.
Une simple aggravation du conflit suffit déjà à maintenir le pétrole sous
pression, à perturber les routes maritimes et à alimenter les inquiétudes
inflationnistes. Le 18 août, Donald Trump affirmait que le détroit d’Ormuz
était ouvert et sûr, tandis que Téhéran maintenait une position opposée. Cette
incertitude elle-même contribue à maintenir une prime de risque sur le marché
pétrolier.
La véritable question pour les économies africaines n’est donc plus
seulement de savoir si la guerre Iran-États-Unis aura un coût. Elle est de
savoir jusqu’où ce coût peut se transmettre aux prix, aux finances publiques,
aux entreprises et aux ménages africains.
Car dans cette guerre qui se joue à des milliers de kilomètres d’Abidjan,
de Dakar ou de Nairobi, le premier missile n’est pas nécessairement celui qui
frappera l’Afrique.
Cela pourrait être le baril.
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